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L'Oeil de Brutus

POURQUOI LA MONNAIE

21 Septembre 2013 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Idées

POURQUOI LA MONNAIE

Rarement évoqué et souvent malmenée (à dessein …) dans les médias grand public, la question de la création monétaire demeure une grande inconnue pour une majorité de nos concitoyens. Elle est pourtant fondamentale, d’une part pour appréhender les mécanismes qui régissent nos économies, et d’autre part, et surtout, parce que la monnaie relève de l’exercice de la souveraineté donc de la démocratie[i].

Nous allons donc nous efforcer à travers un petit exemple de clarifier les contours de la question monétaire. Cet exemple est bien sûr, à des fins pédagogiques, simplificateur et n’aborde pas toute la complexité des questions liées à la monnaie. Nous osons néanmoins espérer qu’il pourra permettre d’en cerner les enjeux majeurs.

Qu’est-ce que la monnaie ? Un outil qui permet de réaliser les échanges commerciaux. En pratique, la monnaie n’est qu’un substitut au troc. Nous allons ici représenter l’ensemble des biens et service en circulation dans un territoire donnée[ii] par des allumettes, la monnaie en circulation par des pièces de 1 euro.

Plaçons-nous au 1er janvier d’une année A. Nous avons en circulation 100 pièces de 1 euro pour 100 allumettes, ce qui fait qu’une allumette vaut en moyenne 1 euro.

Plaçons-nous maintenant au 1er janvier de l’année suivante (A+1). Sur la durée de cette année, notre économie a produit de nouveaux biens et services pour l’équivalent de 70 allumettes. Mais dans le même temps, elle a détruit des biens et services (l’énergie et les aliments consommés, l’électroménager mis au rebus, les bâtiments rasés, etc.) pour l’équivalent de 20 allumettes. Nous avons donc en circulation 100+70-20 = 150 allumettes.

Que se passe-t-il si aucune nouvelle pièce de monnaie n’est émise ?

Le prix moyen d’une allumette devient de 100 pièces / 150 allumettes = 0,66 euro. Le prix de l’allumette a baisé : nous sommes dans une situation de déflation. Ne vous réjouissez pas trop vite : par ricochet, cela touche aussi votre salaire. Cette situation est quasi-unanimement reconnue par les économistes comme néfaste à l’économie : comme les prix baissent, vous n’avez aucun intérêt à acheter aujourd’hui ce que vous paierez moins cher demain. A contrario, l’épargne est favorisée : les 2 euros que vous avez en épargne le 1er janvier de l’année vous permettaient d’acheter 2 allumettes, au 1er janvier A+1 avec ces mêmes 2 euros vous pouvez vous payer 3 allumettes[iii]. Dans une telle situation, la consommation s’effondre et par voie de conséquence la production aussi, jusqu’à ce que, globalement, l’on revienne à une situation de 100 allumettes pour 100 pièces en circulation.

Ceci montre donc bien qu’il est nécessaire de mettre en circulation au moins autant de pièces que d’allumettes créées (après déduction des allumettes détruites)[iv]. La question est donc maintenant de savoir qui va émettre cette nouvelle monnaie, qui est le « créateur de monnaie » ?

Dans le système que nous connaissons actuellement, les créateurs de monnaie sont les banques. Elles peuvent, presque à loisir, créer autant de monnaie qu’elles le désirent. Tout juste doivent-elles justifier de certaines précautions (les fameux « fonds propres ») auprès de la banque centrale qui les contrôle. Les multiples crises financières que nous avons connues ces dernières années ont bien montré la vacuité de ces précautions, sachant en outre que les dirigeants des banques centrales censés supervisés les banques sont, tel le Mario Draghi, presque unanimement constitués d’anciens banquiers, prompts à revenir au chaud chez Goldmans Sachs, Société Générale, Deutsche Bank et consorts une fois leur mandat de banquier central révolu. Dans le secteur de la finance, le conflit d’intérêt confinant à la corruption n’est guère condamné par une déontologie dont de toute façon on ne fait guère plus de cas qu’un rouleau de papier toilette.

Pourquoi cela pose-t-il problème ? Nous ne nous étendrons pas ici sur l’aléa moral qui consiste à confier à des acteurs privés – les banques – un bien commun – la monnaie.

