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L'Oeil de Brutus

UN MADOFF PLANETAIRE

15 Décembre 2010 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Idées

 

 

La dernière édition du Monde diplomatique[1] (décembre 2010) met en lumière une pratique financière, digne des plus belles pyramides de Ponzi[2], qui pourrait bien nous conduire à un désastre planétaire à même de faire passer la crise des subprimes pour une banqueroute d’épicerie de quartier : celle des carry traders, ces spéculateurs qui empruntent dans une monnaie à faible taux pour investir dans une autre à haut rendement.

 

Dans le but de relancer la croissance américaine, la banque fédérale américaine – la FED – pratique des taux d’intérêts historiquement  bas, proches de zéro. Cela lui permet de prêter quasiment gratuitement aux banques qui elles-mêmes peuvent ainsi prêter à des taux très faibles aux entreprises afin que celle-ci puissent relancer leurs investissements et subséquemment la croissance économique.

Toutefois, fort de sa perversité, le capitalisme financier a imaginé un circuit détourné de ce dispositif permettant d’accroître de manière substantielle ses gains.

Revenons au 1er janvier 2009 et imaginons que nous sommes la banque d’investissement XXX. Nous empruntons à un taux quasi-nul à la FED. Mais plutôt que de consacrer cet argent aux entreprises, nous décidons de l’investir en bons du Trésor, en évitant les faibles rendements (comme l’Allemagne) et les placements trop risqués (par exemple la Grèce ou l’Irlande). Choisissons donc le Brésil qui offre un rendement de 6% tout à fait correct et dont la situation ne semble pas sujette à une catastrophe imminente.

Un an plus tard (31 décembre 2009), on pourrait imaginer avoir en conséquence réalisé un honorable profit de 6% tout en aidant l’Etat brésilien dans ses investissements. Cela va bien au-delà. Car entre-temps le dollar s’est déprécié de 34% par rapport au real brésilien. Or, nos bons du Trésor sont libellés en reals. Si nous les revendons puis convertissons le fruit de cette revente en dollars pour rembourser la FED, nous réalisons au passage un très confortable profit de 40% ! Qui plus est sur du vent ! L’appât du gain étant ce qu’il est, la tentation sera  forte de ne pas revendre nos bons du Trésor brésiliens en espérant qu’ils continueront à évoluer de la même manière par la suite. Et ce, d’autant plus que la politique d’expansion monétaire de la FED (création de dollars en « faisant tourner la planche à billet ») incite fortement à penser que le dollar continuera à se déprécier.

Mais l’effet est encore plus pervers que cela, et c’est ici qu’intervient le mécanisme à la Ponzi. Par notre propre comportement spéculatif, tel un Pygmalion moderne, nous générons ce que nous espérons. D’un côté, en empruntant à la FED nous mettons des dollars sur le marché monétaire, accroissons son offre et donc tendons à en faire baisser sa valeur. De l’autre, en achetant des bons du Trésor émis en reals, nous accroissons la demande sur cette monnaie et contribuons à la faire s’apprécier ! On pourrait remarquer au passage que l’on accroît la demande en bonds du Trésor brésiliens ce qui devrait en faire diminuer le rendement. Mais ce rendement de 6% est bien secondaire par rapport à celui générer par la dépréciation monétaire ! En conséquence, plus nous sommes nombreux à jouer du système, plus il est profitable. Et quand on sait que 95% des 4000 milliards de $ échangés quotidiennement sur les marchés ne concernent que des échanges spéculatifs (5% d’échanges commerciaux …), on imagine l’ampleur que cela peut prendre.

Néanmoins, on ne peut concevoir un système qui produise ad vitam aeternam un profit annuel de 40% sur du vent. A un moment donné, le flux d’investisseurs va se tarir et/ou la confiance disparaître.

 

 

 

 

Qu’adviendra-t-il alors ?

Il est probable que l’immense majorité des investisseurs cherchera à récupérer ses gains, générant simultanément sur les marchés une forte offre en reals et une très faible demande en bons du Trésor brésiliens. Les successeurs de Lula devront donc alors négocier leurs emprunts sur les marchés à des taux très élevés pendant que le cours de leur monnaie s’effondrera au profit d’une brutale remontée du dollar. « Notre monnaie, votre problème » disait déjà en 1971 Mr Connaly[3]. A cette exception près qu’à la fin du match le problème risque fort de se retourner contre son géniteur. Car une fois que nos investisseurs auront reconvertis tous leurs bons du Trésor brésiliens en dollars, il se trouvera sur les marchés une masse énorme de la monnaie américaine. Et il n’est pas évident que cette masse trouvera preneur, ce qui entrainera une crise de confiance aigüe envers le billet vert. On pourrait voir, au figuré, nos investisseurs, tels les Allemands de la République de Weimar, trainer des brouettes entières de billets devenus monnaie de singe. La secousse sur l’économie mondiale prendrait alors des allures de tsunami planétaire. Quant aux conséquences politiques d’une économie planétaire en ruine … il suffit de regarder l’Histoire pour en avoir un aperçu.

