Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
L'Oeil de Brutus

Le véritable clivage du Brexit

5 Juillet 2016 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Les Billets de Marc Rameaux

Le véritable clivage du Brexit

Billet invité de Marc Rameaux

 

Le souffle de l’apocalypse tant annoncée par les thuriféraires de l’UE étant retombé en une semaine, et le résultat étant ce qu’il est malgré les menaces dignes du « Parrain » de la part du président de la commission, beaucoup de commentateurs ont cherché à comprendre quelles lignes sociales le Brexit avait tracées.

 

Gaspard Koenig en a entrepris une première « analyse » dans le Figaro Vox, dont la tonalité confine bien davantage au mépris et à la haine profonde qu’à la volonté de comprendre. 

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/06/24/31001-20160624ARTFIG00316-brexit-le-coup-de-gueule-de-gaspard-koenig.php

Vu selon son prisme, les partisans du Brexit sont nécessairement des brutes sous-éduquées, l’attachement à un état nation la pierre angulaire de tous les fascismes et de toutes les guerres, jusqu’à réclamer que Londres fasse sécession du reste du Royaume-Uni, tout en dénonçant les « fictions de romancier » de ses adversaires...

Gaspard Koenig ne semble pas le moins du monde gêné par ses propres méthodes d’argumentation, qui outrepassent ce qu’il reproche aux plus arriérés de ses adversaires : mépris, appel à la haine, essentialisation de celui qui est en désaccord avec lui, considéré comme un être inférieur.

  Il y a finalement plus arriéré et plus haineux qu’une bande de skinheads abordant leur quatrième tournée de bière : un européiste sentant que sa précieuse carrière est menacée parvient à les dépasser en hystérie. L’opportuniste qui se sent perçu comme un imposteur inutile et non le fer de lance de la civilisation défendra sa précieuse position sociale avec la même agressivité que s’il s’agissait de sa vie.

La drogue de l’arrivisme social engendre des comportements pathologiques d’autant plus remarquables que celui qui est sous son emprise voit son hystérie comme l’expression même du libre arbitre et de la « souveraineté sur soi-même ».

Gaspard Koenig est tout comme l’ivrogne de Spinoza qui se sent libre comme jamais au moment même où sa passion dévorante est la plus forte. Il n’est définitivement pas possible de titrer le narcissisme, qui dépasse par ses effets la plus forte des vodkas…

Il paraît que ce monsieur est philosophe. Il est vrai que l’on affuble de ce titre une catégorie de « penseurs » qui se ressemblent tous. Sans doute est-ce notre époque post-moderne qui veut cela. Ils s’arrêtent tous précisément au point où la réflexion devrait démarrer. Penser un concept nécessite en premier lieu d’identifier les forces contradictoires en présence : identité / ouverture, liberté / bien commun, réalisation de soi / sens du collectif, etc. ce qu’ils font généralement.

Or c’est à ce commencement de la compréhension que nos « philosophes » si interchangeables se livrent à un jeu primaire : la tension créatrice qui doit alimenter la réflexion est sectionnée en deux parties bien binaires, l’une représentant le bien, l’autre le mal. Tout débat et toute analyse se retrouvent ainsi aplatis et asséchés avant que d’avoir commencé. Les tenants de cette belle méthode de pensée ne réfléchissent plus : ils s’érigent en justiciers, tout occupés à l’admiration de leur propre image qu’ils confondent avec une libre décision.

 

Le Brexit aurait pu être une opportunité de repenser la difficile conciliation entre histoire des nations et ouverture au monde, qui ne se résout certainement pas en balayant brutalement l’un des termes au détriment de l’autre.

Gaspard Koenig se dit kantien. Très bien, rappelons-nous donc cette remarque du maître de la raison critique : " On mesure l'intelligence d'un individu à la quantité d'incertitudes qu'il est capable de supporter". Je crains fort que la capacité de résistance de Gaspard Koenig dans ce domaine ne soit que de quelques secondes, tant le maintien d’une aporie intéressante cède bien vite le pas à son équarrissage manichéen. Accordons-lui que la tentation est grande, cette activité lui permettant de poursuivre la sculpture de lui-même, qu’il prend pour du libre arbitre. « L’ego est en raison inverse de la personnalité » nous disait Jankélévitch. Je crains que Gaspard Koenig n’ait un très fort ego.

