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L'Oeil de Brutus

PROPAGANDE NEOLIBERALE : NON VOUS NE TRAVAILLEZ PAS POUR L’ETAT JUSQU’AU 26 JUILLET, MAIS JUSQU’AU 13 JANVIER (OU JUSQU’AU 10 NOVEMBRE) …

28 Juillet 2013 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Idées

PROPAGANDE NEOLIBERALE : NON VOUS NE TRAVAILLEZ PAS POUR L’ETAT JUSQU’AU 26 JUILLET, MAIS JUSQU’AU 13 JANVIER (OU JUSQU’AU 10 NOVEMBRE) …

NON VOUS NE TRAVAILLEZ PAS POUR L’ETAT JUSQU’AU 26 JUILLET, MAIS JUSQU’AU 13 JANVIER (OU JUSQU’AU 10 NOVEMBRE) …

C’est depuis quelques années le nouveau dada de la doxa propagandiste néolibérale : évaluer la date du « jour de libération fiscale et social » (sic) à partir de laquelle vous ne « travaillez plus pour l’Etat » et par voie de conséquence à partir de quand vous pouvez, enfin, jouir librement des fruits de votre travail. S’en suivent alors les habituelles litanies sur le poids excessif de l’Etat dans notre pays, son incapacité à se réformer voire les tendances à l’assistanat des Français et donc les indispensables « réformes structurelles » qui s’agit de mettre en œuvre. Car celles-ci ne sauraient manquer d’accroître « nos libertés individuelles » et « libérer les moteurs de la croissance » afin que, tout à chacun, nous puissions « librement » travailler sans quota d’heures hebdomadaires, jusqu’à l’âge le plus avancé possible, sans contraintes salariales aussi aberrantes que peut l’être, par exemple, le SMIC, et le tout en payant le moins de taxes et impôts possible (tout en recevant, bien sûr, le moins « d’assistance sociale » possible).

La concentration médiatique étant ce qu’elle est, ce discours en est généralisé un peu partout. Ainsi, après avoir assisté à cette ritournelle en regardant rapidement les informations sur BFM-TV le soir, entendrez-vous la même voix suave vous susurrer les mêmes sornettes sur votre réveille-matin branché sur Europe 1 au sortir de votre nuit. Bien évidemment, ce discours bien rôdé s’exempte de toute critique, et même de toute explication pédagogique sur l’origine même de cette date.

Ce fameux« jour de libération fiscale et social » est calculé de manière très simple : il s’appuie sur le taux de prélèvement obligatoire par rapport au PIB (mais on ne vous explique jamais ce que sont les prélèvements obligatoires ni même les limites de pertinence du PIB en tant qu’indicateur économique[i]). En l’occurrence, en France, comme les prélèvements obligatoires représentent de l’ordre de 56% du PIB, cela suppose donc que vous travaillez 56% de votre temps pour l’Etat, soit 56 % des jours de l’année, ce qui nous amène 26 juillet. Un calcul d’une simplicité qui pourrait paraître désarmante. Sauf qu’il appelle de multiples remarques.

En tout premier lieu, et de manière évidente, le PIB n’est ni votre salaire, ni la somme des salaires versés sur une année[ii]. En France, la part des salaires rapportés au PIB étant de l’ordre de 65%, si nos propagandistes néolibéraux allaient jusqu’au bout de leur logique, ils parviendraient à la conclusion que vous travailler 56/65 = 86% du temps pour l’Etat, soit jusqu’au 10 novembre … Mais il faut avouer qu’une telle méthode de calcul mettrait également en lumière la forte décroissance de la part du PIB consacrée aux salaires, et son corollaire : l’augmentation de la part de richesses crée dans notre pays rémunérant le capital …

Seconde constatation : les prélèvements obligatoires ne correspondent pas aux impôts dont vous vous acquittez. Dans les prélèvements obligatoires on retrouve en effet tous les impôts (directs et indirects), les taxes et la grande majorité des cotisations sociales (mais pas toutes). Si l’on se limite ainsi à l’impôt sur le revenu, il ne représente que l’équivalent de 3,4% du PIB. Ce qui ferait qu’en reprenant la logique de nos propagandistes que les Français ne travaillent que jusqu’au 13 janvier pour payer leur impôt sur le revenu et tout le reste de l’année pour leur seule pomme[iii] !

Mais il faut également porter une réflexion un peu plus approfondie ce que sont les prélèvements obligatoires, grosso modo les recettes fiscales de l’Etat, et la pertinence de les comparer au PIB.

