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L'Oeil de Brutus

ETHIQUE DU CREDIT, IMMORALITE DE L’USURE

26 Août 2013 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Idées

ETHIQUE DU CREDIT, IMMORALITE DE L’USURE

ETHIQUE DU CREDIT, IMMORALITE DE L’USURE

Pourquoi l’argent devrait-il créer de l’argent ? La question est étrangement absente du débat public alors même que depuis l’antiquité elle a largement agité les débats philosophiques, religieux et politiques. Dans l’antiquité grecque, Aristote affirmait déjà que l’« art d'acquérir a deux formes : une forme commerciale et une forme familiale : celle-ci est indispensable et louable, celle qui concerne l'échange, par contre, est blâmée à juste titre car elle n'est pas naturelle mais se fait aux dépends des autres ; et il est tout à fait normal de haïr le métier d'usurier du fait que son patrimoine lui vient de l'argent lui-même, et que celui-ci n'a pas été inventé pour cela »[i].

Il paraît en effet tout à fait légitime que celui qui contribue à la création d’un bien ou d’un service qui profite à quelqu’un d’autre ou à une collectivité plus ou moins élargie soit rétribué en fonction de son travail. Mais au non de quoi le simple fait de posséder de l’argent mériterait rétribution ? Cet état de fait n’est qu’un simple encouragement à l’oisiveté, la cupidité et l’égoïsme générant, pour ceux qui n’y ont pas accès, envies, frustrations voire colère et donc, in fine, désordres sociaux. C’est bien pour cela que la plupart des religions et nombre de philosophes, soucieux de l’équilibre social, ont condamné l’usure. Le protestantisme fait ici figure d’exception : c’est la seule religion d’importance qui ne réprime pas l’usure. Il ne s’agit pas ici d’en expliquer l’origine. Pour se faire, on pourra se reporter à la lecture de Max Weber qui permet ainsi de comprendre comment le capitalisme s’est, dans une certaine mesure, développé de paire avec le protestantisme. Ceci permet aussi de faire un lien entre la mondialisation des « valeurs » anglo-saxonnes, liées au protestantisme, et l’emprise démesurée du monde de la finance sur l’économie réelle.

Mais revenons au sujet du crédit et de l’usure, qu’il s’agit de ne pas confondre. Il ne faut pas non plus nécessairement estimer comme injuste le fait que quelqu’un possède de l’argent, et même beaucoup d’argent, si, après tout, cela est le fruit de son travail, de ses qualités, de son audace, de son mérite[ii]. Le problème est ce qu’il fait de ce surplus d’argent qu’il ne consomme pas. Il fut un temps, pas si lointain, où il le sécurisait en le plaçant auprès d’organismes bancaires qui exigeaient un paiement en échange de cette sécurisation. Aujourd’hui le schéma s’est inversé : le rentier demande non seulement la sécurisation de son capital[iii] mais aussi qu’il lui apporte des intérêts, et non des moindres[iv].

C’est ici qu’il convient de distinguer le crédit de l’usure. Prenons une personne (physique ou moral peu importe) A possédant un patrimoine financier important sous forme d’épargne constituée par le surplus de revenus qu’elle ne consomme pas. En face se trouvent diverses personnes (physiques ou morales) en manque de liquidités pour investir ou consommer. Plutôt que de laisser son épargne inactive et risquant de se déprécier (ne serait-ce que par le biais de l’inflation) A peut donc décider de la prêter à une personne B qui lui garantira un remboursement lorsque A aura effectivement besoin de ce capital pour sa propre consommation[v].Il est alors légitime qu’en sus du remboursement de son capital, A demande que B prenne à sa charge tout ou partie des frais administratifs liés à ce crédit, de l’inflation et d’une prime de risque liée à un potentiel défaut de remboursement. L’ensemble de ces trois éléments (frais administratifs, inflation, risque) représente le taux d’intérêt du crédit. Lorsque A est le seul créancier et B l’unique débiteur, la prime de risque est difficile à évaluer. C’est pourquoi A se regroupe avec d’autres épargnants pour prêter à de multiples débiteurs : le risque pourra en être lissé. Ainsi, si l’on estime que sur 100 débiteurs, 2 n’honorent pas leurs créances, on pourra estimer la hauteur de la prime de risque à environ 2%[vi]. Le système destiné à mettre en relation épargnant et créditeur devenant relativement complexe, il est alors nécessaire de faire intervenir ici une tierce partie : les banques qui prennent ainsi en charge la partie administrative (et ne devrait se rémunérer que sur cette partie …). Nous en sommes ici toujours dans une simple logique de crédit qui paraît on ne plus logique, légitime et même juste et qui a en outre l’intérêt de servir directement l’économie. Les A ne sont pas en train de « créer de l’argent avec de l’argent » mais simplement de sécuriser leur capital dans la durée. Le fait d’être riche ne leur offre pas l’opportunité de devenir plus riche encore sans rien faire, en laissant travailler pour eux leur compte en banque : à la fin du crédit, A retrouve son capital tout simplement majoré de l’inflation et donc à valeur constante (les primes de risque ayant servies à couvrir des défauts effectifs). Ce système là est le système du crédit. Ce système exige un certain degré d’éthique personnelle des intervenants : de la part des B pour assurer le remboursement de leurs créances et de la part des A pour ne pas surévaluer les primes de risque par cupidité.

