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L'Oeil de Brutus

Les nouveaux enfants du siècle : les fracassés sont ceux qui ouvrent la voie

9 Décembre 2016 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Les Billets de Marc Rameaux

Les nouveaux enfants du siècle : les fracassés sont ceux qui ouvrent la voie

 

Billet invité de Marc Rameaux

 

 

Le nouveau livre d’Alexandre Devecchio élucide deux impressions que nous ressentons tous confusément : La France joue sa survie dans les années qui viennent et sa jeunesse - tout en étant fracassée – en appelle au plus profond de l’histoire et de la symbolique de notre pays, afin d’élever sa force à la hauteur du péril qu’il encourt. 

 

Ceux que nous pensions les plus écrasés et les plus désorientés, les vingt printemps de la France de 2016, sont ceux qui trouvent ces ultimes ressources, puisant leur force dans un passé millénaire que l’on a pourtant tout fait pour leur arracher.

 

 

Saluons le talent de l’auteur en parcourant l’ouvrage : une plume alerte mais puissante, permettant de ressentir et comprendre sans ambages la gravité des dangers qui nous entourent, quand d’autres les minimisent par un langage de gestionnaire.

 

La première partie est à ce titre un véritable coup de poing qui laisse le lecteur suffocant. Car elle explore la partie la plus noire de la génération fracturée : celle proche des formes extrêmes de l’Islam, parfois jusqu’à l’engagement terroriste. Un livre de plus sur ce sujet direz-vous ? Non, car quelle que soit la qualité des ouvrages précédents, ils procèdent soit selon les visions conceptuelles de la sociologie, soit selon le témoignage direct et brut de l’investigation de terrain. 

 

La grande qualité du livre est de mener les deux en même temps, à un très bon niveau. Les trajectoires sociales et psychologiques des apprentis djihadistes, échec, incapacité à prendre les responsabilités sur soi, mélange de jalousie, de fascination et de haine pour la réussite factice véhiculée par l’occident, sont d’autant mieux décrites qu’elles prennent la saveur de tranches de vie plus que de concepts abstraits. 

 

Car Alexandre Devecchio possède visiblement la connaissance précieuse que confère le vécu et l’expérience du terrain sur ces sujets. Notamment, la nébuleuse des organisations islamistes, UOIF, CCIF, frères musulmans, salafistes, jusqu’aux organisations djihadistes, s’assemble sous nos yeux comme un tout cohérent. 

 

Nous ressentons confusément que les caïds et bandes désoeuvrées de banlieue alimentent régulièrement le terrorisme en troupes fraîches, qu’un nombre toujours croissant de jeunes musulmans de France est saisi par un sentiment d’appartenance à une Oumma bien plus puissante que la nationalité et dont ils se sentent les soldats.

 

La description clinique du livre en révèle tous les mécanismes, assemblant les divers organes de l’islamisme selon un rôle précis assigné à chacun. L’on voit ainsi sous nos yeux comment les alambics de l’extrémisme musulman communiquent entre eux et distillent les bataillons du terrorisme à partir d’un néant culturel fait de complots à sensation et d’aigreurs recuites.

 

Les ravages de la mondialisation et de la société du spectacle portent une lourde responsabilité dans cette nouvelle description des territoires perdus de la république, sans qu’Alexandre Devecchio ne tombe dans le piège d’en faire des excuses, seulement des causes implacables.

 

 

La seconde partie, celle de la « génération Zemmour », nous plonge tout aussi profondément au sein de la jeunesse en quête d’identité. Un tel sujet n’est traité habituellement que selon deux modes : soit celui d’un procès en fascisme par la presse qui agit de la sorte contre tout ce qui ne pense pas comme elle, soit celui du militantisme sans recul. Alexandre Devecchio évite ces deux écueils, montrant combien la recherche d’identité est devenue légitime, tout en relevant sa part de mythologie née du désespoir.

 

Contrairement aux habituels exposés à charge, le livre montre la complexité des sentiments des chercheurs d’identité, allant parfois jusqu’à des clivages contrastés entre leurs groupes. L’un des plus importants est le choix entre l’identité portée par la nation à travers son récit historique et l’attachement proche de l’amour charnel à ses spécificités, le terreau qui se trouve en deçà de la construction nationale, de l’ordre du sentiment et de l’impression de calme et d’art de vivre, ressenti lorsque l’on se réveille un matin dans un petit village de la campagne française. 

