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L'Oeil de Brutus

POUR COMPRENDRE LA CREATION MONETAIRE

20 Juin 2013 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Idées

POUR COMPRENDRE LA CREATION MONETAIRE

Le thème de la création monétaire n’est pour ainsi dire jamais évoqué dans les grands médias, cela ne faisant que renforcer le fait que ceux-ci aient entièrement renoncé à leur devoir d’information. Je vais donc m’efforcer ici d’en dresser les grandes lignes en évitant au maximum le jargon technique afin que tout à chacun puisse cerner l’enjeu majeur qu’est la création monétaire.

Pour faire une lapalissade, la création monétaire consiste simplement à créer de l’argent à partir de rien. Lorsque l’on ne s’est jamais penché sur la question, cela peut paraître choquant. On pourrait affirmer que quelque part, la création monétaire c’est du vol, ce qui n’est pas entièrement faux. Mais il faut néanmoins bien se rendre compte que la monnaie est indispensable au bon fonctionnement économique[i]. De manière simple, la création monétaire est un « mal nécessaire ».

En effet, chaque année nous créons de nouvelles richesses[ii]. Pour que ces nouvelles richesses puissent être insérées dans le circuit économique, il faut qu’elles soient échangées contre de la monnaie. D’où la création monétaire. Tout simplement. Ensuite tout est affaire de quantité[iii]. S’il y a trop de monnaie créée, le jeu de l’offre et de la demande génère de l’inflation[iv]. S’il n’y a pas assez de monnaie créée, on se trouve en situation déflationniste (baisse des prix)[v]. Concrètement, la création monétaire se déroule ensuite de manière très simple : soit l’on imprime des billets de banque et des pièces de monnaie, soit, tout simplement (et c’est le cas de l’immense majorité de la création monétaire), on crédite des comptes à banque « à partir de rien ».

Voilà donc pourquoi il faut créer de la monnaie. S’il faut crée de la monnaie, il faut donc bien que quelqu’un s’en charge. A qui donc peut bénéficier ce privilège exorbitant ? Il paraîtrait en effet complètement anarchique que tout à chacun puisse créer sa propre monnaie[vi]. La tâche est donc confiée à une institution centralisée qui « crée de la monnaie » : la banque centrale. La question qui se pose ensuite est de savoir comment la banque centrale met en circulation la monnaie nouvellement générée. A cela on peut distinguer deux grandes lignes :

  • 1/ Soit l’on considère que la monnaie est un bien public. Auquel cas sa création doit servir la collectivité et son bénéficiaire logique en est alors l’Etat, qui reçoit en dépôt la monnaie créée par sa banque centrale, à charge pour lui ensuite d’en faire bénéficier au mieux la collectivité.
  • 2/ Soit l’on considère la monnaie comme un bien privé qui doit être soumis aux règles du marché comme tout autre produit. Auquel cas la banque centrale met la monnaie créée en dépôt dans les banques privées, à charge à elle de l’allouer au mieux (en pratique donc selon le précepte libéral de la « main invisible »).

L’immense majorité des banques centrales de la planète (Etats-Unis, Royaume-Uni, Japon, Chine, etc.) applique un mix de ces deux solutions. Seule parmi les banques centrales d’importance, la Banque centrale européenne (BCE) applique rigoureusement la seconde[vii]. Cela n’est pas sans poser de problèmes car derrière la création monétaire se cachent d’énormes enjeux financiers, et donc de pouvoir.

Le premier d’entre eux coule de source. Comme la banque centrale met en circulation sa création monétaire sous forme de dépôt, cela revient pour le bénéficiaire à recevoir un crédit à taux très faible, voire nul dans certains cas. En pratique, la BCE, telle qu’elle a été construite, fait donc bénéficier ce crédit gratuit non aux Etats membres mais aux banques privées[viii]. Pour n’importe quel citoyen qui se penche un peu sur la question, cet élément est on ne peut plus choquant alors même que l’on ne cesse de parler du surendettement des Etats et de leur dépendance vis-à-vis des marchés financiers. Et lorsque vous demandez à un monétariste/néolibéral pourquoi les Etats ne peuvent bénéficier de la création monétaire, la réponse est systématiquement la même : les Etats sont par nature irresponsables et les politiciens qui y sont aux commandes en profiteraient pour en faire un usage démagogique en vue d’assurer la réélection (on voit là tout la considération que les néolibéraux apportent à la démocratie)[ix]. Il est vrai que depuis 2007 (et auparavant lors de la crise de 1929 ou plus récemment lors de la crise asiatique), on a pu que constater quel était le sens des responsabilités des banques privées …

