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L'Oeil de Brutus

Le monde selon Alain Minc

24 Octobre 2015 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Lectures

Le monde selon Alain Minc

Le monde selon Alain Minc

Ce monde qui vient, Alain Minc, Grasset 2004.

 

Lire les miscellanées périodiques (en général annuelles, sinon bisannuelles : le nègre, s’il en est un, de M. Minc a la plume leste, au point qu’il peut lui arriver d’aller chercher l’inspiration ailleurs[1]) n’a, sur l’instant, généralement pas beaucoup d’intérêt puisqu’on y trouve l’essentiel des poncifs de la pensée unique néolibérale du moment.

Avec le recul du temps, l’intérêt est bien plus marqué car on ne peut que constater comment les maîtres à penser des grands médias passent leur vie à se tromper[2]. Ce qui ne les empêche en rien de récidiver.

 

 

Un monde américain

 

Dans Ce monde qui vient, paru en 2004, Alain Minc fait ainsi un éloge presque sans borne des Etats-Unis, de son système financier (en particulier sa résilience !), du rôle joué par la FED et même de son système éducatif en fantasmant sans vergogne sur une oligarchie planétaire formée dans les universités américaines (notamment pages 22-23) ! Les Etats-Unis seraient ainsi un fantastique « pays-monde », représentant et reprenant toute la diversité planétaire en son sein, une mondialisation à eux seuls, prémices de ce fabuleux monde unifié « qui vient ». Un pays d’ailleurs tellement ouvert que, comme le relève lui-même l’auteur – qui n’est pas à une contradiction près – les deux tiers des membres de la Chambre des Représentants n’ont pas de passeport (page 32).

A aucun moment, M. Minc ne voit le générateur d’entropie mondial que représente les Etats-Unis à travers la place disproportionnée et irresponsable du dollar, sa finance débridée et prédatrice, ses interventions armées à tous crans ; ni la faillite interne du système démocratique américain (lobbies, très faibles participations électorales, Patriot Act, Guantanamo, manipulations électorales, élection douteuse de Georges W. Bush). Malgré leur messianisme assumé, les Etats-Unis de M. Minc ne sauraient être un perturbateur mondial, tout simplement parce que l’impérialisme est « contraire à la culture américaine » (page 29), « la tentation impériale ne fait pas partie de l’idéologie traditionnelle des dirigeants américains » (page 30) et que « tout concourt à faire de l’outil militaire américain un des moins impériaux imaginables » (page 31) ! D’Irak en Afghanistan, de la Doctrine Monroe au containment, de la Corée au Vietnam, du coup d’état déposant Mossadegh en Iran aux contras nicaraguayens, de Rockefeller à l’International Fruits[3], ou tout simplement du MacDo à Hollywood, M. Minc a décidément une lecture bien singulière de l’activité internationale de l’oncle Sam ! Mais qu’on ne vienne pas l’y contredire : « l’antiaméricanisme a toujours été l’internationalisme des imbéciles et nous, Français, n’avons cessé de le pratiquer avec concupiscence » (page 41). On se demande bien en quoi l’antiaméricanisme pourrait se rapprocher de l’internationalisme étant donné qu’il tendrait plutôt au repli national. A moins, que M. Minc ne voit en chaque Français un trotskyste refoulé qui rêve encore à un Grand Soir mondial ? En tout état de cause et par inversement, l’américanisme béat de M. Minc ressemble furieusement à un mondialisme des … idéologues qui rêvent d’une « mondialisation heureuse » sous la férule de Wall Street et à la botte du Pentagone. A moins que notre antiaméricanisme primaire ne soit qu’un vieil atavisme gaullien et gaulois : « (l’) antiaméricanisme gaulliste qui n’a pas fait litière des avanies imposées par Roosevelt à de Gaulle » (page 41). On saute donc allégrement de l’internationalisme des imbéciles au nationalisme farouche du Général, comme si la vision gaullienne des relations internationales – avec tout ce qu’elle a donné à la France en tant que place dans le monde – n’avait été que le simple fruit d’une vieille rancœur ! Alain Minc voit des antiaméricains primaires partout en France. Grand bien lui en face. Mais à le lire, c’en est à se demander quel était notre camp, non seulement pendant la 2e guerre mondiale, mais aussi pendant la Guerre froide !

