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L'Oeil de Brutus

Un monde vide de sens, vraiment ?

17 Juin 2016 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Les Billets de Marc Rameaux

Un monde vide de sens, vraiment ?

Billet invité de Marc Rameaux

Même le vide a ses raisons, que la raison n’ignore pas. Il y a bien un message véhiculé par nos sociétés modernes, que nous devons décrypter

La plupart des critiques de notre société post-moderne, et partant de ce que sont devenues nos démocraties occidentales, dénoncent une ère du vide.

La tentation d’un retour à des régimes autoritaires ou la fascination exercée par les différentes formes de luttes violentes contre nos démocraties – à commencer par l’islamisme – seraient dues à la vacuité de nos propres sociétés, à leur incapacité à donner du sens à la vie en communauté.

Les arguments en faveur de cette thèse sont connus : l’individualisme forcené du monde moderne, son consumérisme comme but en soi, son règne des apparences du spectacle et de la frivolité participeraient de cette éviction du sens. Il n’y aurait nul but autre que réaliste et commercial, et pour les défenseurs irréductibles du post-modernisme ceux qui prétendraient le contraire doivent être taxés de dangereux idéalisme.

Ce débat a suscité plusieurs prises de position. Alain Finkielkraut fut l’un des premiers à avoir dénoncé avec talent cette dérive de nos sociétés modernes dans « La défaite de la pensée ». Il anticipa notamment l’un des pires travers de notre nouveau monde : n’aller dans le sens que de ce qui remporte un succès marchand, quelles que soient les valeurs que cette chose véhicule.

Une telle attitude pousse à un complet relativisme moral, justifiant toute compromission à partir du moment où celle-ci bénéficie d’un chiffre élevé de ventes ou d’audience. Récemment, nous avons vu les autorités les plus officielles du pays flatter un rappeur véhiculant les messages les plus – comment dirais-je, nauséabonds – sous prétexte que son chiffre d’audience et de vente est élevé auprès de la jeunesse.

Nous regagnons ainsi le monde des sophistes, de la démagogie reine, d’un opportunisme surclassant toute exigence morale. « La défaite de la pensée » avait anticipé ce travers avec des décennies d’avance, et son auteur doit en être loué.

D’autres auteurs, se targuant de représenter la tradition libérale qu’ils devraient pourtant relire, reconnaissent ces travers mais n’y voient qu’un désagrément secondaire. Le vide est pour eux chose bénéfique, car synonyme de liberté : ils nous invitent à célébrer la fin de toutes les idéologies autoritaires et prescriptrices, seules responsables selon eux des drames du siècle passé. Ils voient dans le vide ce qui est précisément une absence de contraintes, une invitation pour l’homme à définir ses propres buts.

L’ère du vide est selon eux l’atteinte d’une maturité nous ouvrant l’espace du choix responsable. Ceux à qui ce vide donne le vertige doivent faire un effort pour se prendre en main, plutôt que de se réfugier dans des idéologies rassurantes par leur totalitarisme. L’annihilation de tout idéal politique par le réalisme marchand se paie d’après eux de quelques à-côtés triviaux et déplaisants, mais sans comparaison possible avec la vaccination qu’elle garantit contre les idéologies politiques. Au point que certains d’entre eux en sont venus à prophétiser la fin de l’histoire à travers nos démocraties libérales régies par le marché, meilleur des mondes possibles nous débarrassant des idéaux néfastes.

J’accorde à ces penseurs un seul point : le vertige du vide est probablement ce que ressentent les pseudo-révolutionnaires de tous poils, actuellement gaucho-islamistes, par leur incapacité à assumer le poids de leur propre liberté.

Ils se trompent en revanche lourdement sur deux arguments décisifs. En premier lieu, ils ignorent que nos démocraties libérales ont profondément muté. Ils voient encore en celles-ci les héritières de la tradition des lumières et du rationalisme critique.

La bataille est pour eux trop simple : il suffit de se draper dans le manteau du monde libre contre les barbaries qui le menacent. Ils ne voient qu’un aspect des choses – véridique mais hémiplégique – celui des voix doucereuses de la tyrannie nous incitant à nous défaire de notre raison et à haïr notre tradition de liberté.

Ils ne voient pas que les ennemis des lumières se trouvent à deux endroits : le plus visible et le plus évident sous la forme des barbaries archaïques et le second dans nos propres sociétés, qui ont tourné le dos depuis un peu plus de 30 ans à l’exercice de la raison critique, pour pratiquer un mode de gouvernement se voulant civilisé, mais foulant chaque jour un peu plus aux pieds les fondements de la démocratie.

Pour en prendre conscience, voici un texte très éclairant, rédigé dès 1998 :

« Les marchés financiers mondiaux échappent largement au contrôle des autorités nationales ou internationales. Je considère que cet état de fait est à la fois malsain et intenable. Les marchés sont instables par nature, et il y a des exigences sociales qu'on ne peut satisfaire lorsqu'on laisse aux forces du marché une liberté totale.

Malheureusement, cette analyse n'est pas partagée. Au contraire, on pense généralement que les marchés se corrigent d'eux-mêmes, et qu'une économie mondiale peut prospérer sans que l'on construise en parallèle une véritable société mondiale. On affirme que l'intérêt commun n'est jamais mieux servi que quand chacun veille à son propre intérêt ; que les tentatives pour préserver le bien collectif ne font que perturber les mécanismes du marché.

Ce courant de pensée était appelé le " laisser-faire " au XIXe siècle, je lui ai trouvé un meilleur nom : l'intégrisme du marché […]

Ma thèse est que l'extrémisme du marché constitue aujourd'hui, pour une société libre, une menace beaucoup plus importante que toutes les idéologies totalitaires. »

Qui parle ainsi pour remettre à ce point en question certaines pierres angulaires de nos sociétés modernes ? Et qui va jusqu’à voir dans notre mode de fonctionnement économique un danger supérieur à celui des totalitarismes qui nous menacent directement ? S’agit-il d’un marxiste militant, d’un altermondialiste qui professe la haine de l’occident ?

Non, l’auteur de ces lignes est Georges Soros, dans son ouvrage « La crise du capitalisme mondial », sous-titré « l’intégrisme des marchés ». C’est-à-dire l’un des plus fins connaisseurs des rouages financiers de nos sociétés, au cœur de la compréhension de notre monde moderne.

L’on peut reprocher à Soros le comportement assez cynique de tirer parti de ce qu’il dénonce, car il s’est illustré par l’une des actions spéculatives les plus dévastatrices de la décennie contre la monnaie britannique. Il ne m’est guère sympathique pour cette raison. En revanche, il est notable qu’un homme qui connaît bien mieux les réalités économiques que ceux qui professent la vacuité heureuse précédemment décrite, s’exprime en termes aussi tranchés.

De manière très cocasse, les épigones du vide font souvent profession de « réalisme », mais s’avèrent n’être généralement que des théoriciens jamais sortis de leur université ou de leur cabinet d’analyse. S’ils s’étaient frottés véritablement au monde de l’entreprise, pas seulement en lui rendant visite ou en le conseillant de loin, mais en étant un salarié dont la survie matérielle, celle de son conjoint et de ses enfants dépendent directement de son employeur, ils deviendraient lucides sur l’aspect tout théorique de leur « liberté ».

C’est la leur deuxième grande erreur. Leur éloge du vide comme réceptacle de la liberté de choix fleure bon l’idéalisme kantien, une conception du libre arbitre adaptée à la maturité d’un adolescent. Beaucoup de ceux qui s’intéressent à l’histoire de la pensée sont kantiens dans leur jeunesse, puis deviennent spinozistes avec la maturité.

Car une fois de plus, Spinoza avait raison. Le vide n’existe pas, il n’a jamais existé. Nous vivons dans un monde « plein ». Il y a toujours un sens, toujours des raisons, à toutes choses, y compris à la société post-moderne et à son apparente futilité.

Le libre arbitre ne nait pas d’un vide qui nous ferait poser nos choix purs, comme en suspension. Le monde est traversé sans cesse de courants, de forces et de rapports de force. Ce n'est que lorsque les pouvoirs et les contre-pouvoirs du monde sont suffisamment diversifiés et équilibrés qu’une mince frange permettant la liberté apparaît.

Seul un idéalisme douçâtre peut poser un libre arbitre humain totalement indépendant des conditions pratiques d’exercice de sa liberté. Le bien précieux et fragile qu’est la liberté n’apparaît que lorsque des pouvoirs qui se révéleraient chacun implacables à eux seuls tiennent en équilibre en s’affrontant et se compensant. Le remède au pouvoir tyrannique n’est pas l’affirmation naïve et adolescente de la liberté nue, mais le contre-pouvoir.

A ceux qui nous opposeraient l’argument sartrien que nous sommes toujours libres de choisir dans des situations que nous n’avons pas choisies, il faut faire remarquer que l’application de cette maxime implique d’aller jusqu’au sacrifice de sa propre vie pour montrer que l’on ne peut nous imposer des choix, si la pression des événements devient maximale.

