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L'Oeil de Brutus

LE SENS DE L'EFFORT

17 Mai 2013 , Rédigé par L'oeil de Brutus

LE SENS DE L'EFFORT

« Nous vivons dans un monde de Shadocks. Bien sûr des voix s’élèvent parfois et nous interpellent : « Pourquoi on pompe ? » « Pour faire de la croissance », s’exclame-t-on en cœur. Certes, mais cette réponse apporte une autre question que certains ne manquent pas de soulever : « Pourquoi on fait de la croissance ? » « Pour qu’on puisse tous pomper. », répondons-nous plein d’aplomb. »

                               Baptiste Mylondo, Ne pas perdre sa vie à la gagner.

 

 

 

 

Depuis de nombreuses années, mais encore plus depuis la crise qui a débutée en 2007, la dyarchie (PS et UMP) au pouvoir appelle régulièrement les Français à « faire des efforts ». On se trouve ainsi plongé dans une espèce de rhétorique churchillienne : « du sang, de la sueur et des larmes », n’empêchant d’ailleurs en rien la même dyarchie de lancer à tout-va des promesses électoralistes et démagogues intenables qu’ils se font d’ailleurs forts de ranger au placard une fois le pouvoir conquis. Sauf que la rhétorique du grand Winston avait un sens. Et pas qu’un peu : il s’agissait de mobiliser le dernier peuple au monde qui résistait encore à la barbarie nazie. Or, quel est le sens des efforts qui nous sont  demandés, voire imposés, aujourd’hui ? Le sauvetage de notre modèle social d’Etat-providence. Mais à travers ces « efforts » c’est justement ce modèle que l’on s’attache à tailler à la hache. Grosso modo, on ampute le patient de tous ses membres, on réalise une ablation du cœur et du cerveau et, in fine, il pourra mourir en bonne santé, et surtout en bonne santé financière (nous y reviendrons).

Il faut donc aller chercher plus loin le sens de ces efforts, et on verra alors l’immense hypocrisie qu’il cache. Et, bien évidemment, qu’ils ne concernent pas tous les Français.

 

 

Commençons par une question d’ordre général : pourquoi fait-on des efforts ?

A titre individuel, pour s’améliorer, améliorer sa condition et celle de ses proches. Ce type d’effort peut prendre de multiples formes : on s’instruit pour améliorer sa position sociale, ce qui satisfait son égo, voire pour gagner de l’argent, mais aussi, et j’espère, pour mieux connaître le monde qui nous environne, pour s’élever culturellement, intellectuellement et pourquoi pas physiquement pour les sportifs.

Dans l’effort, il y a soit un rapport à l’égo, soit un rapport à l’Absolu (et généralement un peu des deux). Si l’effort ne se rapporte qu’à la satisfaction de l’égo, alors on finit certes riche, en haut de la pyramide sociale et avec de quoi satisfaire toutes ses pulsions, mais on finit terriblement seul. Ce type d’effort a une dimension foncièrement égoïste et narcissique et surtout il est au mieux un jeu à somme nulle (et même probablement un jeu à somme négative) : l’élévation générée par ce type d’effort se fait par rapport à autrui, qui lui, forcément, ne s’élève pas. On ne finira pas tous présidents de la république et multimilliardaires. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faut ignorer et mépriser ce type d’effort. Ce serait profondément méconnaître la nature humaine qui a besoin de satisfaire son égo, même à minima. Mais il est primordial que tous nos efforts ne tournent pas autour de notre petit égo. Sinon, le lien social se délite, les hommes se battent tous les uns contre autres et cessent d’être des « animaux sociaux ». A titre individuel, nous nous enfermons dans notre solitude et notre narcissisme, la vie avec les autres nous paraît intolérable et la vie tout court avec. Devant ce nihilisme et ce vide intégral, certains se réfugient alors dans des communautés intégristes qui leur proposent un schéma complètement inverse en leur intimant d’abandonner ce libre-arbitre qui les fait tant souffrir lorsque l’on est seul. A la fin, l’anarchie se généralise, la société implose et les hommes finissent par se raccrocher au premier tyran venu qui leur assurera le retour de l’ordre. On remarquera que c’est le schéma vers lequel nous nous dirigeons de plus en plus. Et c’est bien logique. L’idéologie néolibérale qui prédomine ne se base que sur un seul et unique axiome religieux : flatter l’égoïsme et le narcissisme de chacun pour que la « Main invisible » puisse générer « l’ordre spontané ».