 

 

Russes et Chinois à l’index

 

A contrario, la manière d’aborder la Russie est toute autre : « (Les) Russes (sont) inaptes à sécréter de vrais entrepreneurs et capables exclusivement de pratiquer, à travers leurs oligarques, ce que Marx appelait le « capitalisme comprador », un capitalisme d’importateurs, de prévaricateur et de détenteurs de rentes » (page 49). De Tolstoï à Gagarine en passant par Sakharov, Soljenitsyne, Pasternak ou encore Tcherenkov (et bien d’autres), les Russes apprécieront. Bien en peine de donner de réelles illustrations du supposé antiaméricanisme primaire des Français, Alain Minc nous confie ici un fabuleux exemple de la russophobie (pour le coup bien primaire) ambiante d’une part de notre (pseudo) élite. Quant à la question de la rente capitaliste, s’il voit bien la paille Gazprom, il ignore (ou feint d’ignorer) les poutres Microsoft, Google, Apple, General Electric et autres Facebook.

La Chine n’est guère mieux lotie. Elle s’appuierait en effet sur rien de moins qu’un terrible « capitalisme d’apocalypse » (pages 54-55), issu de monopoles l’échelle d’une économie continent (Google, Microsoft, Apple, Yahoo, etc. sans doute ?), de l’absence de règles de gouvernance et de transparence (le poids des lobbys à l’américaine probablement ?), de l’absence de syndicats puissants, inexistence des grèves (M. Minc qui réclame des grèves, on croit rêver[4] – où en sont les grands syndicats US et même Français ?) et de l’irruption de groupes gigantesques à l’échelle mondiale (les fameux monopolistes du premier item sans doute ?). Finalement, donc, la Chine « sonnera le glas d’un ordre économique international, immensément civilisé, équilibrant le jeu du marché et l’existence de contrepoids » (page 63). C’est sans doute cet ordre « immensément civilisé » qui a accouché des subprimes ou fait réaliser ses tee-shirts par des quasi-esclaves bangladais ?

 

 

La religion du marché


C’est finalement bien d’éloges outrecuidantes d’un côté (pour les Etats-Unis) et d’invectives primaires de l’autre (la Russie, la Chine) et non d’analyse, dont il faut parler : l’ouvrage de M. Minc est bien plus un recueil d’intuitions (au demeurant pas systématiquement mal venues) qu’une réelle démonstration raisonnée et argumentée. Le ton péremptoire y est également une norme sans limite. Alain Minc nous apprend ainsi qu’« il existe en effet une opinion publique européenne, Royaume-Uni inclus » (page 19). Mais qu’est-ce qui permet une telle assertion ? Avant même cela, qu’est-ce qu’une « opinion publique » ? Au lecteur de faire son chemin. Il devra aussi le faire sur la question du libre-échange sur laquelle le grand Alain Minc pourra lui apprendre que « les délocalisations, même d’une amplitude exceptionnelle, ne sont pas incompatibles, notons-le à l’endroit des protectionnistes du village gaulois, avec le plein emploi » (page 26) et que « La désindustrialisation n’est pas synonyme de chômage » (page 51). Les centaines de milliers, peut-être même les millions, de « Gaulois » qui ont perdu leur emploi suite aux fermetures d’usine seront ravis de l’apprendre. Quant à la démonstration qui permet une telle assertion – l’absence de lien entre délocalisation et chômage –, le lecteur attendra. Et M. Minc d’insister quand même : « la spécialisation industrielle à son profit (celui de la Chine) ne crée pas de chômage dans les pays riches, si ceux-ci ont la souplesse nécessaire pour jouer intelligemment des flux de valeur ajoutée, comme le font les Américains » (page 51). Mais il ne dit absolument pas comment ! Et pour cause : les « flux de valeur ajoutée » ne sauraient profiter qu’aux oligarques détenteurs des capitaux ! A moins que M. Minc ne croit encore à la fable de la « théorie du ruissellement » qui raconte aux âmes naïves que par le bienfait céleste de la « main invisible » les richesses des plus aisé coulent, comme par magie, jusqu’aux mains des gueux qui voudront bien les saisir ? C’est en tous cas bien ce qui semble lorsqu’il affirme que « la masse des capitaux en jeu, leur déconnexion désormais totale avec les flux de biens et services, la multiplication, à travers les dérivés et autres options, de capitaux quasi fictifs, susceptibles de déstabiliser toutes les valeurs boursières, y compris les plus importantes et, pire encore, toutes les monnaies, dollar et euro inclus : même les professionnels les plus aguerris ont parfois le vertige. « Et pourtant elle tourne » : la vieille pétition de principe de Galilée s’applique à cet univers-là. Elle tourne ou plutôt est autorégulée (sic…). L’économie de marché vit, en effet, avec de formidables stabilisateurs automatiques. (…) L’économie mondiale ressemble à un bolide conduit à pleine vitesse d’une seule main : tel est le sentiment le plus largement répandu. C’est tout le contraire : un mécanisme raffiné, mettant en mouvement des forces et des contreforces, respectant les lois d’une thermodynamique particulière, et n’ayant connu, depuis vingt ans, ni accident majeur, ni débordement durable. La charge de la preuve relevant, en cette matière comme en d’autres, du pur empirisme, la leçon est claire : le risque systémique est une construction de l’esprit » (pages 85, 88). Mais gare à vous si vous osez vous opposer au docte libre-échangiste du sieur Minc ! : « l’hostilité au libre-échange des militants d’ATTAC et autres organisations non gouvernementales fait sa jonction avec l’antiaméricanisme des exclus du tiers-monde et des ghettos urbains ; la condamnation du gouvernement Sharon par les héritiers de l’extrême gauche glisse, sans crier gare, dans la remise en cause de l’existence même d’Israël » (page 74). Altermondialistes, critiques de l’impérialisme américain ou du colonialisme israélien, contempteurs de l’idéologie du marché : tous dans le même sac, celui du point Godwin de la non-pensée car qui s’attaquerait à la « mondialisation heureuse » ne saurait être qu’un antisioniste primaire, soit un antisémite refoulé qui ne demande qu’à s’affirmer.