C’est là la liberté de l’irresponsable lorsqu’il a charge d’âmes. L’idéalisme du libre arbitre est une philosophie pour jeune célibataire n’ayant pas d’enfants à charge. Dans des cas extrêmes, l'on peut encore l’appliquer si des fondamentaux de la dignité humaine sont en jeu : le but n’est plus dans ce cas d’affirmer une liberté égoïste, mais un impératif catégorique. C’est là la seule validité de la morale kantienne, réservée à des cas extrêmes, mais qui ne peut régir une société.

L’éthique de la plupart des situations, celles du fil des jours, est spinoziste. Elle nous invite à quitter la guimauve du libre arbitre abstrait et détaché de tout, pour rentrer de plain-pied dans les lignes de force des relations entre humains, dans l’immense réseau des influences croisées qui ne deviennent vivables que lorsqu’elles se tiennent mutuellement en respect par le jeu des pouvoirs et des contre-pouvoirs.

Entrons donc au cœur du monde post-moderne et voyons que contrairement à l’antienne répandue, celui-ci est porteur d’un sens. Il renferme bien un message, une vision du monde, des présupposés sur l’homme et sur la vie en société. Il s’engage sur des thèses et professe aussi à sa façon une idéologie. Car c’est une autre leçon du spinozisme : il n’y a pas de point de vue neutre, pas plus qu’il n’y a de vide, d’éradication du sens. Il faut simplement faire l’effort de décrypter la signification que porte chaque phénomène de société.

Le sens porté par le néo-libéralisme n’est pas explicite. Il n’a jamais été rédigé, nul père fondateur n’en a écrit le manifeste, et certainement pas les fondateurs du libéralisme politique, Smith, Tocqueville, Popper ou Aron, dont nous verrons qu’ils sont à l’exact opposé du néo-libéralisme.

Ce que les défenseurs naïfs de nos démocraties libérales ne voient pas est que leurs fondations ne sont pas seulement endommagées. Elles ont été perverties et retournées, de telle sorte que leur discours apparent se veut héritier des lumières, mais agit exactement à l’inverse.

Naturellement la situation est extrêmement complexe. Car les restes de ce qui a fait la force de nos sociétés modernes sont encore présents : séparation des trois pouvoirs, liberté de la presse et liberté d’association, laïcité, économie de marché, expression libre, … enchevêtrés avec un tout autre discours qui a prospéré dessus et qui en prend les habits.

Les critiques primaires du néo-libéralisme en repèrent bien les dérives, mais ne font pas de détail quant à cet enchevêtrement. Au point qu’elles seraient prêtes à jeter le bébé de nos libertés publiques avec l’eau du bain néo-libéral, fantasmant sur des figures de sauveurs qui ne leur laisseraient pas le centième des libertés dont ils usent s’ils tombaient sous leur pouvoir. Dans le pire des cas ils s’autorisent tout usage de la violence, arguant que l’inversion hypocrite du discours des libertés justifie n’importe quoi, y compris le massacre d’innocents.

Tentons maintenant de ramener à la lumière ce qui fonde l’inconscient collectif du néo-libéralisme, pouvant se résumer en quelques propositions qui ne sont en rien vides de sens. Nous en avons identifié quatre, sans prétendre être exhaustif. Nous appellerons chacune de ces propositions des « pierres de sens », afin de marquer que bien loin d’être une ère du vide, le post-modernisme est porteur d’un sens dont nous ne devons pas lâcher le fil des raisons.

Première pierre de sens

Le marché est un absolu, issu d’un ordre naturel prééminent à toute construction humaine

Au lecteur qui trouverait cette formulation exagérée, il faut mentionner la citation suivante d’Alain Minc. Je remercie au passage « L’œil de Brutus » de l’avoir exhumée, car explorer « l’œuvre » d’un économiste aussi médiocre que Minc tient de l’abnégation. En tant que témoignage du soubassement idéologique du néo-libéralisme, cette recherche s’avère en revanche fort utile :

« Le capitalisme ne peut s’effondrer, c’est l’état naturel de la société. La démocratie n’est pas l’état naturel de la société. Le marché oui. » (Cambio 16, 5 Décembre 1994)

Alain Minc ne semble pas s’apercevoir - superficialité oblige - qu’il met ainsi à bas toute la tradition libérale qu’il prétend incarner, en une seule phrase.

La lutte contre toute idée de loi ou droit naturel pour y substituer des constructions humaines sujettes à la raison critique fut un des plus grands acquis du libéralisme historique, d’autant plus fortement ancré dans ses prémisses qu’il s’agissait de combattre l’arbitraire monarchique.

Faire des libertés économiques une sorte de loi intrinsèque au monde, primant par antériorité sur les libertés politiques elles-mêmes, est une inversion totale des valeurs qui ont fondé les sociétés ouvertes qui sont les nôtres, auxquelles nous devons ce qui nous reste encore de liberté.

Minc à la prétention d’atteindre le « point de vue de Dieu », la chimère de lire directement dans le grand livre ouvert de la nature, ne plus admettre la condition humaine d’avancer une thèse nécessairement partiale et partielle devant être soumise à la critique.

Le médiatique PDG de General Electric – Jack Welch – dira lorsqu’il fut aux commandes de sa compagnie « le marché est plus grand que nos rêves », dans le même ordre d’idées.

Enfin, la maxime boursière bien connue « le marché a toujours raison », est une sorte d’antithèse courte de la raison critique qui a fondé nos démocraties. L’idée d’une explication totalisante, quelle qu’elle soit, est le plus court chemin vers la servitude.

Il ne faut pas penser qu’il ne s’agit que de philosophie abstraite. Ces soubassements mentaux ont des conséquences très concrètes quant à l’organisation des entreprises, les décisions économiques, la souffrance au travail qui en découle, dès lors que leurs responsables se nourrissent d’un tel inconscient.

Georges Soros, avec toutes les réserves que nous rappelons sur le personnage, était un ami personnel de Karl Popper, véritable héritier quant à lui du libéralisme historique. Avec l’extraordinaire intuition qui le caractérise et lui permet par ailleurs d’anticiper les mouvements boursiers, également de par son histoire personnelle, Soros flaire l’odeur du totalitarisme à des kilomètres. Lorsqu’il comprit que la croyance au marché contrevenait au premier critère des sociétés libres défini par son ami – la réfutabilité – il savait qu’un totalitarisme d’un nouveau type était en train de naître.

Il ne s’y est pas trompé : extérieurement, nos sociétés ont conservé toutes les formes de la démocratie libérale, mais indiciblement leur paradigme fondateur a glissé vers une élimination de toute critique. Celle-ci est opérée d’autant plus habilement qu’elle n’emploie pas les moyens directs de la répression, mais ceux de l’inaccessibilité : la critique est permise, même indéfiniment, mais vaine. Le meilleur moyen de faire taire un homme n’est pas de le réprimer, mais de le convaincre qu’il crie dans le désert. Les « cercles de la raison » sont en réalité ceux de la parfaite fermeture d’esprit, sourde et aveugle à toute remarque, avançant en étant certaine de son bon droit et de sa détention de la vérité.

Deuxième pierre de sens

Le laisser-faire engendre la méritocratie

La défense de la méritocratie n’a évidemment rien de choquant, étant au contraire l’une des conquêtes essentielles de l’ère moderne. Le néo-libéralisme l’invoque d’autant plus à loisir qu’elle est une idée simple et de bon sens et qu’elle fut l’un des premiers buts du libéralisme politique. Il n’y a rien à objecter à la courte maxime « que le meilleur gagne ! », car elle représente le juste équilibre entre les aspirations personnelles de chacun et l’accès collectif et démocratique à l’ascenseur social.

Historiquement, la méritocratie fut le premier coin enfoncé à destination de l’arbitraire monarchique ou aristocratique. Dès lors qu’un homme – quel qu’il soit – pouvait justifier qu’il savait être l’un des meilleurs dans son activité, nul privilège de naissance n’avait un droit légitime à s’y opposer.

Lorsque la philosophie politique défend la « struggle for life » et la compétition à tous crins entre individus, elle oublie que le but premier des libéraux historiques était de mettre à bas des privilèges arbitraires, non de prôner l’affrontement permanent des individus comme l’alpha et l’oméga de l’organisation sociale.

Comme à l’habitude, ce sont de petits et imperceptibles glissements de sens qui ont modifié profondément la nature de notre société. Car si le socle méritocratique est une fondation indubitable et doit le rester, croire qu’il émergera naturellement d’un laisser faire complet de la lutte entre individus est déjà une toute autre thèse, qu’un examen trop rapide nous fait voir proche de la première.

Lorsque l’on commence à approfondir la question de façon concrète, l’on s’aperçoit que le principe méritocratique non arbitré mène à des effets pervers, aboutissant à l’inverse du but initialement poursuivi.

Les théoriciens trop abstraits négligent toujours les effets pervers, ces forces contraires qui apparaissent en accompagnement de n’importe quel phénomène, comme les courants de Foucault s’opposent à la cause qui leur donne naissance dans un système de freinage.