On bascule justement dans le système de l’usure lorsque les A se retrouvent en position de force et n’hésitent pas à en abuser pour surévaluer sciemment les primes de risques[vii]. Cette surévaluation du risque permet à A de se trouver, en fin de crédit, non plus avec son simple capital majoré de l’inflation mais avec un bonus qui peut être substantiel. A a réussi à créer de l’argent avec de l’argent, et ce sans rien faire. Mais cette création d’argent ne vient pas de nulle part. C’est un jeu à somme nulle car dans le même temps les B ont payé des primes de risques surévaluées. A s’est enrichit au dépends de B qui s’est appauvrit. C’est le système de la rente. Et dans ce système les A sont généralement des grandes fortunes qui travaillent peu ou pas. Et qui est B ? Des travailleurs qui font crédit pour consommer ou payer les études de leurs enfants. Des Etats et des collectivités qui empruntent pour financer des investissements sur le long terme (par exemple les infrastructures), peu attractifs pour le secteur privé. Mais aussi des entrepreneurs qui empruntent pour créer des entreprises, des emplois et des richesses économiques. Le système de l’usure (donc de la rente) est ainsi profondément immoral puisqu’il consiste pour les plus aisés à s’enrichir sur le dos de ceux qui travaillent et entreprennent, mais aussi radicalement contre-productif.

Et le système que nous connaissons actuellement est devenu encore plus pernicieux puisque s’y est inséré un autre acteur : les banques. Celles-ci ne sont en effet plus un simple « facilitateur » mettant en relation épargnants et débiteurs. Elles prennent elles-mêmes, au gré des opportunités du moment, la place des uns ou des autres : avec leurs propres fonds, elles prêtent ou d’elles-mêmes empruntent. Elles sont donc à la fois juge et partie et par conséquence dans l’impossibilité de jouer ce qui devrait être leur rôle principale : la juste évaluation de la prime de risque. Bien sûr, ce sont elles qui continuent à fixer ces primes de risque mais avec une donnée fondamentalement différente : comme elles sont de la partie, elles auront tout intérêt à influer sur les primes de risques en fonction de leurs propres intérêts. Seconde couche d’immortalité du système actuel. C’est là que justement le principe de séparation des banques de dépôts et banques d’investissements prend tout son sens : les banques de dépôts recueillent l’épargne pour la reventiler au plus juste taux possible à ceux qui ont besoin de crédit, tout en se rémunérant sur la gestion administrative (et uniquement sur cela). Et c’est tout ! Les banques d’investissements ne sont, quant à elles, plus vraiment des banques : ce sont des entreprises financières d’investissement. Il n’y a donc pas qu’un impératif systémique (empêcher que la faillite des banques d’investissement entraîne la faillite des banques de dépôts), mais également un impératif moral : mettre fin à un système qui permet aux rentiers et aux banques de tondre la laine sur le dos des travailleurs et des entrepreneurs[viii].

Au début de la crise des subprimes, on a beaucoup parlé de « moraliser le capitalisme », vœux pieux bien vite passé aux oubliettes. Et pour cause : c’est impossible. Le capitalisme ne peut pas être moral (ce qui ne l’empêche par de pouvoir être immoral). Car le capitalisme n’est pas un système politique et encore moins philosophique. C’est un simple système économique. Donc un moyen au service d’un autre moyen (assurer la subsistance matérielle des hommes), lui-même au service d’une fin bien plus élevée (la recherche du bonheur de l’homme, but ultime de toute vie, qui ne saurait être qu’uniquement matériel).

