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L'Oeil de Brutus

COMPRENDRE LE REGIME OLIGARCHIQUE : COMMENT LA FRANCE EN EST ARRIVEE LA.

4 Juin 2017 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Idées

 COMPRENDRE LE REGIME OLIGARCHIQUE : COMMENT LA FRANCE EN EST ARRIVEE LA.

Article initialement publié le 14 avril 2013, révisé à l’aune de la (lamentable) campagne des élections présidentielles de 2017.

 

Sans rentrer dans les rhétoriques populistes du « tous pourris », de M. Cahuzac à M. Fillon en passant par tant d’autres, le sentiment d’une classe politicienne déconnectée et présente bien plus pour se servir que pour servir est en passe de faire une quasi-unanimité. Si certains ne se trouvent pas forcément en infraction vis à vis de la Loi, leurs petits arrangements avec l'éthique politique la plus élémentaire, entre conflits d'intérêts et sociétés offshore, ne font qu'accroître la défiance des Français à l'égard d'une classe politique corrompue, si n'est dans les faits, par l'argent, sinon dans l'esprit, par le pouvoir. S’accrocher à la légalité des choses ne fait alors que démontrer la désormais absence de légitimité de ces messieurs qui n’ont plus ni éthique de responsabilité[i] ni éthique de conviction[ii]. Or, pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faut revenir quelque peu en arrière.

En 1945, la France est ruinée et la majorité de son élite est complètement discréditée d’une part par la débâcle de 1940 et d’autre part par la participation d’une grande partie d’entre elle à la Collaboration. Certes, une nouvelle élite émerge des forces de la Libération (Résistance et France libre) mais elle souffre d’un grand déficit de formation. C’est alors qu’est décidé, notamment sous l’impulsion de Michel Debré, la création de l’école nationale d’administration (ENA). Devant l’urgence de la situation et du fait qu’une partie de la fonction publique s’est compromise avec l’Etat vichyste, il est décidé, contrairement aux usages favorisant la promotion interne, de recruter les élèves de la nouvelle école essentiellement sur concours externe. Pendant des décennies, cela donne d’excellents résultats : la nouvelle bureaucratie d’Etat ainsi créée n’est certainement pas pour rien dans les impulsions données qui ont permis le relèvement de la France et les « Trente glorieuses »[iii].