Celui qui a étudié la physique ou la thermodynamique aura l’avantage de se douter que de tels phénomènes peuvent aussi apparaître dans les organisations humaines. Notamment, il sera exercé au fait que lors de l’étude d’un liquide, des phénomènes inédits apparaissent lorsque de grands volumes rentrent en jeu : ils ne sont pas la simple répétition de ce qui se produit sur de petits volumes, des systèmes locaux pouvant apparaître à grande échelle.

De même, dans de grandes organisations humaines, l’application d’un principe peut mener à son exact contraire, si elle n’est pas maîtrisée. Pratiquer la philosophie politique réelle, la sociologie des organisations réelle ou le management réel d’entreprise, c’est aller au-delà de ces grands principes de surface et rentrer dans l’analyse fine des phénomènes contraires qui les accompagnent, pour comprendre comment ils apparaissent.

Dans toute grande société, l’application d’un principe est inévitablement accompagnée de son travestissement et de la perversion de ses objectifs. Sans arbitrage interventionniste, l’effet contraire peut éventuellement surpasser l’effet initial, aboutissant à des conséquences inverses de celles désirées, d’autant plus difficiles à combattre qu’elles se sont travesties de la même noblesse de buts.

Concrètement, dans le cas de la méritocratie, sa version pervertie est simple à comprendre : au-delà d’une certaine échelle d’organisation, il sera plus profitable et mieux reconnu de s’accaparer le travail, l’engagement et l’excellence des autres que d’en faire preuve soi-même.

Ce détournement du sens premier de la méritocratie est rendu possible par le fait qu’à grande échelle, il est beaucoup plus difficile de discerner l’apparence de la réalité concernant la santé d’une société ou la réussite d’un projet. Les plus roublards en joueront à leur profit, devenant des professionnels de la communication permettant de se mettre en avant et y investissant tout leur temps, plutôt que des hommes capables de réalisations véritables.

Cet effet induit n’est seulement une anecdote cocasse de la vie d’entreprise. Il est au fondement d’un modèle d’organisation indispensable à la compréhension du monde moderne : la mafia. Beaucoup de gens se méprennent quant à la nature de la mafia, n’y voyant qu’une forme organisée de la criminalité.

Préalablement à cela, toute mafia est d’abord fondée sur un racket des accomplissements des autres. C’est là le point commun entre la mafia au sens propre, et les grandes organisations ne franchissant pas la limite de la criminalité légale, mais opérant selon le même principe. Lorsque des baronnies se forment dans de grandes sociétés ou au sein d’un gouvernement, c’est d’ailleurs bien le terme de « mafia » qui commence à être employé au-delà d’un certain seuil de décence commune, avec un flou quant au franchissement de la limite du crime, se produisant parfois au sein d’organisations tout à fait officielles.

La mafia est un mode d’organisation dont la connaissance est essentielle à la compréhension de l’économie réelle. Sa prise en compte n’apparaît dans aucun cours d’économie théorique, ce qui est une grande lacune expliquant la faillite de la science économique. La mafia est un facteur d’explication de premier ordre du fonctionnement de l’économie de marché.

Dans « Gomorra », Roberto Saviano décrit ainsi par quel mécanisme un designer d’exception de la mode italienne est pillé de la reconnaissance de ses créations par des hommes bien plus médiocres que lui, mais doués d’une seule compétence, celle du racket du travail et de la reconnaissance d’autrui, bien plus pervers que le simple racket de biens personnels.

Si Saviano a fait autant parler de lui – car ce n’était pas le premier livre consacré à la mafia – c’est parce qu’il ne s’est pas contenté de décrire les agissements criminels de « l’honorable société ». Il en a dévoilé les modes de fonctionnement, et parce que ceux-ci correspondent à une dérive tendancielle de n’importe quelle économie de marché, la portée de son propos dépasse largement la simple structuration du crime : Gomorra n’est pas qu’un témoignage, c’est un ouvrage qui nous livre les clés du monde moderne et de son univers mental.

La mafia n’est pas une fatalité de l’économie de marché : elle en est un atavisme lourd qui peut être combattu et auquel il est possible de remédier, mais au prix d’une vigilance de tous les instants. Les critiques simplistes et primaires de l’économie de marché (communisme, gauchisme et anticapitalismes de tous poils) voient l’apparition fréquente des mafias dans notre monde post-moderne comme un alibi trop facile à leur absence de réflexion : il leur est aisé de décréter que « tout est pourri » et de s’auto-décerner un label de justicier allant châtier un ordre inique.

Je suis un homme d’entreprise, et sais apprécier les accomplissements que nous devons aussi à l’économie de marché. Bien orientée, elle n’a pas son pareil pour libérer les énergies humaines. Le monde de l’entreprise – y compris tel qu’il est aujourd’hui – recèle toujours des qualités louables et remarquables, qu’il ne faut pas perdre avec la légitime critique des formes dégénérées du capitalisme.

L’erreur que commettent tous ceux qui prônent un retour à une économie dirigiste ou planifiée est de sous-estimer l’incontournable puissance de l’auto-organisation du marché. Telle un organisme vivant, l’auto-organisation est bien mieux capable d’absorber et de tirer parti des combinatoires complexes d’événements, de rencontres et d’opportunités du monde moderne que ne pourra le faire n’importe quelle économie planifiée.

L’erreur que commettent à leur tour les néo-libéraux, estimant que le laisser-faire complet de l’auto-organisation suffira, est d’ignorer que laissée à elle-même, l’économie de marché aboutira infailliblement à un mode d’organisation maffieux. La pratique de l’économie réelle n’est donc ni celle du dirigisme, ni celle du laisser-faire. Elle consiste à laisser agir les mécanismes de marché, mais à pratiquer sans cesse un interventionnisme vigoureux pour en corriger la dérive atavique : son écoulement vers la mafia.

Pour reprendre à nouveau une analogie issue des sciences physiques, la mafia est un attracteur puissant et incontournable de toute économie de marché, un puits de potentiel majeur indispensable à la cartographie du monde économique : dès lors que l’on pratique le capitalisme, sa pente se fera constamment sentir. Le gauchisme voit dans cette forme dégénérée une fin inéluctable, et le néo-libéralisme quant à lui l’ignore ou plutôt feint de l’ignorer.

Le jeu véritable de l’économie n’est pas la recherche d’un équilibre où les mécanismes de marché nous conduiraient. C’est une lutte incessante et acharnée pour se maintenir hors de l’équilibre funeste qu’est la mafia, comme un homme lutte pour maintenir sa tête hors de l’eau. Il faut se débarrasser définitivement de cette chimère que sont les théories de l’équilibre en économie, qui constituent pourtant l’armature principale de la plupart des travaux universitaires et le soubassement intellectuel du néo-libéralisme.

L’économiste Steve Keen dans « L’imposture économique » leur a probablement porté les coups décisifs qu’elles méritaient. Mais il manque encore à la science économique son Ilya Prigogine, celui qui décrira la véritable pratique de l’économie de marché comme celle de systèmes hors de l’équilibre, les fameux systèmes dissipatifs de Prigogine, luttant en permanence contre l’entropie pour maintenir un fonctionnement viable.

Le raisonnement néo-libéral n’a jamais eu la force de pousser jusqu’au bout son analogie avec le monde du vivant, avec les systèmes biologiques. S’il l’avait fait – mais il est trop souvent sous cultivé pour cela – il saurait que dans le monde biologique l’équilibre, c’est la mort. En économie de marché, l’équilibre maximal, aussi stable qu’il est effrayant, est la mafia.

La mafia n’est nullement l’essence du capitalisme, mais elle en est un acteur négatif puissant, exerçant une attraction forte permanente. L’économie de marché bien dirigée consistera donc à laisser agir les mécanismes de marché, mais à les accompagner constamment de forts correctifs interventionnistes pour éviter leur dégénérescence. Toute description de l’économie qui ne fera pas figurer cette lutte constante entre le dévers de l’attracteur principal qu’est la mafia et les efforts faits pour se maintenir hors de son champ manque l’essentiel de ce qu’il faut comprendre.

En pratique, l’attraction maffieuse fait constamment sentir ses lignes de force dans l’entreprise, par le fait que les stratégies d’usurpation du mérite d’autrui pour gravir les échelons seront constamment pratiquées. Une grande partie de l’énergie dans le monde de l’entreprise est consacrée à jouer à ces jeux de vol et de racket, plus qu’à produire de la valeur. Tout ceci est fort bien écrit dans l’œuvre de Saviano, ainsi que son extension du domaine de la lutte maffieuse à la lutte interne dans l’entreprise.

L’accompagnent tout le folklore et la mentalité du post-modernisme : narcissisme, court-termisme, obsession de connaître son heure de gloire à n’importe quel prix, même lorsqu’elle ne dure que 5 minutes, détruisant si nécessaire au passage la vie des autres voire la sienne propre.

L’économie ne peut ainsi se passer de « rentrer dans la fournaise » comme y invite Prigogine. Le formalisme de la macro-économie, ne voyant dans les entreprises qu’une réduction à leurs fonctions de production, ne peut discerner celle qui parvient au même résultat qu’une autre avec un fonctionnement interne radicalement différent, et manque pour cette raison d’anticiper les succès comme les chutes des sociétés.