 

 

« L’Europe ! L’Europe ! L’Europe ! » sautait le cabri sur sa chaise …

 

C’est le même genre de croyance primitive qui touche M. Minc lorsqu’il aborde le sujet de l’euro : « protégés par la masse critique que représente l’euro, les Européens du continent ont, de ce point de vue, la mémoire courte, tenant pour acquis ce qui relève d’une admirable construction politique, en l’occurrence la marche vers la monnaie unique » (page 87). On notera ce détail, qui n’en est pas, qui consiste à faire de l’euro une « construction politique » alors que, justement, il n’est sous aucun contrôle politique mais exclusivement sous férule technocratique. Cette Europe-là est, en effet, avec les marchés, l’autre grande croyance mystique d’un Alain Minc qui, à l’instar de Jurgen Habermas, professe le « patriotisme constitutionnel ». L’Europe serait ainsi une espèce d’être sartrien, « dont l’existence précède l’essence ». L’enthousiasme européiste n’y connaît pas de bornes, au point de rendre caduc tout esprit critique et toute remise en cause du vide démocratique des institutions bruxelloises. Même leur complexité et leur imperméabilité sont des vertus. Et gare aux esprits chagrins ! L’anathème est jeté sur tous ceux qui professent une simplification (qui, pourtant, pourrait rendre plus lisible, et par là plus démocratique, le fonctionnement institutionnel européen) : « le culte de la simplicité n’est pas, en matière européenne, dénué d’arrière-pensée : c’est une forme subliminale de refus de l’Europe » (page 103). On relèvera toutefois que M. Minc a su anticiper l’égoïsme à venir de l’Allemagne, une fois qu’elle eut digéré la réunification, et prône donc de ne pas trop jouer la carte du couple franco-allemande. Par contre, il voit dans l’Espagne une « grande puissance européenne, voire un acteur mondial » en devenir (page 104). L’Espagne, en effet, selon M. Minc, jouit d’ « une rigueur budgétaire exemplaire » (on voit le résultat …) et d’ « une utilisation méthodique, en faveur du développement des infrastructures, des subsides européens » (ce qui a permis de faire gonfler, au-delà de toutes mesures, sa bulle immobilière …). Tant et si bien, qu’ « il y aura, dans dix ans, des entreprises espagnoles parmi les cinquante plus importantes capitalisations européennes » (page 105). De son côté, l’Allemagne « exercera son influence sur un hinterland historique » pendant que les pays scandinaves établiront une nouvelle ligue hanséatique et qu’une union des Latins pourrait voir le jour (page 106).

Au final, sur la question européenne, Alain Minc fantasme sur l’émergence d’un « homo europeannus », pacifiste, tiers-mondiste, dépouillé de tout sentiment de supériorité occidentale (page 109), individualiste et hédoniste (page 110, libertaire (page 111). A ceci près, que cela forme bien plus une aculture qu’une culture …

 

 

Et la France dans tout ça ?

 

Alain Minc la décrit comme une adepte du sybaritisme, préférant le « revenu temps » au « revenu argent » (page 124, mais lui reconnaît tout de même quelques atouts : infrastructures, TGV, réseaux ADSL, hôpitaux, musées et monuments (page 125)). Prétendant refuser le déclinisme, il préconise « cinq travaux d’Hercule » (pages 128-144) :