Mais à présent, la donne a changé. Car quel est aujourd’hui le cursus classique de nos élites ? Le schéma qui va être donné ici pourra paraître caricatural, mais un simple coup d’œil sur les fiches Wikipédia ® de la plupart de nos dirigeants confirmera qu’il n’est pas si loin que cela de la réalité. Notre futur oligarque suit des études généralement de très hauts niveaux[iv] (pour la plupart Sciences Po., ENA, HEC) pendant lesquelles il noue déjà ses premiers liens politiques en adhérant à un parti[v] (il est quasi impossible aujourd’hui d’obtenir un mandat électif d’importance si l’on a pas été « encarté » dès l’âge de 20-25 ans, et le soi-disant renouvellement de M. Macron ne change rien à la donne[vi]). Ces premiers liens politiques lui permettent, dès sa sortie d’école, d’officier dans un cabinet (ministériel voire présidentiel, au pire des cas dans un conseil régional). Le temps de bien développer son réseau politique à l’intérieur de ces cabinets (une petite dizaine d’années), il se trouve parachuté pour briguer un mandat de maire ou de député dans une quelconque circonscription (avec laquelle il a en général peu de liens). Si son réseau est de bonne qualité et que le parti voit en lui un futur champion, on lui confiera une circonscription gagnée d’avance à son parti (par exemple Neuilly-sur-Seine pour l’UMP ou le Nord pour le PS). Si ce n’est pas le cas, il sera condamné à l’exploit ou à se casser les dents dans une circonscription promise à l’adversaire. Par la suite, au gré des alternances, il oscillera entre mandat électifs, pantouflages à de très hauts postes de direction dans des entreprises (publiques ou privées) et rétropantouflage dans la fonction publique. Or, que constate-t-on à la vue d’un tel cursus ? Que ces gens ont sacrifié leur jeunesse à leurs études (ou à leur présence toute théorique sur les bancs de l’université), qu’ils n’ont jamais effectivement ni travaillé ni exercé de responsabilités directes auprès d’équipes quelles qu’elles soient (que ce soit dans le privé ou le public), voire que leurs emplois du temps ne leur ont pas permis d’avoir un rôle significatif dans l’éducation de leurs enfants. Pris séparément, ces éléments n’ont évidemment rien d’indignes. Mais pris globalement, ils révèlent une faille profonde : ces gens n’ont jamais été au contact des hommes. Ils ne connaissent pas l’Homme. Ils ne connaissent pas la vie. Ils sont comme les courtisans de Louis XVI pour qui le monde s’arrêtait au Trianon. On peut souvent entendre que, malgré tous leurs défauts, ils ne peuvent qu’être intelligents. L’intelligence ne se mesure pas à l’aune des diplômes obtenus. L’intelligence n’est rien mieux que la capacité à bien appréhender le réel. Or comment peut-on appréhender le réel lorsqu’on ne sait pas ce qu’est l’Homme, ce qu’est la vie ? Par définition même, l’oligarchie est intrinsèquement stupide. C’est pour cela, entre autres (on pourrait aussi parler du poids des corporatismes), qu’elle est incapable de mener les réformes dont notre pays a besoin (outre le fait que ces réformes iraient à l’encontre de ses intérêts[vii]). On ne peut pas réformer ce qu’on ne connaît pas. C’est également pour cela aussi qu’elle a perdu le sens de l’éthique. On ne peut définir son éthique que par rapport aux autres, au réel, à la vie, aux hommes. Lorsque l’on vit tout sa vie en vase clos, on a une éthique de hamster courant dans sa roue.

Un autre élément, lié à ce type de cursus, accroît encore et l’incompétence et le manque d’éthique de l’oligarchie : son mélange des genres. Dans les années 60, le sociologue Charles Willis différenciaient trois types d’élite dans la société : économique, politique et militaire (on pourrait rajouter la haute fonction publique). Pour que la société fonctionne, il faut que les intérêts de ces trois élites ne soient pas mêlés et qu’elles se contrôlent l’une l’autre afin d’assurer un équilibre au fonctionnement de la démocratie. Aujourd’hui, les communicants ont remplacé les militaires mais surtout les trois élites se sont mélangées : un tel est un jour inspecteur des finances, le lendemain ministre, puis dirigeant d’une entreprise du CAC40, puis député, tout en ayant une liaison avec une journaliste et en intervenant régulièrement, sur tous types de sujets, sur à peu près tous les plateaux de télévision. Cet état de fait a mis à bas tout système de contrôle et d’équilibre entre les élites, remettant gravement en cause l’équilibre démocratique[viii].

Un dernier point, non sans lien avec les précédents, est venu encore accroître le phénomène oligarchique : les élites scientifiques, qui ont dominé la France de la révolution industrielle aux années 1980, se sont progressivement fait supplanter par les élites managériales. Or, dans notre pays, les études scientifiques demeurent foncièrement méritocratiques : ces études sont quasiment gratuites et l’évaluation d’une copie de mathématiques relève assez aisément de l’objectivité. La prédominance d’une élite scientifique (Polytechnique, Centrale, Arts & Métiers, Mines-Ponts, etc.), si elle a aussi ses travers, a au moins le mérite de potentiellement permettre aux jeunes issus des classes populaires d’arriver à de très hautes responsabilités. Elle exige également une connaissance accrue du réel : la plupart des écoles d’ingénieurs pratiquaient, et pratiquent encore, des « stages ouvriers » et, même pour un polytechnicien, les postes de sortie d’école sont rarement directement des postes de direction mais plutôt des postes « de terrain ». Pour l’élite managériale (HEC, ESSEC, etc.[ix]), la logique est inversée : les études sont extrêmement coûteuses, l’évaluation peut être bien plus subjective (ce qui peut également permettre d’écarter les pensées hétérodoxes, notamment en économie) et les postes occupés en sortie d’école sont directement des postes de direction. Pour les classes populaires, l’accès à l’élite par ce biais ne peut que demeurer symbolique, comme la poudre aux yeux distillée par Sciences Po. à l’égard des quartiers difficiles.