« Rentrer dans la fournaise », c’est pratiquer la micro-économie, comprendre les jeux d’acteurs en employant tout l’arsenal de la théorie des jeux, ceux ou coopération et trahisons s’alternent dans des structures fines, allant jusqu’à modéliser la psychologie de chaque acteur. Celui qui ne sait pas que nombre de décisions critiques du monde de l’entreprise dépendent de tels facteurs ne l’a jamais connu sérieusement.

La description selon Saviano présente un autre avantage : celle de rendre compte de la médiocrité croissante des personnes arrivant aux postes élevés de la décision économique ou politique, phénomène récemment bien décrit par le philosophe Alain Deneault, et qui bénéficie de la force de l’observation directe. Le culte de la personnalité ridicule dont font l’objet les patrons du CAC 40 ainsi que leurs rémunérations délirantes sont d’autant plus extrêmes qu’elles doivent cacher leur misérable indigence.

La bonne santé d’une entreprise dépend rarement de son PDG – à l’exception de plus en plus rare de véritables capitaines d’industrie tels que Fabrice Brégier, actuel patron d’Airbus – mais de quelques personnages clés rarement concentrés dans les étages les plus élevés de l’organigramme. Ce sont les hommes qui ont compris le jeu véritable de l’économie, et la lutte incessante pour éviter l’appel de la bonde maffieuse. Leur moyen préféré est souvent de recréer une petite entreprise dans la grande, afin de préserver ce qui reste de l’esprit d’entreprise au milieu d’un mouvement d’ensemble drainé vers la dégénérescence politique.

C’est ce réalisme qui ne fut pas pardonné à Saviano, et lui vaut maintenant encore de voir sa tête mise à prix par les hiérarques de « l’honorable société ». Car Saviano a fait bien pire que révéler les agissements des chefs mafieux : il les a désacralisés, en les dépeignant non comme de redoutables et machiavéliques manipulateurs, mais en combinards plutôt minables. La véritable critique du néo-libéralisme ne consiste pas en une protestation militante et primaire contre une caste redoutable, ce qui ne ferait que la renforcer, mais à la tourner en ridicule.

Il faut enfin signaler que cette référence à la mafia n’invite en rien à rejoindre les habituelles thèses complotistes et conspirationnistes qui polluent les réseaux sociaux. Contrairement aux apparences, décrire le fonctionnement du néo-libéralisme comme un rapport particulier avec l’organisation maffieuse est au contraire le meilleur remède au complotisme, encore faut-il penser correctement ce qu’est la mafia.

Contrairement aux idées reçues, la formation des mafias n’est pas réalisée par un complot machiavélique ourdi par quelques puissants parrains. C’est là le fonds de commerce des théories complotistes, qui ne font qu’étendre cette imagerie aux pouvoirs politiques et économiques traditionnels et créent un univers d’intrigues ourdies dans l’ombre par de puissants manipulateurs. Il s’ensuit l’habituelle antienne de la lutte héroïque des petits contre les puissants, et les pseudo-révolutions lancées par des justiciers de pacotille s’autorisant tout et n’importe quoi à partir du moment où ils se sont eux-mêmes adoubés pour la lutte contre le pouvoir inique.

Or la formation des mafias obéit à un mécanisme beaucoup plus profond que ces complots à sensation, pour littérature de supermarché. Car lorsqu’une mafia se crée, vous ne trouverez personne qui l’a décidé, ni planifié explicitement : personne n’est aux commandes. Elle possède bien un ou quelques chefs, mais leur pouvoir est extrêmement limité par des rivalités internes : ils subissent tout autant et voire plus l’engrenage qui poursuit sa vie propre que leurs plus simples hommes de main. Ceux dont on pense qu’ils tirent les ficelles sont tout autant les marionnettes de l’ensemble. Ceci est prouvable par le fait que rien n’est plus facile que de remplacer un chef de mafia par un autre : lorsque l’un d’eux est éliminé, la substitution est aisée, rapide, et se produit presque spontanément.

Comment cela est-il possible ? Parce que la mafia nait spontanément d’avidités et de rivalités entre individus qui n’ont aucune limite. Le jeu est celui de petits imbéciles qui se défient entre eux et vont toujours un peu plus loin parce que rien ne vient arrêter leur escalade. Les délits peuvent être mineurs au début, et s’aggravent à mesure que la course à l’avidité et aux positions se développe.

La fascination que cet engrenage exerce est similaire à celle d’un jeu vidéo addictif, dans lequel il faut franchir toujours plus de niveaux au sein d’une organisation où l’on recherche des positions de plus en plus élevées. Il n’y a donc nullement besoin d’un grand ordonnateur machiavélique. Seulement quelques petits crétins pris au jeu de leur orgueil et de leur ego, tellement captés par la course aux positions de l’engrenage qui s’est mis en place qu’elle est devenue un but absolu, plus important que leur vie elle-même parce qu’elle touche leur narcissisme.

Tout ceci est fort bien décrit dans Saviano, notamment quant à la fascination que de telles pentes peuvent exercer sur les jeunes recrues : on rentre dans la mafia comme l’on se laisse entraîner à jouer pendant des heures à « clash of clans », sauf que cette fois-ci il s’agit de la vie réelle. L’on notera que dans de tels jeux vidéo, d’extraordinaires réseaux de pouvoir et de connivence – incluant la nomination de chefs suprêmes – ont pu se mettre en place par la simple interaction addictive entre les acteurs, non par un complot explicite. Les schémas de domination de la vie réelle ne sont pas différents, c’est là la grande erreur des complotistes : tout le monde est entraîné et prisonnier de l’engrenage, y compris ceux que l’on dénonce comme « les puissants ».

Toute l’affaire n’est donc pas de démasquer et de faire justice de complots machiavéliques, mais d’arrêter des logiques collectives folles. Saviano montre fort bien que les chefs importants de la mafia auraient toujours souhaité arrêter le jeu et en descendre au cours de leur ascension, car ils doivent souffrir en permanence d’une situation de plus en plus invivable. Saviano cite ainsi le cas de ce parrain s’étant fait construire une somptueuse villa mais devant vivre en permanence enterré dans un petit bunker. Lorsqu’un responsable maffieux souhaiterait arrêter le jeu, il est généralement déjà trop tard : le réseau tissé du clientélisme, des compromissions et des crimes commis signifieraient sa mort s’il tentait de se détacher.

Dans la grande entreprise, des mécanismes similaires sont à l’œuvre. Ils ne s’appliquent pas bien entendu – sauf exception – à l’industrie du crime. Mais leur logique est similaire. Cela paraît extraordinaire : le trait premier d’une mafia n’est pas le crime mais avant tout un certain mode d’organisation fondé sur le racket des accomplissements d’autrui. C’est dans l’industrie du crime que ce détournement de la logique libérale s’est mis en place en premier, mais il s’est maintenant étendu à l’ensemble de l’activité économique.

Ceci explique également que les jeux de pouvoir au sein de grandes sociétés sont généralement dignes de querelles de cour maternelle, bien que mettant aux prises des personnes supérieurement intelligentes. Si vous interrogez individuellement chacun de ces décisionnaires, il reconnaitra ce fait et déplorera sincèrement d’aussi infantiles guerres de territoire. Mais dès que l’aiguillon de l’ego et de la course aux postes sera réactivé, les mêmes – comme hypnotisés – se jetteront à nouveau à corps perdu dans ces affrontements puérils et destructeurs.

L’on objectera qu’il existe bien une oligarchie profitant de la situation, eu égard au spectacle du détournement des biens privés et publics auquel nous assistons presque quotidiennement. Sans doute mais si les plus roublards parviennent effectivement à tirer parti de cette situation à leur profit personnel, il s’agit d’une retombée secondaire de personnes agissant par opportunité et par réflexe, non selon un machiavélique plan d’ensemble. Les réflexes de défense de caste n’ont rien de nouveau. Cela ne retire rien à leur responsabilité, qui doit aboutir à une punition de – cette fois – la véritable justice. Mais elle ne doit pas nous détourner de notre cible première : la logique collective destructrice qui entraîne hommes et pays dans le gouffre.

Pour achever de montrer cette nature spontanée d’apparition de la mafia, il faut mentionner que le racket des accomplissements d’autrui apparaît très rapidement dans les sociétés animales, et ce dès l’atteinte d’une population d’individus de taille moyenne. Je veux parler de l’expérience fondatrice et extrêmement importante dans ses enseignements de Didier Desor, dite « expérience des rats plongeurs » :

http://rats.plongeurs.free.fr/

Ceci est à l’adresse des complotistes qui auront du mal à soutenir que l’apparition de « rats racketteurs » au sein d’une population de quelques dizaines d’animaux placés dans les conditions de l’expérience est due au grand complot international de l’oligarchie mondialisée. En revanche l’expérience de Desor nous livre un enseignement qui n’a pas de prix : la pente atavique de la mafia est une tendance lourde du monde du vivant, une facilité et une faiblesse contre laquelle il est nécessaire de lutter en permanence.