Les banques n’ont en pratique aucun intérêt à injecter la monnaie crée dans l’économie réelle : comme elles sont aux mains de rentiers et d’épargnants, elles ont tout intérêt à ce qu’il y ait de la déflation. Elles vont donc peut-être bien créer les 50 allumettes nécessaires dans l’exemple donné supra[v], mais ces allumettes seront majoritairement consacrées à la spéculation (sur l’immobilier, les matières premières, les produits dérivées, etc.) qu’à l’économie réelle. En injectant massivement de la monnaie dans des secteurs bien particuliers, les banques créent une inflation artificielle dans des secteurs favorables aux rentiers et dans lesquels les prix grimpent (l’immobilier, l’alimentation, l’essence, les actions, etc.) jusqu’à explosion récurrente des bulles, et une déflation dans d’autres secteurs (notamment les salaires)[vi]. Cela crée en outre une énorme distorsion de concurrence : en ayant une réserve monétaire quasiment sans fin, lorsqu’une entreprise (ou n’importe quel actif) se trouve en situation de vente (revente des actions, OPA amicale ou hostile, etc.)[vii], les banques ont forcément une énorme longueur d’avance face à tout autre acquéreur, qui, de plus, devra pour financer son acquisition, se tourner … vers les banques … Une grande partie de la faillite de notre système économique est là.

Alors, que faut-il faire ?

Les banques font en outre un double jackpot : non seulement elles ont obtenu le privilège de créer de la monnaie, mais en plus elles prêtent également, avec taux d’intérêts, cette argent crée aux Etats. Le mouton est ainsi tondu deux fois, la première en lui retirant la souveraineté de sa monnaie, la seconde en en exigeant des intérêts.

La solution est donc simple : si la monnaie est un bien commun, s’il y a nécessairement création monétaire et surtout devant l’échec patent du « marché » - les banques – à allouer correctement la création monétaire dans l’économie réelle, alors c’est que la monnaie doit être gérée par la collectivité, donc par l’Etat. Nous serons alors certains que la création monétaire profitera à tous, sinon au moins à une majorité (et non plus à une ultra-minorité oligarchique), et qu’elle sera effectivement injectée dans l’économie réelle (ce qui réduira très fortement les risques de bulles spéculatives). Les néolibéraux et autres monétaristes dogmatiques répondront que les élus en feront alors un usage disproportionné en faisant tourner la planche à billets à des fins démagogiques et électoralistes, entraînant alors un cycle d’hyperinflation qui ruinera l’économie. Outre le fait que cela dénote une réelle défiance à l’égard de tout système démocratique[viii], rien n’empêche sur ce sujet, comme déjà sur d’autres, de mettre en place un garde-fou constitutionnel interdisant la création excessive de monnaie.

[i] La pensée unique a frappé d’ostracisme le mot « souveraineté », systématiquement galvaudé en « isme ». Pourtant le « souverain » ne fait que désigne celui qui exerce le pouvoir au sein d’une collectivité. Dans une démocratie c’est le peuple qui est souverain, qui exerce la souveraineté. En conséquence de quoi si l’on disqualifie d’emblée le terme « souveraineté », c’est que l’on dénie au peuple le droit d’exercer son pouvoir, donc la démocratie.

[ii] Ultérieurement, à travers un autre exemple, nous pourrons évoquer la question de la monnaie dans les échanges internationaux.

[iii] Hors les éventuels intérêts que vous avez perçu sur votre épargne … Sur ce sujet, lire éthique du crédit, immoralité de l’usure.

[iv] Si vous mettez plus de pièces en circulation que d’allumettes crées, vous vous trouverez en situation d’inflation, qui à l’inverse de la déflation, a un effet positif sur la consommation et négatif sur l’épargne. L’inflation permet également de faciliter le désendettement puisque l’argent « perd de sa valeur » par rapport aux produits en circulation. A contrario, en décourageant l’épargne, l’inflation peut nuire aux sources d’investissements. Sur le sujet, lire L’arnaque du calcul de l’inflation. En pratique, si votre économie est confrontée à une crise de la demande, donc de la consommation, (comme c’est le cas aujourd’hui), il vaut mieux favoriser une légère inflation ; lorsqu’elle est confrontée à une crise de l’offre (ce qui est devenu rarissime), il vaut mieux favoriser la déflation.

[v] Et en pratique, ces dernières années, elles ont mis en circulation bien plus que les « allumettes » nécessaires.

[vi] lire L’arnaque du calcul de l’inflation et Non inflation ne rime pas avec révolution.

[vii] Lire Pour comprendre la création monétaire.

[viii] Si les élus sont systématiquement irresponsables et démagos en manière de création monétaire, pourquoi en serait-il autrement en matière de politique étrangère, de sécurité, d’éducation, de défense … etc. ? Si les libéraux avaient l’honnêteté d’aller jusqu’au bout de leur logique (au moins Friedrich Hayek le faisait-il : « Personnellement je préfère un dictateur libéral plutôt qu’un gouvernement démocratique manquant de libéralisme »), ils cesseraient de se prétendre démocrates et républicains.

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Nicolas 24/09/2013 15:25

Merci pour votre article, qui vulgarise un concept effectivement très peu (pas) traité par les médias.

Il serait temps que l'on comprenne comment notre nation fonctionne si on veut un espérer qu'un jour le peuple soit réellement souverain. Le problème, c'est que si les néolibéraux et autres monétaristes ont une réelle défiance envers les politiques, et bien les politiques ont une défiance bien plus grande envers le peuple.