Mais alors, comment nous, Français, avons-nous pu laisser faire une telle chienlit ? Le phénomène a été régulièrement observé par de nombreux philosophes d’orientations très diverses, de Platon (La République) à Henri Hude (Démocratie durable) en passant par Aristote (Les Politiques), Benjamin Constant (De la liberté chez les Modernes) et Alexis de Tocqueville (De la démocratie en Amérique) : lorsque la démocratie et la liberté semblent bien établies, les citoyens en viennent à croire qu’elles sont acquises pour toujours et se replient sur eux-mêmes. L’individualisme se développe et un petit groupe – l’oligarchie – peut alors en profiter pour s’accaparer progressivement le pouvoir. La France semble, plus que d’autres, soumise à ce phénomène. Par sa passion d’égalité, le peuple français a peut-être tendance à ne placer que des médiocres à sa tête, hors les situations d’exception qui le place au bord du gouffre[x]. Par sa passion de la liberté, il la croit acquise pour toujours et se complaît dans l’individualisme (tout en en demandant toujours plus à une collectivité dématérialisée …). Mais le jour où il se réveille et se rend compte que l’égalité qu’on lui a promise n’est qu’un leurre et qu’on lui a volé sa liberté, alors sa fureur peut être terrible. C’est ainsi que notre pays n’est pas un pays de réforme mais de révolution.

Pourtant, de simples principes suffiraient à inverser la tendance oligarchique : il faut mettre un terme à la professionnalisation de la politique. Et là aussi, les mesures sont simples :

  • Interdiction stricte de tous cumuls de mandats politiques exécutifs et rémunérés.
  • Limites d’âges plancher (par exemple 35 ans) et plafond (par exemple 67 ans au jour de l’élection) pour l’exercice d’un mandat électoral rémunéré.
  • Limitation stricte du nombre de mandats consécutifs à deux.
  • Limitation des effectifs des cabinets et de leur rôle à une simple organisation pratique de l’emploi du temps de l’élu ou du ministre.
  • Interdiction absolue des rétro-pantouflages.
  • Encadrement très strict des conflits d’intérêts avec des outils juridiques coercitifs voire répressifs.

A ces conditions, l’élite pourra être renouvelée et cessera d’être une classe dominante[xi]. Elle en retrouvera également le contact avec le réel et les principes d’accessions au mérite – l’ascenseur social que l’on trouve si souvent en panne -. Alors, tout le reste, toutes les réformes nécessaires, suivra de soi.

Dans la situation actuelle, l’oligarchie n’a plus que deux alternatives : soit elle accepte de progressivement de laisser la main – ce qui est fortement souhaitable mais on ne peut plus improbable –, soit, comme l’aristocratie d’ancien régime, elle s’accroche à ses privilèges jusqu’à ce que la colère populaire l’emporte, d’une manière ou d’autre, pour la remettre à sa place : dans les poubelles de l’Histoire.

 

 

[ii] Comment, en effet, peut se prétendre de gauche un médecin qui, au lieu de soigner les gens, a décidé de faire de la très rémunératrice chirurgie esthétique, collectionne les Rolex, a employé au noir une immigrée en situation irrégulière et fait du « conseil » à l’industrie pharmaceutique ? Sur le sujet, lire Eric Conan, Ce que tout le monde pouvait (au moins) savoir : Cahuzac n’était pas de gauche !, Marianne, 5 avril 2013 et Françoise Cariès, Jérôme Cahuzac reconnu coupable, mais sans peine, La Dépêche, 10 novembre 2007.