La voie est ainsi étroite. L’on ne peut se passer de l’économie de marché, pour les raisons susdites. Mais dès que celle-ci est pratiquée, la tentation de la mafia exerce sa puissante attraction. Une grande partie de la science économique devrait être consacrée aux moyens que possèdent les hommes pour maintenir la tête hors de ce gouffre, afin de sauvegarder le véritable esprit entrepreneurial. Celui-ci est donc à très fort prix. Il ne résulte pas de la guimauve verbale des libéraux laudateurs, ne sachant que répéter à l’envi le message de la responsabilité individuelle et de l’accomplissement personnel, certes incontestables mais qui présentent l’évidence et le degré d’intérêt de l’enfonçage de portes ouvertes.

En définitive, l’établissement d’une méritocratie ne résulte pas du libre jeu spontané des forces du marché, mais nécessite un travail et un conflit constants entre celles-ci et les efforts d’éducation, de santé, de soutiens évitant aux citoyens d’être livrés à la prédation directe. C’est un contresens fondamental que commettent les néo-libéraux, que d’étendre le principe de la main invisible à n’importe quel domaine de l’activité humaine, y compris celui de l’organisation sociale.

De même – généralement du fait de leur sous-culture – les néo-libéraux ignorent qu’il a toujours existé deux branches et deux interprétations de la tradition libérale : celle de Francis Hutcheson et celle de Bernard Mandeville. Ces deux traditions sont diamétralement opposées, et n’ont cessé de s’affronter à travers les siècles. Les élèves d’Hutcheson furent David Hume et un certain … Adam Smith.

On ne peut comprendre l’œuvre de ce dernier en ayant lu seulement « The wealth of nations », « The theory of moral sentiments » étant son complément indispensable. Smith n’a jamais considéré la main invisible que comme l’un des mécanismes de l’économie, mécanisme important mais non le seul, et surtout réservé à l’activité économique. En matière d’organisation sociale, les néo-libéraux toujours amateurs de pensée magique et totalisante en seraient pour leurs frais, s’il leur venait un jour à l’idée de véritablement lire Smith.

Fidèle à l’enseignement d’Hutcheson et des lumières écossaises, Smith prônait l’articulation intelligente des puissances publiques et privées, et n’a jamais considéré que le seul jeu des intérêts égoïstes produirait un bien public, s’il ne faisait l’objet de correctifs interventionnistes réguliers : les néo-libéraux ont ceci de commun avec les marxistes que l’économisme envahit le champ de toutes les autres activités humaines, en trahison complète de la tradition libérale véritable. La tentation de l’explication unique, absolue et définitive est aussi l’un des atavismes de l’humanité…

La véritable croyance selon laquelle ce sont les vices privés qui font les vertus publiques – c’est-à-dire la version dévoyée de la main invisible – provient de Bernard Mandeville et de sa fameuse « Fable des abeilles ». La distinction entre néo-libéralisme et libéralisme véritable peut s’expliquer simplement par celle entre deux hommes aussi différents que l’étaient Hutcheson et Mandeville, qui se sont mortellement affrontés.

Le conflit permanent entre l’établissement de l’économie de marché et sa dérive mafieuse peut être compris comme la continuation de cette course poursuite entre Hutcheson et Mandeville. Il n’y aura d’ailleurs jamais de résolution définitive de ce conflit : sa tension est inhérente à l’économie ouverte, la pression de la tentation mafieuse étant le prix à payer du libre-échange. Autant le savoir, afin d’éviter le discours sirupeux, simpliste et univoque des libéraux laudateurs.

La défense sincère des libertés mérite mieux que des discours simplistes et ridiculement positivistes : les lendemains qui chantent sont le kitsch radieux qui toujours précède le totalitarisme, comme l’a finement fait observer Kundera. A ce titre, communisme et néo-libéralisme se ressemblent beaucoup dans le mode d’argumentation du terrorisme intellectuel. Cela n’est guère étonnant : en France, les seconds sont très souvent les premiers qui se sont reconvertis.

En conclusion de cette deuxième pierre de sens, la méritocratie est un équilibre fin qui nécessite une analyse sans concession et sans se voiler la face des jeux de pouvoir entre les hommes, rentrant dans tous les effets de bord et effets en boomerang des organisations politiques et économiques. Il faut très souvent intervenir pour empêcher les stratégies d’accaparation du mérite d’autrui et ne pas faire preuve d’hypocrisie et de fausse pudeur lorsque celles-ci commencent à se mettre en œuvre. Un triste tabou empêche de les reconnaître crûment pour ce qu’elles sont et de les nommer, généralement par une lâcheté qui se fait passer pour du tact. En tous les cas, la préservation de cette grande condition de la liberté qu’est la méritocratie nécessite une pensée et une action autrement profondes que le simpliste « laissez tout faire » !

Troisième pierre de sens

La philosophie politique se résume aux comportements de prédation

Ce message là ne sera bien entendu jamais avoué explicitement, demeurant à un niveau subliminal et inconscient. Mais l’un des paradigmes fondateurs du néo-libéralisme, est que la philosophie politique se résume à quelques principes assez simples. Ceux de la compétition sans règles entre individus, dont ne peut ressortir que le bien suprême. Le néo-libéralisme paie son attachement aux pensées magiques par un simplisme vis-à-vis du monde. Il n’est finalement pas nécessaire d’ingurgiter Kant, Smith (réduit à quelques citations de « The wealth of nations » sorties de leur contexte), Tocqueville ou Popper. L’alpha et l’omega de la société humaine se résume à « Game of Thrones », d’où d’ailleurs le succès de la série et la fascination qu’elle exerce.

Game of Thrones peut représenter tout aussi bien les barbaries qui menacent notre monde à travers la violence de leurs protagonistes, que notre monde lui-même à travers le cynisme absolu des relations sociales. La philosophie politique n’est dans ce cas d’aucune utilité : l’ensemble de l’histoire sociale de l’humanité se résume aux seules guerres de territoires, aux alliances trahies et aux doubles jeux. L’homme est un loup pour l’homme, ne cherchant qu’à l’asservir par la force ou à le tromper. Ceci dure depuis la nuit des temps, et se répétera indéfiniment sans qu’il faille attendre autre chose. Ceux qui perçoivent les choses autrement sont de dangereux idéalistes, amenant des maux bien pires encore que le jeu des tromperies humaines. Voici en quelques traits un résumé de l’inconscient post-moderne, expliquant la fascination qu’exerce la fameuse série, semblable en cela au message que véhiculent les jeux vidéo précités.

Bien entendu, un tel manifeste n’est jamais avoué. Il y a une grande hypocrisie derrière ceux qui se prévalent du discours libéral aujourd’hui, dans la mesure où ils savent pertinemment qu’ils tiennent un double langage. En apparence, celui des valeurs d’initiative et de responsabilité individuelle. De façon sous-jacente en étant convaincu qu’une attitude responsable consiste principalement à prendre les devants dans le grand jeu de l’arnaque et de la roublardise.

Le parallèle entre la violence barbare des protagonistes de Game of Thrones et le mode d’action de ce qu’est devenue notre pratique du libéralisme fait croire à certains que n’importe quel mode de révolte est permis. Les actions violentes de l’islamisme ou du gauchisme s’auto-justifient en prétextant que de toutes façons, la règle du jeu étant telle, il n’y a plus à prendre de gants.

Ce discours est fondamentalement faux et malhonnête. Car la différence reste l’emploi du crime, l’homicide. Ceux qui dressent un parallèle exact entre les dérives néo-libérales et l’oppression extrême de régimes tyranniques abandonnent le simple respect des faits. Tant que les dérives du néo-libéralisme ne franchissent pas le seuil du crime physique comme moyen d’élimination de ses adversaires, l’honnêteté intellectuelle ne permet pas de renvoyer purement et simplement dos-à-dos la pente inquiétante de nos sociétés et les barbaries qui prétendent les combattre en invoquant un homme nouveau.

S’il n’y a donc pas une symétrie de la valeur morale, il y a un parallèle des mentalités véhiculées, le monde qui se veut civilisé ayant adopté pour beaucoup les valeurs de la barbarie. Sans que cela ne les justifie, cela explique que les djihadismes et révolutions démagogiques trouvent toujours un carburant : leurs légions ne grossissent pas par le vide que nos sociétés leur ont laissé comme on le lit souvent, mais par un mimétisme des valeurs, la violence cherchant à forcer le cynisme à se déclarer franchement. Nos révolutionnaires et justiciers ne voient pas que ce faisant, loin de démasquer le cynisme ils lui offrent au contraire du temps supplémentaire pour tenir le discours de la vertu tout en conservant son déguisement.

Par ailleurs, la forme dévoyée que nos démocraties libérales ont empruntée font que la mort sociale est de plus en plus proche de la mort physique, ou à tout le moins d’un grand raccourcissement de l’espérance de vie. Si la mort comme sanction réservée aux perdants du jeu des ambitions humaines demeure généralement symbolique dans nos sociétés, l’accroissement de la précarité et des inégalités sociales rendent cette mort de plus en plus proche de son sens premier.