Prenons un exemple. Nous sommes au mois de janvier, et vous avez décidé de mensualiser par anticipation le paiement de votre impôt sur le revenu. Admettons que cette mensualisation se monte à 100 euros. Cela nous fait donc déjà 100 euros de « prélèvements obligatoires ». A la fin de ce même mois, l’Etat se sert de cette somme pour payer l’un de ses fonctionnaires. Sauf que sur cette somme sont prélevées diverses cotisations, disons 20%, qui retournent illico presto dans les caisses de l’Etat[iv]. Le fonctionnaire en question décide d’utiliser les 80 euros lui restant à l’achat d’une nouvelle voiture le 1er février. Sur ces 80 euros dépensés pour l’achat de l’automobile, 20% partent immédiatement en TVA et une autre partie sert au concessionnaire à payer ses diverses taxes. A la fin de ce mois de février, les 20 euros de cotisations du fonctionnaire et la vingtaine d’euros récupérés sur la vente de l’automobile pourront très bien être utilisés à des fins d’investissements pour construire un hôpital. Ces 40 euros arriveront dans la trésorerie de l’entrepreneur qui pourra s’en servir pour payer ses employés et … les charges sociales qui vont avec, retournant de ce fait dans les caisses de l’Etat. Et ainsi de suite. Ainsi, les 100 euros de « prélèvement obligatoires » dont vous vous êtes acquittés au mois de janvier ont déjà tourné plusieurs fois dans les mains de l’Etat et représentent au bas mot déjà plus de 150 euros de « prélèvements obligatoires ». Et nous ne sommes qu’en février …

On se rend compte ainsi que les « mêmes euros » sont comptés plusieurs fois dans la même année. Le problème de la comparaison des prélèvements obligatoires avec le PIB, c’est que si l’on compare bien des flux, on compare des flux qui ne sont pas évolué au même cadencement. Le PIB est flux global évalué sur une année alors que les prélèvements obligatoires sont un flux continu qui interagit avec le PIB (et sont même en partie une partie du PIB). En théorie donc, le taux de prélèvements obligatoires rapportés au PIB pourrait être très largement supérieur à 100%[v]. C’est comme si on évaluait l’évaporation des océans sans tenir compte des pluies qui y retombent de nuages eux-mêmes formés par cette évaporation, tout en sachant qu’une partie de ces pluies sera elle-même à nouveau évaporée … En tout état de cause, si on laissait nos propagandistes néolibéraux faire ce calcul, ils ne tarderaient pas à nous expliquer que bientôt tous les océans de la planète seront à sec

Le problème de fond de l’indicateur prélèvements obligatoires / PIB est qu’il néglige complètement la vitesse de circulation de la monnaie. Si l’on revient au début du 20e siècle, on trouvera un indicateur beaucoup moins élevé. Mais ce n’est pas seulement que la « pression fiscale » était moindre, c’est aussi que la technologie ne permettait pas une circulation aussi rapide de la monnaie et donc des dispositifs fiscaux aussi élaborés qu’aujourd’hui.

Il est également usuel de comparer cet indicateur avec celui d’autres pays (en général de l’OCDE), afin, encore une fois, de bien battre la coulpe d’une France supposée perpétuellement étatiste et tournée vers l’assistanat avec ses bataillons de fonctionnaires improductifs (pour ne pas dire fainéants). Sauf, que là aussi cette comparaison n’est guère pertinente car on ne parle pas forcément de la même chose : l’on a tendance à confondre prélèvement obligatoire et dépenses obligatoires.

Si vous possédez une automobile, la loi vous impose de souscrire à une assurance. C’est pour vous une dépense obligatoire. Mais nul ne songerait à la compter dans les prélèvements obligatoires. Et pourtant …

En France, l’école est gratuite et obligatoire. En elle-même, la scolarité de votre enfant de 10 ans ne représente donc pour vous aucune dépense obligatoire. Par contre, son financement par l’Etat exige de mettre en place des prélèvements obligatoires auxquels vous souscrivez. Mais il existe des pays dans lequel l’école peut être obligatoire mais pas gratuite. Ce qui représente pour les ménages des dépenses obligatoires importantes, mais peu de prélèvements obligatoires de l’Etat.