On tombe donc dans un système ubuesque dans lequel la banque centrale confie sa création monétaire aux banques privées à un taux très faible (en ce moment à 0,5%/an) pour que ces mêmes banques prêtent ce même argent aux Etats à des taux bien plus élevés (de l’ordre de 2 à 3% pour la France et l’Allemagne, entre 5 et 7% pour l’Espagne et l’Italie et jusqu’à plus de 15% pour la Grèce !). C’est donc une monstrueuse manne financière qui est offerte comme offrande aux banques puisque cela ne nécessite pour elle quasiment aucun travail ni même … aucun risque, puisque parallèlement les institutions européennes interdisent aux Etats de faire défaut sur leurs dettes[x]. En pratique donc, la politique monétaire conduite en zone euro consiste à mettre les Etats sous la tutelle des banques.

Mais il n’y a pas que les Etats qui en souffrent : c’est toute l’économie réelle qui est mise sous tutelle. Comment ? Le principe est simple : par le biais de la création monétaire, les banques disposent d’une capacité de financement quasi illimitée à un taux quasi nul. Ce n’est pas le cas des autres entreprises. En conséquence de quoi, lorsqu’une entreprise de « l’économie réelle » entre en concurrence avec une banque pour, par exemple, acquérir une entreprise tierce, qui croyez-vous se trouvera dans la meilleur posture pour emporter le morceau ? Celle qui a une capacité de financement illimitée ou celle qui doit emprunter à des taux de plusieurs points auprès de … une banque !? La réponse est dans la question. Et c’est bien pour cela qu’aujourd’hui de nombreux grands groupes (EADS, Renault, PSA) se dotent de leurs propres institutions bancaires[xi] : avoir accès au crédit quasi-gratuit dont bénéficient les banques. Apôtres dogmatique de la « concurrence libre et non faussée », les institutions européennes ont ainsi créé ce qui est peut-être la plus grande distorsion de concurrence de toute l’histoire économique !

La politique monétaire menée en zone euro (mais aussi à degré moindre aux Etats-Unis) a donc conduit à l’établissement d’une formidable tyrannie. Une tyrannie « soft », concrètement imperceptible, mais une tyrannie tout de même. Et une tyrannie aux effets économiques terribles pour les dizaines de millions d’européens au chômage mais aussi, et surtout, aux effets politiques et démocratiques plus que funestes, les gouvernements démocratiquement élus ne pouvant prendre leurs décisions que si elles vont dans le sens des marchés financiers, ceux-ci étant en mesure de sanctionner immédiatement le moindre écart de conduite. Cette tyrannie vous semble peut-être nébuleuse. Elle a néanmoins une tête qui, à défaut d’être le tyran en chef, n’en orchestre pas moins l’ensemble. Cette tête s’appelle Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne. Et à voir comment la crise chypriote a été gérée, la démocratie est effectivement le cadet de ses soucis.

Cette tyrannie a en outre la crise dans ces gènes car elle ne peut que pousser les banques, avec leur capacité illimitée et irresponsable de création monétaire, à la cupidité et donc à l’accumulation de bulles financières qui finissent toujours par exploser. Ceux qui payent la facture sont alors toujours les mêmes : le travailleur, le contribuable, le citoyen.

Pourquoi cette question de la création monétaire, qui peut pourtant être très simplement exposée en quelques mots, est-elle absente des grands médias ? Pourquoi est-elle presque toute aussi absente du débat politique, à l’exception de quelques trublions bien vite ostracisés par l’intelligentsia ?

Regardez qui conseille le pouvoir (en particulier en ce qui concerne M. Hollande). Regardez qui sont les principaux actionnaires des grands médias …

Pour conclure, je ne saurais de manquer de conseiller, pour ceux qui veulent en savoir plus sur les théories de la monnaie en général et sur le néochartalisme en particulier, la lecture de l’excellent blog Frapper monnaie.

[i] Sauf à imaginer un modèle économique radicalement différent qui puisse se passer complètement de la monnaie. Je n’en connais aucun de suffisamment réaliste pour s’appliquer à grande échelle (au moins celle d’un pays), mais suis à l’écoute de toute proposition !

[ii] Même lorsque nous sommes en récession. Le terme « récession » signifie que le PIB, la création de richesse à baissé, donc tout simplement que nous avons crée seulement MOINS de richesse que l’année précédente. En pratique, notamment vis-à-vis de la création monétaire, il faudrait créer un indicateur qui évalue la création nette de richesse (=création de richesse – destruction de richesse). Dans une économie de marché, c’est chose impossible : un bien « détruit » ayant forcément une valeur nulle. Ce type d’indicateur aurait pourtant une utilité certaine, notamment en terme écologique (serait soustrait du PIB, les dégâts réalisés sur l’environnement, mais là aussi le chiffrage marchand des destructions environnementale s’avèrerait complexe à établir : la nature n’a pas de prix). Ici aussi, je suis à l’écoute de toute proposition !