 

L’on ne peut accuser un tel sentiment de préparer au « repli sur soi » et à la « haine de l’autre » comme cela s’entend trop souvent, car le candidat Mitterrand y avait fait fortement appel sur sa fameuse affiche. Alexandre Devecchio distingue ainsi le discours de défense de la nation des jeunes attirés par le FN, de celui des jeunesses identitaires qui s’étend vers des revendications régionalistes, pré-nationales. Il explique ainsi très clairement le grand attrait dont bénéficie Marion Maréchal Le Pen, celle-ci réussissant la difficile synthèse de cette controverse renouvelée entre Jacobins et Girondins.

 

Alexandre Devecchio brosse un portrait approfondi de la jeune Marion, évitant les simplismes et les anathèmes. A travers sa biographie fracturée tout d’abord, puis dans la compréhension de ce qui lui confère un tel souffle. En la voyant apparaître, l’on sait qu’il ne sera pas question que de politique, mais de chevalerie, de valeurs, d’une voix qui semble provenir du fonds médiéval de la France, qui a forgé son socle moral tout autant que son enthousiasme. 

 

Il s’agit, une fois de plus, de réconcilier la fête de la Fédération avec le sacre de Reims, de comprendre la différence entre des principes abstraits et des valeurs, de savoir que l’on ne peut défendre un attachement à la France en la coupant de sa genèse historique. Quel que soit le jugement que l’on porte sur elle, Marion Maréchal Le Pen a su exprimer et incarner ce que porte la mémoire d’un peuple, le renfort qu’elle apporte à l’homme et non à l’individu post-moderne.

 

Certains pousseront des hauts cris à cette reconnaissance qui n’est pourtant pas un accord, mais de telles indignations manquent de reconnaître la complexité humaine. Sans quoi, des itinéraires de vie tels que ceux d’un Daniel Cordier ou d’un Georges Bernanos n’auraient jamais été compris et appréciés. S’il ne faut rien céder aux délires antisémites de l’Action française, ce mouvement fut le creuset de personnalités d’exception lorsqu’elles en ont conservé l’exigence morale mais délaissé la haine. 

 

Nul ne sait si la jeune Marion suivra un jour un itinéraire semblable à celui de l’ancien camelot du roi ou de l’auteur de « Mouchette ». Mais c’est avec la même finesse humaine qu’il faut aujourd’hui comprendre le cri des jeunes identitaires. 

 

Ceux qui les condamnent unilatéralement sans tenter de discerner ce qu’ils portent en eux de légitime ignorent que c’est une partie d’eux-mêmes qu’ils sacrifient, se pensant libres mais inconsciemment dociles aux injonctions du dieu-marché. C’est à cette finesse humaine que la seconde partie de l’ouvrage d’Alexandre Devecchio nous invite.

 

 

La troisième partie s’attèle à un exercice plus difficile, la jeune génération qu’il s’agit de décrire présentant des angles moins directement visibles. Les deux précédentes étaient qualifiées de « génération Dieudonné » et « génération Zemmour », deux porte-étendards annonçant clairement vers quoi tendent leurs engagements. Alexandre Devecchio choisit de désigner son troisième groupe sous l’appellation de « génération Michéa ». Mais c’est pour brosser alors le portrait d’une jeunesse catholique assez fortement conservatrice, dont on discerne difficilement le rapport avec le philosophe socialiste de Montpellier ou ses ascendants orwelliens, également socialistes à l’origine.

 

Ce troisième groupe est l’univers du lycée Stanislas, du quartier Notre-Dame-des-Champs - ce Saint-Germain-des-Prés catholique - et de la bourgeoisie provinciale chrétienne. Un mouvement en incarne l’esprit et la recherche : celui des Veilleurs, provocation du silence, de la sobriété et de la prière, subversion suprême à l’encontre du clinquant contemporain. Difficile d’entrevoir comment ce groupe centré sur les valeurs familiales et la spiritualité chrétienne aurait un quelconque rapport avec le fameux critique socialiste du post-modernisme.

 

Bien sûr, le trait d’union qui vient à l’esprit est la charge contre le matérialisme et le consumérisme. Et plus encore au-delà de ces symptômes immédiats, de la déshumanisation, de l’éviction de toute empathie et de tout sentiment authentique, ancrages forts de la pensée socialiste d’Orwell comme de celle des Veilleurs. En arrière-plan, le discours social de l’Eglise né avec le Rerum Novarum de Léon XIII jusqu’au Centesimus annus de Jean-Paul II, développé sans faillir par ses deux successeurs, fait apparaître une passerelle évidente entre la critique chrétienne du post-modernisme et celle du philosophe montpelliérain.