Il semble que son premier remugle ait provoqué chez lui quelques regrets. Afin de ne pas paraître trop élitiste – sculpture du moi oblige – il entreprit de se « rattraper » en signant un second article dans « Les échos ». Comme à l’accoutumée, à l’exemple de celui qui a tenu un propos raciste, la tentative de rattrapage ne fait que l’enfoncer un peu plus :

http://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0211073896696-lelite-et-le-peuple-ou-la-fausse-analyse-du-brexit-2010391.php

Ainsi le véritable clivage du Brexit ne serait pas celui des classes sociales, mais celui des tenants de la « société ouverte » contre ceux d’une société fermée. Passons encore une fois sur la finesse de l’analyse – la binarité semblant être le seul mode de réflexion de l’auteur – ainsi que sur le manque patent d’ouverture aux autres que d’accaparer pour soi la « société ouverte » : un paradoxe inhérent à cette notion, piège que notre auteur n’évite pas plus que les autres. L’appropriation pour soi de la morale est l’inverse de la morale.

Gaspard Koenig a cependant raison de quitter l’explication par les classes sociales. Celle-ci n’est effectivement pas la véritable charnière entre le Brexit et le Bremain. Statistiquement, il existe une corrélation entre classes plus défavorisées et vote pour le Brexit. Mais ce dernier attire également des votes de personnes bénéficiant d’un niveau très élevé d’éducation, suffisamment pour qu’il faille aller chercher ailleurs l’explication pertinente.

 

L’économiste David Graeber nous met sur la piste. Sa pensée stimulante et iconoclaste a fait ressortir un fait saillant du monde de l’entreprise post-moderne : la multiplication des « bullshit jobs », activités aux titres ronflants mais ne produisant en pratique rien de concret ni d’utile, parasitant au contraire ceux qui produisent un véritable travail.

Au premier chef des « bullshit jobs » figure bien entendu l’activité de consultant en stratégie, celle de prestigieux cabinets tels que le BCG ou Mc Kinsey, dont n’importe quel bon professionnel en entreprise vous confirmera qu’ils provoquent l’hilarité et la moquerie que méritent la vacuité et la superficialité.

 

Nous proposons donc le clivage alternatif suivant : sont partisans du Bremain ceux qui exercent un « Bullshit job » et sont partisans du Brexit ceux qui exercent un travail réel et connaissent la vraie vie. Ceci d’ailleurs, quel que soit le niveau social du poste exercé, aussi bien pour les « bullshit jobs » que pour les vrais métiers.

Cette explication a l’avantage de bien mieux rendre compte de la situation. En premier lieu, la séparation selon la classe sociale ne devient plus le facteur prépondérant – l’on trouve des partisans du Brexit d’un niveau social très élevé – mais sa corrélation avec le vote demeure expliquée.

En effet et comme le note malicieusement David Graeber, les postes les plus élevés de la société post-moderne sont des « bullshit jobs », expliquant corrélativement « l’élite » superficielle, narcissique et totalement incompétente qui tient actuellement les commandes du monde politique et économique.

Si les « bullshit jobs » ont toujours existé, le propre de la société post-moderne est de leur avoir donné le pouvoir, créant une caste d’illusionnistes vivant dans un monde artificiel et irréel.

 

Le nouveau clivage social a souvent été décrit comme l’opposition du centre à la périphérie. Il n’a pas été remarqué le fait inverse, que ceux qui se trouvent à la périphérie géographique sont bien souvent au cœur du monde, tandis que ceux qui croient l’être ne résident que dans une caisse de résonnance, et non là où le monde s’élabore.

Parce que l’essentiel du pouvoir politique, économique et financier est concentré dans les « cités monde », certains pensent naïvement que c’est dans ce point que le futur se construit. Les grandes métropoles sont maintenant surtout celles où le taux de concentration de « bullshit jobs » est le plus élevé.

Les leviers du pouvoir y résident certainement, mais là est précisément l’erreur. Ceux qui voient dans les « cités monde » le cœur des choses sont fascinés par l’apparat, le prestige, qui leur fait confondre les cercles du pouvoir avec ceux de l’excellence. Ils peuvent être brillants mais restent superficiels, leur addiction pour le climat des hautes sphères ayant raison des intelligences les plus aiguisées.