Et n’ergotons même pas sur un Emmanuel Macron, un jour socialiste un jour pas, un jour de gauche le lendemain « ni-ni », et encore moins sur un François Fillon qui promet de la sueur et des larmes aux Français pendant qu’il gave se famille d’argent public (quand il ne se gave pas lui-même). Lire Sur le cas de M. Fillon : légalité et morale versus légitimité et stature.

[iii] Lire Alain Garrigou, La formation des élites d'Etat et l'avènement d'une nouvelle « classe rapace », in Laurent Bonelli et Willy Pelletier, L’Etat démantelé, La Découverte 2010.

[iv] Mais pas toujours. En particulier à « gauche », une bonne part de l’oligarchie est issue d’étudiants ayant longtemps trainés sur les bancs de la fac avec un succès mitigé, étant plus occupés à créer leurs réseaux politiques au travers des associations et mutuelles étudiantes politisées qu’à réellement étudier.

[v] Le choix du parti d’adhésion relève peu des convictions personnelles de l’intéressé mais bien davantage du plan de carrière qui peut lui être proposé. Le cas Cahuzac est là aussi évocateur.

Il ne s’agit pas cependant d’interdire toute carrière politique à toute personne ayant milité jeune ou très jeune, mais simplement de constater les travers qu’entraîne le fait que cela soit une condition sine qua non pour obtenir un mandat politique d’importance.

[vii] C’est ainsi que l’on ne trouve aucun législation un temps soit peu sérieuse pour encadrer les conflits d’intérêts, ce qui aurait permis d’éviter qu’un Cahuzac « conseille » l’industrie pharmaceutique après avoir été membre de cabinet au ministère de la Santé ou qu’un Copé officie au sein d’un cabinet d’avocats d’affaires, ayant comme clients les plus grands groupes du CAC40, tout en votant des lois en faveurs de ces mêmes groupes. Ces cas sont très loin d’être isolés : lire Sophie Coignard et Romain Gubert, L’Oligarchie des incapables¸ Albin Michel 2011. On remarquera également que le délit de financement occulte d’un parti politique bénéficie d’une prescription de 3 ans alors même que l’on sait pertinemment que les investigations judiciaires liées à ces affaires, délicates et difficiles, mettent généralement bien plus de 3 ans à aboutir. Ceci devrait ainsi permettre, entre autres, à Nicolas Sarkozy et Eric Woerth de sortir avec une blancheur immaculée de l’affaire Bettencourt.

[viii] C’est ainsi que l’on ne trouve aucun législation un tant soit peu sérieuse pour encadrer les conflits d’intérêts, ce qui aurait permis d’éviter qu’un Cahuzac « conseille » l’industrie pharmaceutique après avoir été membre de cabinet au ministère de la Santé ou qu’un Copé officie au sein d’un cabinet d’avocats d’affaires, ayant comme client les plus grands groupes du CAC40, tout en votant des lois en faveurs de ces mêmes groupes. Ces cas sont très loin d’être isolés : lire Sophie Coignard et Romain Gubert, L’Oligarchie des incapables¸ Albin Michel 2011. On remarquera également que le délit de financement occulte d’un parti politique bénéficie d’une prescription de 3 ans alors même que l’on sait pertinemment que les investigations judiciaires liées à ces affaires, délicates et difficiles, mettent généralement bien plus de 3 ans à aboutir. Ceci devrait ainsi permettre, entre autres, à Nicolas Sarkozy et Eric Woerth de sortir avec une blancheur immaculée de l’affaire Bettencourt.

[ix] Sciences Po., et par ricochet l’ENA, tendent également à prendre les mêmes formes « managériales » que les écoles de commerce. Sur le sujet, lire Laurent Bonelli et Willy Pelletier, Les mille démantèlements de l’Etat in L’Etat démantelé, La Découverte 2010.

[x] Ce n’est ainsi sans doute pas le cas de la Grande-Bretagne qui part sa « culture de l’inégalité » tolère un autre système d’élitisme. Sur le sujet, lire Emmanuel Todd, Après la démocratie.

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