 

Mais dans ce cas, pourquoi ne pas avoir choisi un « génération Jean-Paul II », décrivant plus pleinement l’univers de ces jeunes chrétiens conservateurs, plutôt que la référence à Jean-Claude Michéa ? Alexandre Devecchio est séduit - tout en étant parfaitement lucide sur son caractère illusoire - par une idée qui aurait été magnifique si elle avait recouvert quelque réalité. Nombre d’observateurs, politologues ou blogueurs d’influence ont été tentés par un rapprochement entre les « Nuits debout » et les « Veilleurs ». Ceux qui penchent vers une spiritualité chrétienne étaient évidemment attirés par le thème évangélique de l’absence de sommeil commune aux deux mouvements, de la vigilance constante pour le retour de l’Elu, qui viendrait au moment où l’on s’y attend le moins.

 

L’on sait ce qu’il en advint, et Alexandre Devecchio le relate dans les termes les plus durs, parfaitement justifiés. Venus avec une intention de dialogue, les « Veilleurs » furent chassés, pourchassés et attaqués physiquement par des bandes issues de « Nuit debout ». Par ailleurs, Alain Finkielkraut fit l’objet du même traitement, selon une agression clairement antisémite de la part des « gardiens du progrès » auto-proclamés de la place de la République. Une conjonction devenue très fréquente de racisme anti-blanc, anti-français et antisémite dans les milieux d’extrême-gauche, qu’Alexandre Devecchio mentionne déjà en détail dans sa première partie. 

 

« Nuit debout » se vautra ainsi dans un mélange d’infantilisme gauchiste et de violence radicalisée. Le péril n’est plus celui des « rouge-bruns » que l’on craignait il y a une vingtaine d’années, mais des « rouge-verts », de l’alliance du gauchisme militant avec l’Islamisme radical, dont le PIR est la parfaite incarnation. Produisant un ultra-racisme ethnocentré et communautariste, une dialectique victimisante et larmoyante tenue en réalité par des prédateurs redoutables dans les techniques d’infiltration et de noyautage, usant de tous les leviers de liberté de la République pour mettre celle-ci à bas, les « rouge-verts » sont bel et bien ceux qui prirent le contrôle de « Nuit debout ». 

 

Ils se ramènent à la « génération Dieudonné », nullement à une « génération Michéa », ce dont Alexandre Devecchio a parfaitement conscience. La gauche de la gauche paiera un jour très cher ces engagements nauséabonds. Il viendra un temps, pas si lointain, où le racisme et l’antisémitisme de l’extrême gauche du XXIème siècle, du NPA et du PIR, seront aussi célèbres et évidents que ceux de Brasillach et de Drumont. La gauche de gouvernement le paiera également, par son extrême complaisance vis-à-vis de ces derniers.

 

Le titre de « génération Michéa » semble donc provenir d’un abandon à regret d’une très belle idée, la confluence de deux jeunesses réunies malgré leurs différences autour du thème symbolique de la veille et de la conscience, espoir fracassé sur la réalité de chaque mouvement. Il viendrait d’une main tendue par un groupe envers l’autre, geste d’ouverture hélas à sens unique.

 

Pourtant, ce rapprochement et ce titre peuvent trouver une fondation plus ancrée dans le réel, à travers un dernier groupe de la génération fracturée qu’Alexandre Devecchio ne mentionne que brièvement. C’est peut-être l’un des rares oublis de l’ouvrage, par ailleurs excellent. L’alliance entre ce groupe issu de la gauche et celui des jeunes chrétiens humanistes est non seulement moins improbable qu’avec les « Nuit debout », mais justifierait cette fois pleinement de prendre le philosophe montpelliérain en porte-étendard, sur une assise commune et cette fois très réelle.

 

Une gauche républicaine et patriote a en effet émergé, poussée par une libération de la parole similaire à celle du camp opposé. Alexandre Devecchio décrit très bien dans sa seconde partie comment les thèmes du patriotisme ont été revivifiés par une jeune droite decomplexée, faisant fi des tabous imposés par ses aînés de la gauche libertaire alliée à la droite libérale, qui assimilaient tout amour de la France à du pré-fascisme, pour des motifs purement opportunistes. L’irruption des jeunes patriotes au milieu du temple de la bien-pensance qu’est l’école des sciences politiques est l’un des passages les plus jubilatoires du livre. 

 

Fort heureusement, une partie encore minoritaire mais active de la gauche a également jeté sa gourme, et bravant les fatwas BHLiennes et excommunications Joffriniennes, a osé proclamer être de gauche et aimer la France.