 

Manuel Valls commit cette erreur en déclamant son fameux « I love Business ! » en plein cœur de la city de Londres, particulièrement au sein de ses places financières. Il n’y a aucun lieu dont le véritable esprit d’entreprise a davantage disparu que dans une place boursière.

Pour être pertinent, Manuel Valls aurait dû déclamer sa profession de foi dans une usine, un bureau d’études et d’ingénierie, au milieu des équipes de marketing qui ont changé le modèle de ventes de « La redoute » pour la redresser miraculeusement, dans une succursale de produits industriels ou de services. C’est-à-dire dans ces lieux où conçoivent et agissent des équipes entrainées à piloter chaque jour des milliers de tâches de façon coordonnée, aboutissant à l’intégration d’un produit ou d’un service complexe.

Ceux qui pensent que les cercles de privilégiés des cités-monde sont le creuset de la véritable valeur économique ont une vue fort superficielle : ces cénacles ne produisent que des guerres territoriales puériles, des présentations powerpoint aussi ronflantes que creuses, entre cocktails, « think tanks », séminaires et jetons de présence.

 

Ils n’ont jamais été dans la situation du véritable entrepreneur et de ses équipes, avec ses enjeux concrets et son savoir-faire permettant de livrer en temps et en heure, au bon niveau de qualité. Dans des périodes moins dépravées que la nôtre, ce sont les hommes qui ont su faire preuve de ces qualités d’engagement, de conception et d’exécution réelle qui exerçaient par la suite les responsabilités suprêmes. De nos jours, ce sont quelques usurpateurs incompétents et superficiels qui tiennent les rênes, et entretiennent l’illusion que leur « activité » est celle qui met le monde en marche.

L’ensemble ne fonctionne que parce que les véritables officiers courageux du monde économique, que l’on ne voit généralement pas, pilotent véritablement ce qui produit de la valeur, tandis qu’un état-major de généraux impotents est tout occupé à capter et récupérer cette richesse à laquelle ils n’ont pris nulle part.

Il y a ainsi chez tout mondialiste post-moderne une incapacité à être authentique, une imposture qui rend son action non seulement irréelle et détachée, mais plus encore parfaitement illégitime.

 

Lorsque les partisans du Brexit sont cultivés, ils le sont à un niveau incomparablement plus profond que celui des partisans du Bremain. Parce qu’ils allient culture, puissance de réflexion et épreuve du feu dans des productions réelles, ils font généralement le lien entre des savoirs très anciens et des notions très modernes, ne voyant aucune contradiction entre la reconnaissance de leur lignée d’origine et l’ouverture au monde.

C’est aussi la raison pour laquelle les « nouveaux réactionnaires » bénéficient du succès et de la faveur du plus grand nombre, ce qui a le don de rendre folles de rage nos « élites » mondialisées : il ne leur est pas venu à l’idée que ces modernes mousquetaires pensent plus profondément et plus fort qu’eux, obsédés par leur position sociale, incapables de faire jouer la belle dualité des racines et des ailes.

 

Le clivage entre Brexit et Bremain est donc bien celui de l’élite vis-à-vis de la médiocrité. Mais dans le sens inverse du fantasme des petits marquis déjà sous extase de ce qui brille. C’est au sein du Brexit que l’on trouve les hommes de fond et d’engagement, qui seraient dignes d’être « master and commander », parce qu’ils ont l’habitude des rudes navigations, non de ceux qui se contentent de décharger la cale en restant au port.

 

La semaine de haine et d’hystérie à laquelle nous avons eu droit de la part des soi-disant représentants de la « société ouverte » n’est donc pas l’indignation des supérieurs craignant que la plèbe ne renverse l’édifice, mais la terreur de l’imposteur lorsqu’il comprend que sa supercherie commence à être découverte.

 

 

Si vous avez aimé cet article, mes deux livres sur le monde de l'entreprise et plus généralement sur les pièges de la société moderne. Egalement disponibles au format Kindle :


"L'orque : une nouvelle forme d'organisation de la société et de l'économie"


"Portrait de l'homme moderne"

 

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article