Le rapport à l’autre, tu utiliseras l’autre comme un moyen pour parvenir à tes fins (2e commandement du postmodernisme)
Suite des recensions sur l’ouvrage de Dany-Robert Dufour, Le Divin Marché (Denoël 2007)
Lire également le 1er commandement (le rapport à soi, tu te laisseras conduire par l'égoïsme)
Dany-Robert Dufour (DRD) s’appuie sur les principes des deux différences, générationnelle et sexuelle, représentées par le complexe d’Œdipe (homme/femme ; parent/enfant) (pages 72-73). Les sociétés humaines par principe, et contrairement aux sociétés animales, obéissent à cet interdit, ce qui en fait un interdit issu de la culture (par opposition à la nature) (page 74). Cela place dont les hommes en situation de désir inassouvi (le désir œdipien), cette « soustraction de jouissance », est un fondement de l’ordre collectif. DRD émet ainsi l’hypothèse que c’est par l’opposition des sexes qu’ils sont amenés à se rencontrer – l’amour – et que n’ayant plus besoin de vivre après cette rencontre, nous mourrons. Les grands mythes de la littérature romanesque – Didon et Enée, Tristan et Iseult, Roméo et Juliette – ne font que reprendre ce thème (page 75). Aussi, plus le processus qui nous rapproche de la mort s’éloignera, plus notre prédisposition à l’amour et à la reproduction s’atténuera (page 77).
La théorie du genre met en fait à mal l’interdit œdipien. L’homme étant parlant et pensant, il peut se raconter des choses et dont s’inventer tel qu’il n’est pas. En un sens, cela fait même partie des droits de l’homme (page 80). C’est de là que découle la théorie du genre : le sexe est ce que je suis, le genre est ce que je fais, voire ce que je raconte (page 81). Le genre vient en plus du sexe. La théorie du genre peut également mettre à mal les mouvements féministes : les féministes ne serait-elles pas alors des « femmes qui veulent faire l’homme » ? Et dans ce cas la fin du patriarcat qu’elles réclament n’en serait pas vraiment une mais tout simplement le remplacement des hommes par des femmes qui font l’homme (page 82). On remarquera également que la nature a supprimé chez l’homme les repères bien commodes du rut et de l’œstrus (page 83). Mais si le genre se limite à identifier des hommes qui font la femme et réciproquement des femmes qui font l’homme, alors il n’y a en fait rien de vraiment nouveau et le genre est aussi vieux que l’humanité (page 84). Là où les choses se corsent c’est quand le genre prétend remplacer le sexe. Là est le tournant du postmodernisme : le parlant se prétend plus fort que le vivant, voire le vivant est la simple conséquence du parlant (page 89). Cette posture a néanmoins ses limites : même un transsexuel conserve biologiquement (via ses chromosomes XX ou XY) son sexe d’origine. Toutefois, elle met en valeur un rapport à soi, et donc à l’autre, entièrement mensonger qui va jusqu’à imposer ce mensonge à toute la société : « que je mente à moi-même ne suffit donc pas, que mes amis mentent avec moi pas davantage, il faudra que je mette le législateur dans le coup et que toute la société mente avec moi pour que je puisse effectivement soutenir ce rapport mensonger à moi-même » (page 88). DRD se prononce également sur la question de l’adoption par les couples homosexuels, qui adopte le même caractère mensonger : « parce que l’enfant adopté chez les couples stériles vient à la place de l’enfant qu’ils auraient pu avoir si une déficience physique n’avait pas atteint au moins l’un des deux. Ceci ne vaut pas pour le couple homosexuel puisqu’en l’occurrence, ce n’est pas une déficience qui les affecte, mais autre chose : le fait qu’ils soient de même sexe è ce qui est une contre-indication majeure pour avoir des enfants dans une espèce sexuée » (page 93). La science pourrait toutefois résoudre cette contre-indication. On peut ainsi obtenir des gamètes mâles ou femelles à partir des cellules souches de la moelle (page 95), ce qui fait qu’un couple homosexuel pourrait avoir des enfants partageant bel et bien le même ADN que les deux « parents » (page 96). Mais à partir de là, il n’y aurait plus de limite (d’autant plus que l’on arrive à transformer des mères ménopausées en mère porteuse) : pourquoi ne reproduirait-on pas la même chose avec des générations différentes ? On peut ici commencer à penser que Dany-Robert Dufour exagère. Il donne pourtant un exemple pour le moins troublant : aux Etats-Unis, Jeanine, une sexagénaire largement ménopausée, a donnée naissance à un joli garçon de 3 kilos dont l’ovule, qu’elle avait reçue d’une donneuse, avait été fécondé par le sperme de son propre frère, lequel avait également servi à féconder une mère porteuse pour donner naissance à un autre enfant. L’ensemble forme une famille très postmoderne : Jeanine, son frère, les deux enfants et la grand-mère vivent tous sous le même toit (pages 96-97).
Revenant à la question même de la religion du Marché, l’auteur relève que celle-ci aboutit à une dissolution de la distinction entre prix et valeur (ou dignité). Cette distinction était pourtant fondamentale pour Kant : « Tout a ou bien un prix, ou bien une dignité. On peut remplacer ce qui a un prix par son équivalent ; en revanche, ce qui n’a pas de prix, et donc pas d’équivalent, c’est ce qui possède une dignité. » (page 94). Le postmodernisme en arrive à confondre complètement prix et dignité, comme il parvient à faire s’effondre les interdits de tous types.
Illustration : Edvard Munch, Le Cri.