Il nous faut donc distinguer deux types de capitalisme : le capitalisme de crédit et le capitalisme d’usure. Le premier repose sur la conscience éthique de ses acteurs : ne pas abuser d’une position dominante pour assouvir sa cupidité et son égoïsme au détriment du travail des autres. Et cette conscience éthique peut être rappelée à l’ordre par les dispositifs régulateurs mis en place au nom du bien commun par un gouvernement légitime (et c’est ici seulement qu’intervient la morale). Le second est foncièrement immoral. Il repose sur la cupidité et l’égoïsme. Il se traduit par la prédation, l’oppression et la valorisation de l’oisiveté, du cynisme, de l’opportunisme et de l’égoïsme. Il fait de l’argent une fin en soi. Il est la source de tous les dérèglements, de toutes les dérives, de tous les abus, non seulement économiques mais aussi environnementaux, sociaux et politiques. Le tout sous le couvert de gouvernements devenant illégitimes de part leur soumission au monde de la finance[ix]. Des gouvernements se satisfaisant de l’immoralité la plus crasse. Et c’est là la source de nos malheurs.

[i] Aristote, Les Politiques, Livre I, chapitre 10.

[ii] On relèvera toutefois que le contexte social actuel laisse peu de place à l’émergence de « self-made-man ». Hormis quelques traders et footballeurs, les patrimoines d’importance sont hérités. Quelques soient ses mérites, un membre issu des classes populaires et même des classes moyennes n’aura probablement jamais les moyens de s’offrir un appartement dans Paris intramuros dans lequel il pourra faire vivre sa famille s’il n’a pas un appui financier conséquent de ses parents. Parallèlement, la systématisation des pantouflages et des rétropantouflages ont crée une oligarchie de réseaux qui fait que si, dès le plus jeunes âge, vous n’êtes pas inséré dans ces réseaux vos chances d’accéder à de hautes responsabilités, publiques ou privées, sont quasi nulles. L’ascenseur social n’est pas complètement en panne : un enfant des classes populaires peut toujours accéder aux classes moyennes. Mais ce sont les tous derniers étages qui deviennent inaccessible, et ce tant dans le secteur privé que dans le secteur public, alors même que traditionnellement celui-ci tendait à compenser l’inégalité de départ du premier. La professionnalisation de la politique, l’énarchie et la culture du pantouflage-rétropantouflage y ont mis fin.

200 ans après la chute de l’aristocratie d’Ancien Régime (qui n’avait alors d’aristocratie plus que le nom), nous avons donc en place une ploutocratie plus ou moins héréditaire. Le phénomène n’a bien sûr rien de nouveau ni d’exceptionnel (cf. les « 200 familles » des années 1930). Il est même profondément humain. Tout le monde veut le meilleur pour ses enfants. Et le meilleur consiste à lui transmettre bien sûr une partie de son patrimoine matériel mais aussi, et surtout, son patrimoine immatériel : les connaissances et le réseau, ce que Pierre Bourdieu appelait le « capital social ». On ne changera pas l’homme, et les bons parents chercheront toujours à donner à leurs enfants le meilleur départ possible. Mais ce qui est dangereux pour la société, c’est lorsque le patrimoine – matériel et social - se concentre sur une toute petite frange de la population qui se renferme sur elle-même, se ghettoïse et vire à la consanguinité. La société est alors figée. Le mérite et le travail n’ont plus de valeur puisque la naissance décide de tout. L’oisiveté et l’incompétence des « bien nés » font écho à celles de ce que l’on nomme les « assistés », ces « mal nés » dont on achète le silence à coups de prestations sociales. Mais comment leur reprocher leur « assistanat social » lorsque d’autres ne vivent que de l’assistanat familial et héréditaire ? Comment reprocher le manque d’ardeur au travail lorsque le mérite ne paye plus ? Nous en sommes probablement là. Le problème de « compétitivité » français que les néolibéraux ne cessent de servir et resservir est là. Si la France n’est pas « compétitive » (ce qui, pour la 5e économie mondiale et le 3e receveur mondial d’investissements étrangers (IDE) reste encore à prouver …), c’est peut-être que le mérite et le travail ne sont pas valorisés. Et, par contre, s’ils ne sont pas valorisés, c’est que l’exemple n’est pas donné, c’est que la « bonne naissance » vous en exempte, ou du moins vous place bien trop au dessus du pied d’égalité. « Le poisson pourrit toujours par la tête ».