Pour ne pas se retrouver dans cette impasse, l’homme doit donc trouver un autre sens à ses efforts[i]. S’il ne peut concentrer ce sens sur son égo, c’est donc qu’il doit le tourner vers les autres. Mais ce chemin vers les autres ne doit pas pour autant se faire dans une logique d’intérêt (« je te rends service pour que plus tard tu me rendes la pareille » ou « je m’occupe de mes enfants pour qu’ils me prennent en charge au moment de mes vieux jours ») car sinon l’on retombe dans exactement la même impasse autodestructrice de satisfaction de son petit égo. Pour que l’effort ait un sens il faut donc qu’il soit conduit dans une logique qui dépasse l’individu, sans pour autant que l’individu soit entièrement soumis à cette logique, sinon l’on tombe dans le totalitarisme ou l’intégrisme (ce qui est la même chose)[ii]. Cette logique qui dépasse l’individu, c’est l’Absolu. Et c’est cet Absolu qui nous raccroche aux autres, qui nous amène à l’effort pour autrui[iii]. Au départ, peu importe son nom (Dieu, Allah, Bouddha, la Raison, la Nation, la Nature, etc.), l’important est qu’il soit là[iv], sinon la vie humaine n’a plus de sens et devient insupportable. Et mieux, pour éviter de tomber dans les logiques totalitaires, il vaut mieux qu’il y en ait plusieurs qui puissent ainsi s’équilibrer. C’était le grand génie de la modernité issue des Lumières : dans la lignée de la scolastique, marier Dieu et la Raison.  Un mariage compliqué avec moult scènes de ménage, certes. Mais un mariage tout de même. Et un mariage qui, pour les « enfants de l’Absolu » que sont les hommes, évitait une soumission inconditionnelle aux dogmes de l’un des deux parents. Un mariage qui ne pouvait que porter à la tempérance et à la modération, chères à Aristote. Et un mariage qui lorsqu’il était rompu ne pouvait que mener aux catastrophes : les communistes ont abandonné Dieu et la Raison pour les remplacer par l’unique Prolétariat, les nazis par la Race. Un mariage qui aujourd’hui est rompu par la postmodernité pour soumettre l’homme à son pauvre petit égo et, pour reprendre l’expression de Dany-Robert Dufour au Divin Marché[v].

Ce qui donne sens à nos efforts, c’est donc l’Absolu (ou les Absolus) qui lui-même nous guide vers les autres. A partir du moment où l’on sait pourquoi l’on fait des efforts, vient alors, naturellement, la question de savoir pour qui.

 

 

La réponse coule de source : nous faisons des efforts d’une part pour faire plaisir aux gens que nous aimons et d’autre part pour aider ceux qui sont dans une situation plus difficiles que nous. Cela vaut tant pour la sphère privée que pour la sphère publique. On travaille pour assurer les conditions matérielles nécessaires à sa famille mais dès lors que les enfants ont pu « voler de leur propres ailes » on cesse généralement de les aider financièrement (ce qui n’exclut pas de les aider sous d’autres formes)[vi]. De même, dans la sphère publique, on consent à l’effort par l’impôt d’une part pour assurer les fonctions régaliennes nécessaires au maintien d’un minimum d’ordre social bénéficiant à tous (police, justice, armée, infrastructures) et d’autre part pour aider ceux que la vie a placé dans une position délicate et/ou de dépendance (les chômeurs, les malades, les personnes âgées, les enfants, etc.)[vii]. Il paraîtrait en effet complètement aberrant de payer des impôts (ou d’une manière plus générale de faire des efforts) pour des personnes qui sont dans une situation plus confortable que la votre. Et pourtant …

 

Pourtant, c’est exactement ce qui se passe. Car, quelles sont les données du problème ? On nous annonce que la France est surendettée, oubliant d’ailleurs au passage que l’explosion de la dette publique n’est pas la cause de la crise actuelle mais une de ses conséquences,  et que pour restaurer notre souveraineté vis-à-vis des marchés (triste aveu qui consiste donc à dire que 30 ans de gabegies conduites par notre dyarchie amenée la France à être vendue à la finance) et préserver notre système social, « nous » allons devoir « faire des efforts ».