 

Cette gauche républicaine, héritière du chevènementisme, s’exprimant dans « Marianne » comme principal organe de presse, partage de nombreuses valeurs communes avec les jeunes chrétiens humanistes. Son attachement à la laïcité ne serait nullement une barrière entre eux : tout chrétien éclairé appelle la laïcité de ses vœux, si elle n’est pas confondue avec l’anticléricalisme. Le dessaisissement du pouvoir temporel garantit la sincérité de la foi, et de la parole du Christ sur la monnaie romaine jusqu’à à la référence gaullienne, l’on peut sans contradiction être attaché farouchement à la laïcité républicaine comme aux racines chrétiennes de la France.

 

La gauche républicaine a ses maîtres, dont les références confirment la possibilité d’une alliance avec la jeunesse chrétienne. Ainsi d’un Jacques Julliard, en appelant fréquemment aux mânes de Lamartine, d’Hugo, de Péguy, de Jaurès, Clémenceau ou Marc Bloch. Le patriotisme y est affirmé clairement et sans complexe. Le socialisme est rendu indissociable d’une certaine idée de l’homme et de sa conscience. Cet appel aux forces de l’esprit peut être d’inspiration chrétienne ou laïque, comme en témoignent un Péguy ou un Jaurès, ce dernier ayant toujours refusé l’assignation entièrement matérialiste de l’homme par Marx.

 

Bien entendu, ces deux groupes de la nouvelle génération trouveraient une forte assise commune dans la critique du néo-libéralisme, pas seulement dans sa thématique mais dans les angles permettant de l’attaquer. Nos démocraties libérales ont prétendu magnifier l’individu dans toutes ses potentialités, en contrepartie de l’abandon des attachements anciens à la nation et à ses valeurs, définies dorénavant par leur seule valeur sur le marché. Or même sur ce plan, il n’y a guère d’époque ou l’individu ait été à ce point dissout dans des jeux de structures, au point d’y perdre la liberté et la conscience, signant l’échec complet du post-modernisme. 

 

Péguy et Bernanos, ces deux vigies qui nous ont très tôt alertés sur les menaces mortelles de l’époque moderne contre toute forme d’humanité et de vie intérieure, sont les pères spirituels de Michéa. La place de la République, nettoyée et débarrassée de ses faussaires pour revenir à sa symbolique d’origine, pourrait alors tendre à son tour la main à Notre-Dame-des-Champs. 

 

L’alliance de la jeune gauche républicaine avec les jeunes chrétiens conservateurs constituerait une force politique redoutable, faite d’esprits aussi structurés et intelligents que déterminés. Ils ont également tout le discernement nécessaire pour cultiver leurs valeurs et leur patriotisme sans tomber dans les pièges des excès identitaires, renvoyant dos-à-dos leurs versions de gauche comme de droite, le communautarisme ethnique comme le nationalisme agressif.

 

Pourquoi Alexandre Devecchio a-t-il davantage insisté sur le rêve qu’il sait illusoire de la jonction des deux mouvements de veille pour justifier de l’appellation « Michéa », que sur la convergence de plus en plus profonde entre gauche républicaine et chrétiens traditionnels ? Peut-être parce qu’il est déjà l’un des centres de gravité de cette réunion : le triangle formé par le « Figaro Vox », « Marianne » et « Causeur » matérialise déjà cette alliance sur le plan journalistique, par des invitations croisées d’un camp à l’autre, et fréquemment des signatures que l’on retrouve dans les trois journaux. Si cette convergence éditoriale débouchait sur une force politique, nul doute qu’elle serait à la tête de la reconstruction de la France. 

 

 

La dernière partie des « Nouveaux enfants du siècle » ouvre sur ces perspectives. Tâche qui semble très ardue, car la France a davantage besoin d’une renaissance que d’une restauration. Elle ne peut se contenter de rétablir l’ordre ancien, il faut faire revivre des valeurs historiques dans un contexte qui ne sous-estime pas la considérable puissance de l’économie de marché. Aussi, la refondation devra-t-elle peut-être retourner la puissance du néo-libéralisme contre lui-même. 

 

 

Paradoxalement, et c’est ce qui fait la force des « Nouveaux enfants du siècle », la génération fracassée est celle qui trouve les ressources les plus profondes du changement. Léonard Cohen, qui vient de rejoindre les forces de l’esprit, ne nous a-t-il pas enseigné que ce sont nos failles qui laissent rentrer en nous la lumière ? Pour renaître, il faut d’abord se reconstruire, c’est le message que nous adresse cette génération fracturée, que trop de leur aînés n’ont pas eu le courage de transmettre :

 

Respectez-vous vous-mêmes, respectez la France.

 

 

 

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