[iii] Comme on a pu le voir sur le sujet des dettes souveraines en Europe (mais aussi auparavant dans tous les pays ayant reçu « l’appui » du FMI), pour lesquelles il a, dans la pratique, été quasiment interdit aux Etats de faire défaut sur leur dette (à l’exception notable de la Grèce dont la situation était arrivée dans une telle impasse que la Troïka – BCE, Commission européenne, FMI – a du se résoudre à accepter un défaut partiel. La situation grecque continuant à dégénérer, il est plus que probable que la question du défaut reviendra sur la table).

[iv] Alors que l’on ne cesse de (faussement, car la cause est déjà entendue par l’oligarchie au pouvoir) débattre sur le coût du travail pour les entreprises, il serait certainement plus opportun de s’intéresser au coût du capital. Cf. Laurent Cordonnier, Coût du capital, la question qui change tout, Le Monde diplomatique, juillet 2013.

[v] C’est, par exemple, le cas typique des assurances complémentaires de retraites ou encore d’une entreprise ayant déjà d’importants profits qu’elles ne souhaitent pas réinvestir (ou redistribuer à ses actionnaires) dans l’immédiat car elle sait qu’elle aura d’importants investissements à réaliser quelques années plus tard (par exemple la modernisation de son outil de production).

[vi] On comprend dès lors combien il est aberrant d’exiger, en sus des frais de dossiers et du taux nominal de crédit (en lui-même déjà généralement bien supérieur à l’inflation …), la souscription à une assurance de crédit : cette assurance (la prime de risque), dans les faits, est déjà incluse dans la partie du taux nominal supérieure à l’inflation.

[vii] On remarquera que cette surévaluation du risque entraine une augmentation du taux d’intérêt et rend donc le crédit plus difficile à rembourser pour le débiteur, ce qui, dans les faits augmente réellement le risque … C’est ici un des nombreux effets Pygmalion et d’auto-entraînement du capitalisme d’usure. Ce sont ces multiples effets qui conduisent le capitalisme dérégulé à des crises cycliques de plus en plus fortes jusqu’à ce qu’une autorité publique se décide, enfin, à le remettre dans l’étau de la régulation.

[viii] Il y a en outre une troisième couche d’immoralité dans le système actuel : la possibilité pour les banques d’avoir accès à la création monétaire. Sur le sujet, lire Comprendre la création monétaire.

[ix] Sur le sujet, lire François Hollande, dis moi qui te conseille, je te dirai qui tu es.

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credit en ligne 29/06/2014 14:26

l'argent crée de l'argent, oui, ce flux est interminable dans un système financier comme la banque

R. Zaharia 28/08/2013 18:58

ll me semble que, pour discuter sereinement cette question, il faut absolument distinguer :

- un prêt d'une épargne existante entre particuliers, (avec ou sans intervention d'un notaire ou d'un intermédiaire financier), du cas d'un...
- prêt consenti par une banque disposant du privilège des réserves fractionnaires, c a d ayant la faculté de prêter, (dans plus de la moitié des cas), de l'argent qui n'existe pas préalablement, c à d. une situation "d'enrichissement sans cause" (à laquelle la proposition dite du "100% monnaie" -sous entendu: "centrale" ou "souveraine" - mettrait fin).

Pour un particulier qui se prive de la jouissance de ses petites économies (de son "épargne préalable"), le taux d'intérêt qui semble équitable ne devrait pas être fixé à l'avance, il devrait être égal au taux de croissance du PIB (en valeur, c a d. y compris l'inflation), pour la période considérée.

Plus de détails sur:
http://www.france-alter.info/Malediction_FA.htm

L'Oeil de Brutus 28/08/2013 19:31

Nous sommes, sur le principe, bien d'accord :
- Les capacités d'émission de monnaie des banques accroissent encore les phénomènes d'usure, ce qui renforce encore l'intérêt du 100% monnaie ;
- Les seuls mécanismes de marché ne peuvent être satisfaisants pour définir les taux : les prêteurs s'y trouvent (presque) toujours en situation de force par rapport aux emprunteurs, surtout lorsque dans les faits la loi interdit quasiment de faire défaut.

Bien amicalement