Il en est de même pour les dépenses de santé. En France, on ne vous demande pas votre avis : vous devez cotiser à la sécurité sociale. Mais dans d’autres pays, la sécurité sociale a été tout ou partie privatisée, ce qui n’empêche cependant pas l’Etat de vous imposer l’adhésion à un système de sécurité privé. Cela représente donc d’importantes dépenses obligatoires mais pas de prélèvements obligatoires. C’est ainsi partiellement le cas aux Etats-Unis, avec, de plus, un bilan pour le moins mitigé puisqu’avec des dépenses de santé par habitant largement supérieures aux nôtres, les Américains bénéficient d’un système de santé bien moins efficaces, chose étonnante puisque les libéraux de tous poils passent leurs temps à nous bassiner les oreilles sur toutes les ondes de la radio, de la télévision, dans les lignes de différents journaux et magazines et dans les belles proclamations de la technocratie européenne que le privé et la concurrence sont toujours plus performants que le public et ses monopoles …

Dernier élément sur ce point, les pays auxquels nous sommes comparés sont toujours bien choisis (ah le fameux modèle allemand !). On ne nous compare ainsi jamais aux pays en développement, ni même aux émergents, dans lesquels, pourtant le taux de prélèvements obligatoires est bien moindre. Pourtant, parmi ces pays, il en est un qui devrait faire rêver nos néolibéraux. Un pays dans lequel le taux de prélèvement obligatoires avoisine 0%. Dans ce pays de cocagne du néolibéralisme, vous pouvez donc travailler pour votre pomme, et rien que pour votre pomme, dès le 1er janvier. Et en plus, vous n’avez aucun fonctionnaire tatillon pour vous dire ce que vous devez faire ou pas, ni de SMIC, ni de retraites ou de sécurité sociale à financer. Mais au moment de partir au travail, n’oubliez pas de conserver votre kalachnikov en bandoulière. Car ce pays, c’est la Somalie.

Il ne s’agit pas évidemment d’en réfuter pour autant par avance toute réforme de l’Etat, ni encore moins de la fiscalité. Mais relevons simplement que l’agitation rituelle de cette date du « jour de libération fiscale et social » relève en fait d’une grossière et éhontée manipulation qui révèle une malhonnêteté manifeste de certains économistes à gages : c’est un magnifique schéma de propagande, à faire se pâmer d’admiration les plus grands admirateurs du docteur Goebbels.

[i] Par exemple, le PIB, qui prétend mesurer la quantité de richesse en sommant les valeurs ajoutés, ne prend pas en compte la pollution produite. Mieux : une entreprise qui pollue puis dépollue crée deux fois de la valeur ajoutée. Dans le même ordre idée, on pourrait payer la moitié des chômeurs à creuser des trous et l’autre moitié à les reboucher, on ferait d’une pierre deux coups : on résoudrait le problème du chômage et notre PIB ferait un bon phénoménal.

[ii] L’un des modes de calcul du PIB est justement de sommer les salaires, les impôts sur la production et les importations moins les subventions et les excédents bruts d’exploitation et revenus mixtes des entreprises.

[iii] Ou en l’appliquant le ratio à la part des salaires du PIB, on ne commencerait à travailler pour soit que le … 21 janvier …

[iv] Dans tout cet article, on entend l’Etat au sens large, à savoir incluant également les collectivités locales et les caisses de sécurité sociale.

[v] De la même manière, si vous sommez les chiffres d’affaires de toutes les entreprises installées en France et que vous comparez cette somme au PIB, vous obtiendrez bien plus de 100%, car le chiffre d’affaires des unes est aussi en partie le chiffre d’affaires des autres. De même donc pour les prélèvements obligatoires : les impôts des uns font les taxes des autres et réciproquement.

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baratribord 30/08/2014 23:05

Je crois qu'il y a une erreur dans votre excellent article par ailleur. Le PIB peut etre calculé au traver des salares. Il y a 3 façons de calculer un PIB et ces trois façons doivent donner le meme résultat :

-PIB aux prix du marché = ∑(ensemble) valeurs ajoutées + impôts sur les produits - subventions sur les produits

- PIB aux prix du marché = Dépenses de consommation finale + FBCF + exportations - importations

- PIB aux prix du marché = Rémunération des salariés + EBE (et revenus mixtes) + Impôts (sur la production et les importations) - subventions.

L'Oeil de Brutus 31/08/2014 11:44

Merci pour cette précision. C'est partiellement (je ne rentre pas autant dans le détail), ce que j'explicitais dans ma 2e note note de bas de page.

http://microsoftsupportnow.com/ 29/08/2014 12:40

I would say this is the right scenario of neoliberal orthodoxy propagandist. This is clearly defined when it comes to media and its influence on the personal life. Since the speech is wide spread, make sure that you are all prepared.

Beauquier 28/07/2013 14:08

La force de l'idéologie dominante c'est qu'ayant déjà "conformé" les esprits du plus grand nombre, elle apparaît comme le bon sens. Comme toute domination elle sert pourtant une minorité...

L'oeil de Brutus 29/07/2013 18:27

C'est effectivement exactement ça. Et la minorité qu'elle sert est même ultraminoritaire.