La destruction de l’autre se fait de façon diluée et progressive dans nos sociétés. On peut y voir un progrès de la civilisation, mais sa redoutable pression crée une société de peur et de violence rentrée pouvant éclater à tout moment. Tout joueur d’échecs le sait, la menace est plus forte que son exécution. Au-delà d’un certain seuil de précarité et d’inégalité imposé aux couches les plus faibles de la société, le parallèle entre les barbares et le dévoiement de nos sociétés libres deviendra vrai : il n’y aura plus dans ce cas de différence entre le dépeçage façon « Game of Thrones » produit par le néo-libéralisme au nom du saint marché ou celui des djihadistes au nom de Dieu.

Nous n’y sommes pas, et il faut pour cette raison combattre sans faiblesse aucune le discours des islamo-gauchistes, prêts à sacrifier sans sourciller ce qu’il nous reste de libertés authentiques. Mais ne pas voir que notre propre dérive interne menace de rendre vrai leur discours mensonger, c’est ignorer l’autre théâtre du combat, tout aussi important. Si j’attaque avec une grande virulence le néo-libéralisme dans la plupart de mes écrits, avec la même force que l’islamo-gauchisme, ce n’est pas parce que j’estime qu’il y a une symétrie morale entre eux – ce n’est pas encore le cas – mais parce que pragmatiquement, sur le plan des dégâts commis à une véritable société de liberté, ils peuvent saper tout aussi efficacement l’un que l’autre.

Il pourrait nous être objecté que même dans le cas d’une société extrêmement inégalitaire et maintenant une grande partie de sa population dans la seule survie, le non emploi direct de la violence physique continuerait de nous distinguer des modèles de société oppressive : la valeur de la vie demeure pour les tenants de ce contre-argument, la ligne de démarcation ultime. Mais dans ce cas, il faudrait estimer que le peuple qui a fait la révolution française était moralement condamnable et que la monarchie bien que critiquable, lui était moralement supérieure. Un argument bien court historiquement.

La limite du seul critère du recours explicite à la violence comme moralement condamnable, est que passé un certain seuil, la violence sourde et progressive de la précarité sociale rejoint une pure et simple mise à mort, l’hypocrisie en plus. Il serait cocasse que le libéralisme historique étant né pour combattre l’arbitraire monarchique, ceux qui s’en réclament aujourd’hui en en déformant et usurpant l’héritage parviennent à rétablir une société tout aussi arbitraire. S’il semble inconcevable à certains que l’on revienne à de pareils faits du prince, les mœurs politiques ou de gouvernance de grandes sociétés de nos jours, lorsqu’ils suivent le schéma de Saviano, ressemblent à s’y méprendre à l’ancien régime.

Enfin, des atteintes profondes à la dignité et à l’intégrité de la personne, si elles ne provoquent pas la mort physique, nous font rejoindre le territoire de la psychologie. Dans ce domaine, la vérité devient phénoménologique et non plus factuelle, et il est légitime qu’elle le soit. Dans une situation qu’un homme considérera comme un viol de sa personne, la réaction violente allant jusqu’à la mise à mort de l’agresseur sera une conséquence n’échappant pas au motif qu’il l’aura bien cherché.

Il n’y aura pas de démonstration permettant de savoir si la philosophie politique est une belle illusion devant céder devant la routine éternelle des jeux de pouvoir, ou si elle a un sens et une utilité réelle. Le débat entre Socrate et Calliclès, entre Hutcheson et Mandeville, est une tension inhérente à toute société humaine, y compris dans le futur. Le sage ne se contente pas de trancher entre le bien et le mal : il écoute Calliclès, car celui-ci exprime une vérité permettant d’atteindre un jugement juste. Il ne faut pas capituler en résumant toute la société à sa vision, mais ne pas la prendre en compte est également une lourde erreur.

Une vision entièrement historique rendrait tentante l’interprétation cynique, la fresque de l’histoire ressemblant souvent à s’y méprendre à notre série télévisée à succès. Ce qui nous permet d’éviter la résignation et la capitulation doit puiser dans la littérature. L’œuvre de Balzac est finalement la parfaite synthèse de ce que nous avançons. Balzac trace avec jubilation la comédie humaine, le « Game of Thrones » de son époque. Il ne verse ainsi dans aucun idéalisme : comprendre la société et comprendre l’économie c’est admettre que l’attracteur terrible de la comédie humaine exerce constamment sa puissance et qu’il faut en tenir compte. Mais Eugénie Grandet, le docteur Bénassis, le colonel Chabert existent pourtant. Parce que ces personnages existent, la philosophie politique demeure une illusion utile, et évite de nous précipiter vers la télé pour ne voir que la succession routinière d’hommes passant leur temps à arnaquer d’autres hommes.

Quatrième pierre de sens

Une position sociale basse expose l’individu à n’importe quel traitement, sans limite à la dégradation de sa situation. Non seulement cette possibilité de traitements les plus vils fait partie de conséquences naturelles qu’il faut admettre, mais ceux qui les subissent en sont pleinement responsables et doivent à ce titre accepter leur sort

Là encore, cette proposition n’est évidemment jamais énoncée explicitement, mais est présente dans toutes les têtes. La plus grave dérive de nos sociétés - montrant qu’elles ont profondément changé de nature - est d’avoir habitué petit à petit à considérer que traiter des hommes comme des chiens ou comme des déchets relevait de l’ordre des choses, certes regrettable mais inéluctable.

Dans les cas les plus graves, ceux qui se livreront à ces traitements dégradants en éprouveront une certaine jouissance, car elle leur offrira une marque de valeur propre, par contraste. Oui, il faut dire les choses crûment sur le monde économique d’aujourd’hui et il n’y a pas lieu d’y rajouter de diplomatiques et hypocrites atténuations verbales.

Les études les plus pointues en management des entreprises ont commencé à s’inquiéter depuis des décennies de voir que les postes à responsabilité étaient de plus en plus confiés à des profils psychologiques de pervers narcissiques. Le monde semble maintenant taillé et conçu à leur avantage. Le célèbre « Snakes in suits, when psychopaths go to work » fut l’un des premiers ouvrages à tirer la sonnette d’alarme. Depuis, de nombreux articles paraissent sur le sujet, dans des revues dont on ne peut véritablement dire qu’elles sont des organes de presse crypto-marxistes :

http://www.spiegel.de/international/zeitgeist/going-rogue-share-traders-more-reckless-than-psychopaths-study-shows-a-788462.html#spRedirectedFrom=www&referrrer=http://news360x.fr/serial-trader-ou-quand-des-psychopathes-peuplent-les-salles-des-marches-financiers/

http://edition.cnn.com/2004/BUSINESS/08/26/corporate.psychopaths/index.html

http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/sep/29/neoliberalism-economic-system-ethics-personality-psychopathicsthic

Au-delà d’un certain niveau de responsabilité, il commence à devenir rare de trouver autre chose que des profils de sociopathes dans les grandes sociétés. Le soubassement psychologique maffieux finit par se concrétiser dans le type d’hommes à qui l’on confie le commandement.

Là encore, la dualité entre libéralisme véritable et néo-libéralisme atteint son point culminant. La belle phrase de Simone de Beauvoir, « se vouloir libre, c’est aussi vouloir les autres libres », pourrait résumer d’un trait brillant la conception de la véritable tradition libérale. A contrario, la liberté est un bien à quantité rare et finie qui ne peut s’augmenter avec le partage, dans le discours néo-libéral. La liberté est un jeu à somme nulle voire négative, le gain des uns réclamant obligatoirement la perte des autres, y compris en matière de liberté et de dignité.

Un néo-libéral ne l’admettra bien sûr jamais explicitement et tiendra en apparence le langage du libéralisme d’origine, parlant de mise en valeur de la liberté individuelle. La séduction mensongère est l’une des armes favorites du pervers narcissique. L’on pourrait aussi forger la phrase maîtresse du néo-libéral en inversant celle de Simone de Beauvoir : « être libre, c’est parvenir à asservir les autres ».

Cet inconscient post-moderne échappe parfois à ses représentants, lorsque leurs inhibitions tombent. Ainsi le même Jack Welch de prononcer cette phrase célèbre : « Control your destiny, or somebody else will do it at your place » : on ne peut laisser l’autre construire sa propre liberté et indépendance, la nôtre vient nécessairement en conflit de la sienne dans un jeu de « lui ou moi », d’être celui qui pille ou qui est pillé.

Encore sceptique ou scandalisé par cette réalité crûe ? Il faut puiser dans un fonds « culturel » bien particulier pour explorer l’inconscient néo-libéral et ses paradigmes fondateurs. Tout comme aujourd’hui « Game of Thrones », des réalisations kitschissismes mais ô combien révélatrices sont les ancêtres révélateurs de la célèbre série. Ainsi, « Conan le barbare » met en scène un échange entre un maître d’armes et deux de ses élèves, l’un d’eux étant Conan :

Maître d’armes : Qu'il y a-t-il de mieux dans la vie ?

Premier élève : L'immense steppe, un rapide coursier, des faucons à ton poing et le vent dans tes cheveux.

Maître d’armes : Faux ! Conan, qu'il y a-t-il de mieux dans la vie ?

Conan : Écraser ses ennemis, les voir mourir devant soi et entendre les lamentations de leurs femmes.

