Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
L'Oeil de Brutus

LES MENSONGES DE LA DETTE PUBLIQUE

25 Novembre 2010 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Idées

 

« L’Etat est la chose du peuple, ce peuple qui est un rassemblement d’hommes fondé sur leur adhésion au même droit et dans une même communauté d’intérêts. »

            Cicéron.


« Les comptes en désordre sont la marque des nations qui s’abandonnent. »

            Pierre Mendès France.

 

 

Justifiant les mesures de rigueur, l’ensemble des dirigeants politiques de la zone euro[1] claironnent que les déficits publics excessifs mènent les Etats à la catastrophe.

L’affirmation n’est évidemment pas inexacte en soi. Toutefois, elle comporte une forte part de mensonge par omission. En effet, il n’est pas, en soi, dangereux d’être endetté. Ce qui importe davantage ce sont la structure de cette dette et, encore plus, le pourquoi de cette dette.

 

DE LA STRUCTURE DE LA DETTE

Des économistes aiment à comparer la gestion des comptes de l’Etat à la gestion d’une entreprise, voire à la gestion du patrimoine et des revenus familiaux, un peu comme si le chef de l’Etat devait se comporter en « bon père de famille ». Si l’approche paraît quelque peu simpliste, elle n’en a pas moins certaines vertus.

En effet, prenons un honnête ménage des classes moyennes gagnant 50 000€/an. Ce ménage décide d’accéder à la propriété et d’acheter, par le biais d’un crédit immobilier, un bien de 200 000€. Il s’endette donc à 400% de ses revenus. Si l’on fait le parallèle avec la gestion des comptes d’un pays on dirait qu’il s’endette à « 400% de son PIB », ce qui est une toute autre proportion de l’endettement de la France (de l’ordre de 80% du PIB). Et pourtant l’endettement de ce ménage ne suscite, dans l’immense majorité des cas, pas d’inquiétude particulière de la part de son banquier. On pourra même imaginer que quelque temps plus tard, il souscrira un nouveau crédit – disons de 10 000€ - pour changer de voiture. Et pour cela, le banquier ne lui exigera pas de manger des pâtes tous les soirs ou de rogner sur les frais de scolarité du petit dernier.

De la même manière, de nombreuses entreprises, notamment celles qui font de grands efforts dans le secteur de la recherche ou dans les technologies innovantes, sont couramment  endettées à plusieurs centaines de pourcents de leur chiffre d’affaire annuelle.

Alors, pourquoi ce raisonnement ne tient-il pas pour les comptes de l’Etat ?
Parce que celui-ci a souscrit sa dette auprès d’un banquier crapuleux : le marché. En s’endettant auprès d’une banque, le particulier ou l’entreprise tisse un lien de confiance : le premier fait confiance à la solvabilité des seconds (nous y reviendrons plus bas) et sait que, de toute façon, en cas de défaut, il pourra se rabattre en saisissant les biens acquis. Le lien de confiance Etat-marché est, comme on le voit actuellement, beaucoup plus distendu. Le banquier n’a généralement pas intérêt à la faillite du particulier, sauf s’il se comporte comme le marché en transférant cette dette à d’autres (titrisation), et éventuellement en spéculant contre elle par la suite, ce qui a donné la crise des subprimes.

C’est exactement le même mécanisme qui agit contre les Etats aujourd’hui. Ceux-ci empruntent à différents acteurs du marché qui s’empressent de transférer cette dette à d’autres  en multipliant les canaux et les circuits les plus illisibles au profane. Cette opacité peut permettre à certains de masquer leur découvert pendant un temps, comme l’a fait la Grève. Mais à la fin, l’Etat se met à la merci de l’humeur de son usurier – le marché –, humeur, qui comme chacun sait est des plus lunatique[2], et lui permet, du jour au lendemain, de faire varier dans les plus grandes largeurs, le taux auquel il consent de prêter à nouveau à l’Etat endetté.

La difficulté actuelle des Etat ne relève pas exactement de la dette. Elle provient de la rapacité et de la cupidité de son banquier. Et que fait le particulier qui n’est pas satisfait de son banquier ? : il change d’organisme de crédit. C’est exactement ce que les Etats doivent faire.

Il est tout de même surprenant que nul – ou presque – ne s’émeuve de l’endettement gigantesque de la Belgique (100% du PIB) ou du Japon (200% du PIB !) alors que l’on promet une France bientôt en cessation de paiement avec une dette publique à 80% du PIB. Il est tout de même étonnant que les économistes néolibéraux, la BCE (je rappelle que la Belgique fait partie de la zone euro) ou le FMI, pourtant toujours très prompt à vilipender les incuries des Etats prodigues, ne soit pas mis à imposer leurs cures d’austérité à ces deux nations. C’est que les raisons sont ailleurs : le Japon et la Belgique n’empruntent pas auprès des marchés mais … directement auprès des particuliers, qui souscrivent à des épargnes de longue durée, sans arrière-pensée spéculative et surtout dont les intérêts concordent avec ceux de leurs Etats.

Le propos ici n’est pas de vanter les Etats dispendieux. La situation de la Belgique et du Japon n’en est pas moins préoccupante : il faudra tout de même bien qu’ils remboursent un jour. Non. Le propos est de montrer que l’objectif premier que doivent prendre les dirigeants politiques n’est pas forcément le désendettement en soi, mais surtout de trouver un moyen de se libérer de la tyrannie des marchés[3]. Et pour cela, il existe une solution simple et toute trouvée : l’emprunt auprès de ses propres ressortissants. 