Qui est ce « nous » ? Quels sont ces efforts ? La réponse à cette deuxième question est simple : énième réforme des retraites, baisse des minimas sociaux, augmentation des impôts en tous sens, baisse des allocations familiales, etc. etc. etc . … Et une fois que l’on a répondu à cette deuxième question, la réponse à la première coule de source : « nous » ce sont les Français des classes modestes et des classes moyennes.

Mais alors, question finale, pour qui faisons nous ses efforts ? « Pour rembourser notre dette » nous dit-on. Sauf que « pour rembourser notre dette » n’est pas une personne et qu’il y a bien, quelque part, des gens qui vont bénéficier de nos efforts. Qui détient notre dette ? Des fonds de pensions, des banques et autres « hedge funds ». Et qui se cache derrière eux : des grandes fortunes qui y voient un moyen simple de sécuriser leur épargne tout en s’assurant une rente[viii].  Et quels efforts leur demande-t-on ? Rien, néant, quechi, que dalle, nada. Pourtant, quand on constate que la France a depuis 30 ans payé quasiment l’équivalent de sa dette actuelle en intérêts, la moindre des choses eut été de leur demander de « se gaver un peu moins », par exemple en mettant en place un moratoire sur les intérêts de la dette. Cela serait même cohérent avec la plupart des conceptions libérales de la dette : si le créancier peut exiger des intérêts sur sa créance, c’est justement parce que celle-ci comporte des risques. Les intérêts ne font que rémunérer la prise de risque. Mais si le capital est garanti à 100%, quelles justifications donner à ces intérêts ? Aucun. Bien au contraire, cela s’apparente alors davantage à un dépôt sécurisé qui devrait faire l’objet d’une facturation ! A contrario, si des intérêts sont justifiés alors, lorsque la situation semble le commander comme c’est actuellement le cas, le défaut se justifie. C’est ainsi que la situation devrait être présentée à nos créanciers : soit ils renoncent à leurs intérêts qui ne se justifient pas, auquel cas leur capital continue à être garanti, soit un défaut total ou partiel devient légitime au motif que les intérêts que nous avons déjà payés ont largement couvert le risque pris antérieurement.

 

Mais de cela, il n’est évidemment nullement question. Le néolibéralisme a donc accouché d’un système fabuleux dans lequel les plus modestes et les classes moyennes payent une rente aux plus aisés, nonobstant notre fiscalité abracadabrante qui leur permet d’échapper à l’impôt[ix] ! Les efforts qui nous sont demandés ne consiste nullement à « sauver la France », et encore moins son Etat-providence, mais bel et bien à préserver l’oligarchie au pouvoir qui s’est, plus ou moins sciemment, mis à la botte du monde de la finance et des rentiers les plus aisés. C’est tout le sens de ce qu’affirme Gilles Ardinat sur le registre particulier de la compétitivité : « Etonnant hasard, la quête de la compétitivité, assez peu concluante dans sa lutte contre les délocalisations, offrirait ainsi un alibi commode pour gonfler la rémunération du capital … En ce sens, l’invocation du « territoire » ou de la « nation » constituerait un artifice rhétorique, puisque le gain n’est pas collectif (notion d’intérêt général ou national), mais bien catégoriel (augmentation des profits de certains) »[x]. On remarquera au passage que, de la même manière, le pseudo débat sur la compétitivité orchestré par le néolibéraux se focalise exclusivement sur le coût du travail, jamais sur le coût du capital (qui a pourtant explosé), et encore moins sur les coûts induits des dumpings en tout genre imposés par les puissances émergentes et … nos sympathiques « partenaires » d’Europe orientale ou des « parasites fiscaux » membres de l’Union européenne

Toutes ces pseudos réformes basées sur l’effort exigés des Français sont donc vouées à l’échec tant qu’elles s’inscrivent dans une logique inversée du sens de l’effort[xi]. Elles ne feront que jeter à nouveau quelques millions de manifestants dans les rues. Jusqu’à ce que ce système absurde ne finisse par s’effondrer de lui-même.