Maître d’armes : C'est bien.

Là encore tout est dit. La liberté que prône le premier élève, celle de la volonté d’indépendance, est rabrouée comme une illusion d’idéaliste. La pleine réalisation d’un homme passe par l’écrasement de l’autre. De fait Conan part d’un statut d’esclave, la conquête de son affranchissement ne peut passer que par l’asservissement des autres.

Les « œuvres » de cette sorte datant des années 1980 sont très riches d’enseignement. Pendant cette période du reagano-thatchérisme triomphant, le surmoi néo-libéral s’exprimait avec moins de précautions. Son message peut ainsi se reconstituer à partir de cette sous-production artistique, tout comme « Game of Thrones » est aujourd’hui le digne descendant de « Conan », véhiculant les mêmes messages, exerçant le même pouvoir de fascination morbide.

J’ai moi-même tenté une codification, un discours de la méthode néo-libérale, sous la forme d’un petit manuel de management :

http://le-troisieme-homme.blogspot.fr/2015/10/master-class-en-management.html

En définitive, les références psychologiques du néo-libéralisme proviennent du sado-masochisme. L’imagerie et la vision du monde de cette forme de sexualité résument assez bien les messages que véhicule maintenant la société post-moderne, que ce soit dans les rapports humains en entreprise, ou dans les codes visuels et émotionnels des productions cinématographiques, télévisuelles et publicitaires.

L’objectif est d’asservir, le raisonnement étant qu’il n’y aura pas de liberté pour tout le monde, sa conquête passant par la soumission et l’abaissement d’autrui. Une société de psychopathes ne cesse ainsi de croitre, vivant en permanence dans un mélange d’excitation et de peur, celle de faire partie de la race des maîtres et d’affirmer sa liberté en ayant par contraste le spectacle de la soumission des autres, et celle de se retrouver un jour du mauvais côté, car c’est la hantise qui ronge en permanence celui qui vit selon ce schéma.

Il va de soi que pour quiconque prend un peu de recul, celui qui vit selon ces préceptes se trouve en permanence dans la servitude, quel que soit le côté du fouet au bout duquel il se trouve : vivre dans la peur est la véritable définition de l’esclavage, non le fait d’être victime de l’oppression.

Saviano, encore lui, relate cette scène de « règlement de compte » entre un parrain et l’un de ses vassaux qui l’a trahi. Le parrain est disposé à lui pardonner, mais lui fait subir une épreuve visant à donner des gages de sa soumission et de son allégeance retrouvées : il urine dans un verre et lui ordonne de le boire jusqu’à la dernière goutte, en sa présence. Le libéralisme véritable était un message d’indépendance de l’individu, le néo-libéralisme développe quant à lui une logique de l’humiliation comme voie départageant les hommes libres de ceux qui méritent la servitude. Choqué par la crudité de tels propos ? Les cris de pucelle face à la réalité de ce que le néo-libéralisme a fait des rapports humains sont soit ceux de la niaise bêtise, soit les glapissements de l’hypocrisie indignée connaissant parfaitement ce qu’il en est.

Le boom de ces formes de sexualité à la fois dans la pratique et dans les codes graphiques, vestimentaires et comportementaux de la publicité sont une confirmation et un dévoilement fortuit de l’inconscient néo-libéral.

De même, l’explosion très inquiétante des faits de harcèlement scolaire procède de la même logique et du mimétisme des adolescents qui pressentent la violence de la société dans laquelle ils seront plongés en tant qu’adultes. Les interviews de harceleurs et harceleuses montrent qu’ils ont toujours agi sous la pression de la peur, afin de prendre les devants, selon le raisonnement que s’ils ne le faisaient pas, ce sont eux qui seraient choisis comme victimes.

Il pourrait encore être soutenu très cyniquement que ceci est un ordre des choses comme un autre, qu’il en a toujours été plus ou moins ainsi et qu’après tout ce mode de fonctionnement est appuyé par l’observation éthologique, à travers l’expérience de Desor. Certains néo-libéraux ont l’honnêteté et la franchise d’assumer leur subconscient, ce que je préfère encore à ceux qui jouent la comédie de la vertu effarouchée. L’on peut d’ailleurs reconnaître à cette vision du monde une part de vérité, même si l’on n’y adhère pas en tant qu’organisation sociale. C’est bien ce que nous faisons, en soulignant que toute description réaliste de l’économie doit rendre compte de l’existence de ces attracteurs puissants, afin d’évaluer nos chances de mettre en place les actions permettant qu’ils ne soient pas la seule vérité.

Au-delà de l’évident jugement moral, celui qui fait le pari d’un « Game of Thrones » généralisé oublie une autre vérité humaine, qu’une référence cinématographique de nature très différente va nous permettre d’illustrer.

Full Metal Jacket est l’un des films les plus aboutis de Stanley Kubrick, dans la mesure où il s’agit du travail par excellence d’un cinéaste du début à la fin du film : il n’est nullement besoin de commentaires ou d’explications, la seule succession des images et des actions permet de parfaitement délivrer son message.

Après avoir montré le quotidien d’un régiment de marines entraîné à être de véritables chiens de guerre, il fait suivre abruptement la deuxième partie de son film montrant l’inutilité complète d’une formation aussi poussée, même lorsqu’elle fait deux morts à la fin du cycle aguerrissant les soldats.

Pendant une longue séquence, une section de marines surentraînés est tenue en échec par des tirs qu’ils ne parviennent qu’à grand peine à localiser, laissant plusieurs d’entre eux définitivement au sol. A leur grand effarement et au prix d’une pénible progression, ils s’aperçoivent qu’ils n’ont affronté depuis le début qu’un seul tireur. Une jeune fille qui doit avoir 16 ans tout au plus. Mais qui possédait un avantage sur tous les entraînements possibles et imaginables, celui de n’avoir absolument rien à perdre.

Ils finissent par l’abattre, mais se rendent compte avec le recul du cessez-le-feu que le bilan est d’un ennemi abattu pour une moitié de la section de leur côté, qui plus est contre une jeune adolescente comme adversaire. La démonstration est magistrale : sans un mot, sans voix off, par la seule succession des plans, le spectateur comprend que les marines ne peuvent plus avoir qu’une seule pensée : ils vont perdre cette guerre.

La démonstration de Kubrick nous place au cœur d’un dilemme humain qui n’est pas moins éternel que la ronde incessante des luttes de pouvoir. Celui de savoir si la dignité de la vie ne doit pas être placée au-dessus de la vie elle-même. C’est là l’ambiguïté de la notion de sacrifice, notion impensable et inaccessible à un esprit néo-libéral. Le sacrifice des djihadistes est une forme suprême de la dépravation, d’où vient alors que nous trouvions à d’autres sacrifices l’expression contraire de la noblesse même ?

Lorsque le sacrifice n’immole aucun innocent, et est réalisé en défense des autres ou de sa propre intégrité d’homme, il devient l’affirmation irrésistible de la liberté humaine. C’est aussi la raison pour laquelle le métier des armes restera toujours un fait insupportable, incompréhensible et profondément dérangeant, parce qu’il est le dernier refuge du sens dans la société post-moderne. Celle-ci cherchera en permanence à le réduire au rapport d’intérêt qui est la seule toise qu’elle connaisse, par une mercenarisation des armées. En vain : le rapport de l’individu face à la mort plonge l’homme dans une expérience qui dépasse toujours le seul jeu des intrigues.

Au-delà d’un certain seuil, ceux qui voient le monde comme une extension de « Game of Thrones » et considèrent que ceux qui sont réduits à l’esclavage sont responsables de leur état, se heurteront à cette autre vérité humaine qu’est le sacrifice. Leur bonne conscience alimentée par la mansuétude de laisser les esclaves en vie - les différenciant encore selon eux des barbares - fera connaissance avec le dilemme de la dignité de la vie au risque de la vie.

Tout homme peut se convertir en soldat, s’il doit se mobiliser pour sa propre dignité ou celle des siens lorsqu’elle est gravement atteinte. Il montrera ainsi que l’égalité de condition des hommes peut être rappelée à tout instant par ce moyen. Il s’opposera à une liberté qui ne s’arrête pas là où commence celle des autres, mais se nourrit au contraire du saccage de celle-ci. Ce n’est pas la philosophie politique qui montrera au néo-libéralisme l’existence d’une transcendance, mais la noblesse de la voie du guerrier, rappelant à l’ordre maffieux son fondement de peur et de lâcheté.

Terminons cette analyse des rapports de domination en montrant encore l’opposition complète entre néo-libéralisme et libéralisme historique. Karl Popper ne vécut pas assez longtemps pour signaler et combattre le danger de la dérive post-moderne, c’est Georges Soros – malgré toutes les réserves déjà exprimées sur le personnage – qui engagea ce combat parce qu’il avait véritablement compris l’engagement Poppérien. Cependant, et bien que Popper consacrât l’essentiel de sa vie au combat contre le communisme, il commençait déjà à flairer le danger dans ses derniers travaux.