  • Revenir au principe du Général de Gaulle selon lequel l’Europe est le « levier d’Archimède » de la France (il en oublie que la vision que l’homme du 18 juin avait de l’Europe est radicalement opposée à la sienne) ;
  • Infléchir le mode de fonctionnement de l’Etat-providence, en basculant une partie des flux de redistribution alloués aux classes moyennes vers les populations les plus marginalisées (page 132) (et c’est bien ce que s’est échiné à faire 10 ans de sarkhollandisme, avec les résultats que l’on peut constater) ;
  • Mesurant le « paradoxe qui fera cohabiter en France le plein emploi pour ceux qui peuvent et qui veulent travailler, l’existence de plusieurs millions d’exclus et le recours massif à l’immigration », il fait le constat qu’une partie de population ne peut pas travailler car sa productivité est insuffisante. Pour eux, il faudrait baisser le SMIC et/ou les charges sociales de manière à les rendre plus compétitifs (vive les travailleurs pauvres et le retour de prolétarisation des classes populaires !) (page 134). Pour ceux qui « ne veulent pas » travailler, il faudrait « modifier les systèmes d’aide » et « sanctionner, par la suppression des indemnités, les refus réitérés d’emplois » (page 135) (on y retrouve, encore une fois, l’exact programme du sarkhollandisme). Il faudra également réguler l’immigration via des quotas par nationalités et par professions (page 136) ;
  • Remettre en marche l’intégration républicaine, notamment en adaptant la loi de 1905 au culte musulman (page 138) et – sans employer le terme – développer une discrimination positive (page 139). Minc prône également de mettre en place un système massif d’incitations, notamment financières, au profit des enseignants des quartiers difficiles (page 139) ;
  • Enrayer le déclin intellectuel et culturel de la France (page 140), mais sans réellement préciser comment.

Finalement, pour Alain Minc, le problème de la France n’est rien moins que son « refus de s’accepter comme une province de l’Europe et un canton de la planète. (…) Echapper au syndrome du village gaulois est désormais une question de survie ». Magnifique assertion pleine du dédain parisianiste et boboiste à l’égard de ces gueux qui se refusent obstinément à s’adapter à cet enthousiasmant « monde qui vient » ! On lui rétorquera cette sublime saillie de Régis Debray : « A voir combien la planète hypercâblée regorge de poches d’inadaptés volontaires, on se dit que les bouseux ne se défendent pas trop mal ».[5]

 

 

En conclusion, à le voir s’extasier ainsi dans ce monde (américain) où tout va pour le mieux (ou presque), on en finit par se dire qu’il y a du Pangloss dans Alain Minc. Même si la plume a de la verve, la fermeture de la dernière page laisse tout de même avec le sentiment d’un vaste salmigondis a-démonstratif.

 

 

 

[1] Alain Minc a été condamné le 28 novembre 2001 par le tribunal de grande instance de Paris à verser 100 000 francs (environ 15 000 euros) à titre de dommages et intérêts pour plagiat, reproduction servile et contrefaçon, pour son ouvrage intitulé Spinoza, un roman juif, dont le tribunal a statué qu'il était une contrefaçon partielle de l’ouvrage Spinoza, le masque de la sagesse de Patrick Rödel. Sources : https://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Minc. Ce qui ne l’a pas empêché de récidiver quelques années plus tard avec L'Homme aux deux visages : Jean Moulin, René Bousquet, itinéraires croisés, cf. Alain Minc condamné pour avoir plagié 47 passages d'une biographie de Bousquet, Le Monde, 02/07/2013.

[2] On peut jouer du même type d’exercice avec à un peu près tous nos intellectuels bien-pensants, en tête desquels on trouvera, bien sûr, l’inévitable Jacques Attali. La seule objection consisterait à s’inquiéter du fait qu’en achetant leurs livres, on valorise encore un peu plus leurs fortunes personnelles. Rassurez-vous : à peine une poignée d’année après leur parution, les ouvrages de MM Minc, Attali et consorts sont assez aisément trouvables, à des prix généralement modiques, dans n’importe quels vide-greniers, trocantes ou sites de vente de livres d’occasion. De l’ouvrage dont il est ici question (Ce monde qui vient, Alain Minc, Grasset 2004), on trouvera sur le seul site de la Fnac, 49 exemplaires d’occasion à partir de 0,90€ (Sur Amazon : 79 exemplaires à partie de … 0,01€ !).

[3] « Les Etats-Unis ne peuvent pas jouer ce rôle de leader (des institutions économiques mondiales), car leur position ne dépend pas de leur gouvernement, mais du conseil d’administration de l’United Fruit, d’ITT ou de n’importe quel autre compagnie. Ils ont une incapacité structurelle à comprendre ces problèmes » , Helmut Kohl, entretiens avec François Mitterrand, 08/10/1981, cité par Jacques Attali, Verbatim.

[4] « Quel serait, pour l’Occident, l’évènement le plus prometteur en Chine ? Une grève générale salariale ! Ce n’est pas demain la veille … » (page 55) Et pourtant si : les grèves salariales se sont multipliées en Chine !

[5] Régis Debray, Eloge des frontières, Gallimard 2010, page 52.

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