 

 

 

[i] Une autre alternative consiste aussi à ne plus faire d’efforts du tout et à se muer en parasite social. Les « assistés », tant vilipendés par les néolibéraux, ne sont alors en fait qu’un effet collatéral de leur idéologie qui flatte le petit égo.

[ii] Chose paradoxale de prime abord, le néolibéralisme dans sa phase extrême tombe également dans cette logique totalitaire. Dans son nihilisme mué en néo paganisme avec autant de dieux que d’individus, la seule chose qui dépasse l’individu est l’individu lui-même et tout doit lui être soumis.

[iii] L’amour du prochain dans le christianisme, l’Oumma dans l’Islam, le sacrifice pour la patrie, la philia chez les Grecs anciens, etc.

[iv] La question de son existence n’est pas ici la question. On relèvera que l’Absolu, quel qu’Il soit, existe au moins dans la tête de ce qui y croit.

[v] Dany-Robert Dufour, Le Divin marché, Denoël 2007.

[vi] Sur ce point, on a tendance à attribuer la baisse de « performance » des seniors dans le monde du travail au poids de l’âge. Cela est loin d’être certain et il est fort probable que ce soit davantage du fait qu’arrivé à cet âge, les enfants ayant grandis et étant devenus autonomes, la motivation au travail n’est plus la même.

[vii] On relèvera que cette dimension d’aide aux plus démunis se retrouve dans toutes les références qui découlent d’un Absolu (la charité chrétienne, l’aumône musulmane, etc.). Seuls les critères d’applications divergent. A travers l’Etat-providence, la République ne fait qu’institutionnaliser et organiser, plus ou moins rationnellement, cela. Après, on pourra d’un côté regretter la déresponsabilisation qui en découle ou de l’autre qu’elle ne va pas assez loin, mais cela est un autre débat.

[viii] Il ne s’agit pas ici de jeter l’anathème sur les « riches ». Après tout, ils ne font que profiter, qui plus est, pour l’immense majorité d’entre eux, le plus légalement du monde,  d’un système que notre passivité de citoyen a laissé s’installer en portant au pouvoir par notre vote non pas les primats inter pares mais les pires d’entre nous.

[ix] Mme Liliane Bettencourt, la femme la plus riche du monde, n’est imposée qu’à 13% de ses revenus. En ces temps où tout chacun remplit sa déclaration de revenus vous aurez tout loisir de comparer ce taux avec le votre, sachant évidemment que chaque pourcent supplémentaire d’imposition se traduit, pour l’immense majorité d’entre nous, par des choix pas toujours agréables au quotidien, ce qui n’est pas le cas de Mme Bettencourt. Sachant en outre, que l’immense majorité des Français dépense la quasi-totalité de ce qui lui reste après impôts et est donc largement soumis à la TVA, contribuant par là une nouvelle fois à l’effort collectif. Ce n’est pas le cas des plus aisés. Sachant encore qu’avant d’arriver sur votre compte, les revenus de votre travail ont déjà connu un nombre important de prélèvements. Mme Bettencourt ne travaille pas et n’a jamais travaillé …

Lire Laurent Neumann, Femme la plus riche du monde: Liliane Bettencourt ne connaît pas la crise !, Marianne, 05 mars 2013.

Attention, ici encore n’allons pas chanter à  la lanterne pour cette probablement très honorable vieille dame qui n’est que le symbole d’un système que nous avons laissé s’installer.

[x] Gilles Ardinat, La compétitivité, un mythe en vogue, Le Monde diplomatique, octobre 2012.

[xi] On pourrait également rajouter que le nihilisme ambiant interdit d’insérer ces efforts dans l’Absolu d’un cadre collectif qui nous dépasse.

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Arouna 18/06/2013 16:52

Pas besoin de commentaire des experts qui dans leur analyse nous donne des cours de philosophie de sociologie de politique et d'economie .merci pour l'information et la formation de vos lecteurs