Le dernier combat que mena Karl Popper fut contre … la télévision, notamment relativement à son impact sur les enfants. La boucle est bouclée, car la critique prophétique que voici percevait déjà que le danger ne viendrait plus des totalitarismes externes, mais du travestissement de nos libertés par la société du spectacle :

« Une étude récente a montré ainsi qu'il y avait en moyenne vingt-cinq actes de violence par heure dans les émissions enfantines, et seulement cinq dans les programmes de grande écoute. Les dessins animés "d'action et d'aventures" relatent en fait des "affaires de pouvoir". » (La télévision : un danger pour la démocratie)

La porte étroite

L’analyse des menaces pesant sur nos libertés est devenue un passage étroit, révélant une situation extrêmement délicate et dangereuse dans l’histoire de nos démocraties.

Celui qui ne réserve ses flèches qu’à la dérive néo-libérale ne fera pas la part des choses entre ce que nous héritons de nos démocraties garantissant encore nos libertés et leur travestissement jusqu’à la négation décrite plus haut. Etroitement entrelacés, les deux visages du libéralisme, celui d’Hutcheson et celui de Mandeville se présentent à nous comme un seul être pourvu de l’effrayante dualité du Dr Jekyll et de Mr Hyde.

Les critiques primaires du néo-libéralisme ne feront pas de détail, et sacrifieront sans états d’âme nos libertés fondamentales à des démagogues, voire nous livrerons au totalitarisme islamiste pour le seul plaisir de voir enfin chuter le capitalisme.

Cette fureur des faux révolutionnaires et des vrais aigris est le premier danger mortel. Comme l’indique avec une grande pertinence la philosophe politique Renée Fregosi, cette fureur dégénère en « justicialisme », une mythologie de vengeurs masqués auto-proclamés et improvisés, se vautrant au mieux dans le bavardage des révoltes adolescentes, au pire dans l’action violente des casseurs ou des soutiens actifs à l’islamisme.

Ils sont incapables de discerner ce qui provient des acquis du libéralisme politique dont ils profitent pourtant pleinement, ou de son imposture. Ils donnent dans tous les panneaux des théories du complot, faute de disposer des outils qui leur permettraient de comprendre que leurs machiavéliques cibles imaginaires sont tout autant emportées que les autres dans le carrousel du marché roi devenu fou. Ils croient avoir trouvé leur grand Satan dans le néo-libéralisme, justifiant selon eux n’importe quelle alliance et n’importe quelle violence extrême pour le mettre à bas.

L’autre écueil consiste en l’hémiplégie inverse : ne voir que le danger des totalitarismes externes, et se draper dans la cape du monde libre sans analyse du poison interne qui le ronge, sans lucidité sur le fait que nos démocraties libérales ont changé de nature. Ne pas voir les deux visages d’Hutcheson et de Mandeville dans la mondialisation, c’est manquer un point essentiel.

Il s’agit somme toute d’un autre justicialisme, dans lequel nous nous portraiturons en défenseurs de la liberté contre le mal, en protecteurs des « valeurs de la vie » contre les « adorateurs de la mort » : les atlantistes néo-libéraux aiment tout autant adopter la posture du vengeur que les gardes rouges de l’anticapitalisme.

Cette habitude remonte maintenant à quelques décennies, car il y a encore peu, critiquer les institutions européennes, voter non aux différents référendum de l’Union, ou remettre en question les bienfaits de la mondialisation – nécessairement et obligatoirement heureuse – vous faisait ranger dans le camp de « la haine de l’autre », du repli sur soi, voire carrément dans le fascisme et le nazisme par de surprenants raccourcis et amalgames volontairement entretenus. Il n’y a pas d’exagération dans ce propos : « L’œil de Brutus » a réalisé un florilège des citations réelles de ce terrorisme intellectuel, entretenu par des Minc, Rocard, Colombani, … :

http://loeildebrutus.over-blog.com/2015/07/les-nouveaux-inquisiteurs-article-integral.html

La situation s’est améliorée et la raison revenue, car les faits étant têtus, il a fini par être admis que les critiques du néo-libéralisme n’émargeaient pas tous au NPA et à l’islamo-gauchisme. A moins de considérer toute la rédaction de « Marianne », « Causeur », « Le Figaro Vox », Paul Krugman et Joseph Stiglitz comme des fascistes patentés, il redevient possible de discuter des dérives du néo-libéralisme sur des bases raisonnables.

Les plus extrémistes des atlantistes – allant de pair avec la pauvreté de pensée – ne se gênent cependant pas pour continuer sur leur ligne, considérant les journaux pré-cités comme quasi-fascistes. La misère intellectuelle associée au désarroi de voir les faits démolir leurs certitudes les conduit à persévérer dans le terrorisme idéologique.

Si le justicialisme islamo-gauchiste ne doit faire l’objet d’aucune complaisance, les atlantistes néo-libéraux devraient se souvenir qu’ils ont eux-mêmes beaucoup abusé de cette drogue de la posture du justicier.

Faute d’avoir accepté des débats pourtant raisonnables en invoquant sur n’importe quelle question le dernier rempart contre le fascisme et la défense du monde libre, les néo-libéraux ont sapé la démocratie et fait advenir pour de bon le loup contre lequel ils ont illusoirement crié depuis 30 ans. Ils devraient se poser la question de savoir si le justicialisme démagogique de l’extrême gauche d’aujourd’hui n’est pas issu de leur propre pratique qu’ils reçoivent maintenant en boomerang.

Il faut se rappeler que beaucoup d’entre eux sont issus de la même école de terrorisme intellectuel que fut l’université marxiste, après un passage sans coup férir du col Mao au col cravaté, sans pour autant que les habitudes rhétoriques aient été changées. La morgue méprisante d’un Manuel Barroso et son mode d’argumentation visant à ne tolérer aucun avis qui lui soit contraire est typique de ces trajectoires.

Pour prouver la vacuité et la proximité des deux discours en apparence opposés, j’envisage de fabriquer – cela serait assez facile – un générateur automatique de discours anticapitaliste et un autre de discours néo-libéral. Les deux seraient totalement dépourvus d’intelligence, consistant simplement en une recombinaison automatique de quelques dizaines de mots d’ordre creux, que personne ne contredirait quant à la vertu affichée de leurs objectifs (« je suis pour l’homme » ou « je suis pour la liberté »), mais qui ne s’engagent en rien sur les moyens pratiques permettant leur existence, afin de leur donner un minimum de signification et d’intelligence.

La voie est très étroite entre ces deux maux. Il ne faut rien céder à l’islamo-gauchisme, structuré maintenant d’une manière telle qu’il a franchi ce point de non-retour où il dispose d’une autonomie complète, un fonctionnement autarcique fermé à toute discussion, qui ne s’arrêtera de lui-même que lorsqu’il aura achevé son entreprise de conquête et de destruction totale.

La façon dont l’islamisme noyaute maintenant toutes les institutions internationales, entretient une guerre de territoire dans chaque quartier, intimide avec une précision et une vitesse remarquablement inquiétantes leur coréligionnaires modérés pour les faire taire, joue de la culpabilité occidentale, les fait atteindre le niveau de stratégie concertée qui était celui de l’accession de Hitler au pouvoir. Il est cette fois légitime de lancer l’alerte contre la bête, et cette fois pas pour des raisons de basse rhétorique opportuniste.

Dans le même temps, nous ne pouvons mobiliser contre cette menace en se contentant de nous présenter nous-mêmes comme le camp du bien contre le camp du mal, la civilisation contre la barbarie. Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas la propagande qui obtient les mobilisations les plus puissantes et les plus soudées, mais le respect du vrai. Sur le long terme les hommes n’aiment pas être pris pour des imbéciles, et sont prêts à beaucoup donner dès lors qu’on les respecte sur ce point.

Sans aggiornamento ni bilan sincère et lucide sur nos propres pratiques démocratiques, notre appel au combat laissera en arrière-plan la certitude que nous luttons contre une hydre dont les têtes repoussent deux fois plus vite que nous les coupons, en raison d’un mal qui vient cette fois de nous.

L’exercice est difficile : notre propre critique ne doit pas verser dans la repentance ou la culpabilité occidentale, qui alimentent les légions de l’islamisme. Aussi, il s’agit beaucoup moins de revisiter le mal que nous aurions fait à d’autres que de comprendre celui que nous avons fait à nous-mêmes en nous laissant emporter par les quatre pierres du sens décrites dans cet article.

Ce ne sont pas les faits historiques du colonialisme ou de la domination économique qui sont à l’origine de notre mal interne, mais un inconscient collectif qui véhicule une certaine idée de la société et de l’homme, dont il est faux de dire qu’elle est vide de sens. Elle porte bien un message positivement affirmé - bien que furtif - sur la nature humaine et sur la société qui en découle, justifiant in fine une forme d’esclavage, non plus ethnique mais social.

Quels remèdes alors ? Il faut ouvrir une troisième voie, un mode de société et d’organisation évitant que nos démocraties libérales ne dégénèrent en néo-libéralisme, en développant un deuxième système économique coexistant avec l’actuel pour que tous deux se tiennent en respect et corrigent leurs défauts réciproques. On ne corrige pas les vices du pouvoir par la vertu, mais par des contre-pouvoirs.


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