[iii] L’évaluation de la quantité de monnaie à créer n’est évidemment pas chose simple et se fait de manière empirique et le plus souvent par évaluation à postériori.

[iv] Néanmoins, contrairement à ce qu’affirment les monétaristes (Milton Friedman), l’inflation n’est pas un phénomène exclusivement monétaire. Ainsi, les chocs pétroliers des années 1970 ont entraîné un choc inflationniste sans rapport direct avec la création monétaire. De manière générale, en dehors de toute considération monétaire, une pénurie de biens (ou de service) crée de l’inflation, la demande étant supérieure à l’offre, les prix augmentent (c’est classiquement le cas pour les ressources énergétiques comme le gaz ou le pétrole). Inversement, la surabondance crée de la déflation, comme lorsqu’il y a un taux de chômage élevé (« surabondance » de main d’œuvre) qui tire les salaires vers le bas (ceci ayant d’ailleurs un effet procyclique : le chômage et les bas salaires entraînent moins de consommation, donc moins de production, donc moins d’embauche, donc plus de chômage, donc les salaires sont tirés vers le bas, etc.).

[v] En première approche, on pourrait croire que, pour notre pouvoir d’achat, il vaut mieux créer moins de monnaie puisque cela fait baisser les prix. Mais ce serait omettre qu’en économie de marché le salaire est un prix comme un autre, et la déflation s’y applique aussi. En outre, la déflation se traduit par une augmentation de la « valeur » de la monnaie et décourage l’investissement et la consommation : puisque les prix vont baisser, je n’ai aucun intérêt à acheter aujourd’hui un bien qui coutera moins cher demain.

[vi] C’est néanmoins une théorie – « la banque libre » - défendue par quelques extrémistes ultralibéraux sur laquelle je ne m’étendrai pas. En pratique, la « banque libre » ne ferait que nous ramener au troc. Je renvoie donc à cette excellente série d’articles de Laurent Pinsolle sur le sujet : La banque libre, un délire néolibéral daté.

[vii] A quelques très légères entorses près lorsque la faillite d’un Etat membre de la zone euro risque d’entraîner la faillite de tout le système. Et encore, ne le fait-elle qu’indirectement en rachetant les dettes des Etats des plus vulnérables en seconde main sur les marchés afin de faire baisser les taux d’intérêts exigés sur ces créances.

[viii] Ceci n’étant qu’un élément, parmi d’autres, confirmant la logique idéologique privatiste et néolibérale qui préside à la construction européenne telle qu’elle est menée depuis sa genèse.

[ix] Et même un admettant ce postulat, on pourrait très bien rétorquer qu’il suffit de placer des garde-fous institutionnels qui empêcheraient les Etats d’abuser de la création monétaire en plaçant des plafonds d’emprunt auprès de la banque centrale. Par exemple, les Etats ne pourraient emprunter qu’un maximum de l’équivalent de 3% du PIB par an dans la limite d’un endettement total de l’’équivalent de 60% du PIB, à charge à eux ensuite de se tourner vers les marchés financiers pour le reste de leurs emprunts lorsqu’ils ont dépassé ces plafonds. Avec un tel système, dans les Etats démocratiques, il y aurait fort à parier que les partis d’opposition se feraient fort de dénoncer – à tort ou à raison, là n’est pas la question - une majorité en place qui en viendrait à recourir aux marchés financiers. Un garde-fou plus pertinent pourrait être fait en termes d’inflation : dès lors que l’inflation atteint un certain seuil, les possibilités de financement de l’Etat auprès de la banque centrale serait automatiquement réduite.

[x] Une seule exception a été faite pour la Grèce qui de toute façon n’était plus en mesure d’honorer ses échéances (et elle ne sera bien tôt à nouveau plus capable de le faire).

[xi] Lire Christophe Moussu, Quand les entreprises créent leurs banques pour se protéger des ravages du système financier, Atlantico.fr, 28/06/2012.

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Laurie 23/06/2013 17:44

Un bon article qui permet de comprendre simplement ce qu'on nous expose comme étant trop compliqué lorsqu'on se situe hors d'études économiques. Simple et efficace. Un desastre, un serpent qui se mord la queue. En attente de ces fameuses propositions.