 

LE POURQUOI DE LA DETTE

L’autre point primordial de la dette publique, qui lui aussi doit passer avant son montant, est le motif de cette dette.

Revenons à notre ménage des classes moyennes. Tant qu’il emprunte pour acheter des biens dont la valeur ne se déprécie pas trop avec le temps (voire potentiellement augmente pour l’immobilier ou peut apporter une forte augmentation des revenus à moyen terme comme pour les prêts étudiant) et que ses traites ne prennent pas un part trop importante de ses revenus, le banquier ne s’inquiète pas. A contrario, si ce ménage commence à lui demander du crédit pour acheter sa nourriture quotidienne, le banquier pourra légitimement s’inquiéter sur ses capacités à le rembourser un jour.

Il en va aussi de même pour l’Etat. S’il s’endette pour lancer des investissements rentables dans le long terme (des infrastructures ou des recherches technologiques qui bonifieront l’économie tout en conservant leur valeur initiale, des écoles et des universités qui lui permettront d’avoir une population mieux instruite et mieux éduquées … etc.), il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Il convient la aussi de tordre le coup au vieux tropisme qui hurle « l’endettement publique est immoral car il fait rejaillir notre incurie sur nos enfants et petits-enfants ». Les autoroutes sur lesquelles nous roulons aujourd’hui ont été financées à crédit par l’Etat de nos parents et grands-parents. Est-il si choquant que nous soyons mis à contribution pour payer des moyens dont nous bénéficions nous aussi ? Par contre, une autre question mérité d’être soulevée. Ces mêmes autoroutes ont été construites par des crédits que l’Etat  finit ou a fini de rembourser. Que l’Etat décide d’y mettre une taxe pour rehausser ses revenus  ou inciter à d’autre moyen de transport n’est pas nécessairement choquant. Cependant, céder ses autoroutes – que nous avons déjà payées – à une entreprise privée qui y faire percevoir un droit de passage revient non seulement à faire payer le contribuable plusieurs fois la même chose mais en plus au bénéfice d’intérêts qui lui échappent totalement (l’enrichissement privé) !

Reste encore à différencier ce qui relève de l’investissement et ce qui n’en relève pas. Le fameux grand emprunt annoncé avec fracas a ainsi étonnement été beaucoup moins publicisé sur son contenu final. Et pour cause : il consiste essentiellement à accorder des prêts à taux préférentiels à des entreprises. En résumé, l’Etat emprunte de l’argent sur les marchés qu’il prête lui-même aux entreprises. En fait, il ne fait que se porter caution ! Si l’entreprise fait défaut, il sera perdant ; si ces prêts génèrent des bénéfices, il n’en verra la couleur. Aux contribuables les déficits et les faillites, à l’entrepreneur privé les profits ! Que les choses soient claires : il ne s’agit pas ici de défendre une nationalisation à tout va des investissements publics (voire de toute les banques) ; il s’agit plutôt de prôner un rapport Etat-entreprise davantage équilibré qui ne transforme pas les contribuables en danaïdes.

Mais revenons à l’endettement de l’Etat. Nous avons vu qu’une dette générée par des investissements à long terme n’était pas forcément préjudiciable en soi. A contrario, si, comme notre ménage des classes moyennes, l’Etat commence à souscrire des crédits pour sa « nourriture quotidienne » (ses frais de fonctionnement), il y a effectivement de quoi s’inquiéter. Et pourtant, c’est bien ce qui se passe aujourd’hui.

 

 

En conclusion, il existe bel et bien une alternative aux cures d’austérité et de rigueur (cures par ailleurs, très probablement contre-productives à long terme). Elle réside en deux points :

-          Réformer la structure de la dette publique pour la libérer de la tyrannie du marché.

-          Interdire l’endettement public consentit pour le fonctionnement courant.

Bien évidemment, ces mesures exigent une autre réforme, encore plus ambitieuse : la réforme de la fiscalité. Mais celle-ci ne peut se contenter d’une simple fusion du bouclier fiscal et de l’ISF ou d’une addition de mesures illisibles pour le citoyen (qui pourtant n’est pas censé « ignorer la loi » …). Nous y reviendrons (http://loeildebrutus.over-blog.com/article-pour-une-reforme-radicale-de-la-fiscalite-65357242.html).

 

 

 

 

 

 

 



[1] : Lire Elie Arié, Face à l’austérité, libéraux et socialistes se confondent, Marianne, 17/11/10. http://www.marianne2.fr/Face-a-l-austerite-liberaux-et-socialistes-se-confondent_a199777.html

[2] : On peut plus simplement qualifier le marché de totalement irrationnel, comme le fait le prix Noble d’économie Joseph  Stiglitz. Lire par exemple son interview dans l’Express du 1er octobre 2010 : http://www.lexpress.fr/actualite/economie/joseph-stiglitz-les-reformes-financieres-sont-insuffisantes_921667.html

[3] : On notera au passage le caractère totalement antidémocratique d’un système qui dicte leur conduite aux politiques au mépris de la volonté citoyenne. Sur le sujet, lire mon article sur le totalitarisme néolibéral : http://loeildebrutus.over-blog.com/article-le-totalitarisme-neoliberal-57852737.html 

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article