Au demeurant, il est déjà étonnant, aux vues des titanesques masses de dollars présentes dans les différentes réserves bancaires (centrales ou privées), couplées aux émissions régulières de la FED, que l’on puisse encore avoir confiance en la monnaie de l’Oncle Sam. Et pourtant, la confiance est l’élément central de tout système capitaliste.

 

 

Ce scénario n’est bien sûr qu’une vue simplifiée, voire simpliste, des manœuvres spéculatives mondiales liées aux fluctuations monétaires et vont bien au-delà de ces élémentaires échanges entre dollar et real. C’est un jeu bien plus complexe qui anime toutes les monnaies, mais aussi tous les produits dérivés[4], les titrisations[5] et autres CDS[6]. Notre scénario n’est donc que la part émergée de l’iceberg !

Les dirigeants du G20 avaient promis de mettre fin au capitalisme-casino. Il n’en est rien.  Et il n’en sera rien tant que :

-          Le change flottant des monnaies mondiales permettra des spéculations telles que celle que nous venons de décrire.

-          La finance n’aura pas été remise à sa place, à savoir comme un simple outil permettant de mettre en relation les investisseurs et les épargnants et non comme une « production » en soi et … pour soi.

Dans ce registre (et uniquement dans ce registre), c’est en fait en partie une approche « néo-physiocrate » qu’il est convenu d’adopter. Au XVIIIe siècle,  les physiocrates estimaient que l’industrie et le commerce étaient des activités stériles ne produisant rien car elles ne faisaient que transformer les produits générés par l’agriculture. Cette pensée, ante-industrielle, est bien sûr en elle-même dépassée. Mais replacée dans le contexte contemporain elle a toutes sa valeur : la finance en soi ne produit rien, il est donc inconcevable que, tel un vampire accroché à sa proie, elle draine toutes les ressources de l’économie, à commencer par les ressources humaines (on voit ainsi les élèves les plus brillants des écoles de commerce, mais aussi d’ingénieurs (!), se destiner, non plus à la recherche ou la grande production, mais à la finance). C’est donc en ce sens qu’elle doit être bridée. Il est donc des plus sains que les revenus de ceux qui se consacrent à cette activité « stérile » soient plafonnés afin que les meilleurs cerveaux se consacrent à ce qu’il y a de plus productif.

Bien plus important, si l’on admet que le rôle de la finance n’est que de mettre en relation l’épargnant et l’investisseur, il est fondamental que l’épargnant sache où part son « bas de laine » (quelque en soit le volume), mais surtout que l’investisseur n’emprunte que pour …. investir et non spéculer ! Or, cela implique également la disparation des créations monétaires bancaires. C’est-à-dire que les banques cessent de créer de l’argent de leur propre initiative et ne fonctionnent que sur fonds propres (ou du moins bien plus que ce qu’elles ne font aujourd’hui et que les 5 ou 10% vaguement exigés par les dirigeants du G20). Quand on sait que le ratio épargne/crédit des ménages américains est de l’ordre de 1 pour 300 (c’est-à-dire que pour 1 dollar épargné, il y en 300 de crédits en circulation !), on peut légitiment s’interroger sur la viabilité d’un tel système. Un jour ou l’autre, la fantastique bulle monétaire artificielle existant au-dessus de nos têtes devra bien finir par dégonfler. Sera-ce le fait d’une pression maîtrisée des dirigeants mondiaux ou d’une explosion anarchique … et surtout anarchisante ?

 

 



[1] : Laurent L. Jacque, Mythes et réalités de la guerre des monnaies, Le Monde diplomatique, décembre 2010.

[2] : Une pyramide de Ponzi est une escroquerie financière qui consiste à rémunérer des placements financiers, promis à des rendements mirobolants, par les apports des nouveaux entrants. Le système fonctionne tant que le nombre de nouveaux entrants est suffisant. Quand ce flux ce tarit, les rendements ne peuvent plus être honorés et la pyramide s’écroule, emportant avec elle les capitaux des investisseurs qui ne se sont pas retirés du jeu à temps. C’est le dispositif utilisé par le notoirement célèbre Bernard Madoff. Pour en savoir plus : http://fr.wikipedia.org/wiki/Ponzi.

[3] : Directeur du Trésor américain.

[4] : Un produit dérivé financier est un contrat entre deux parties qui fixe des flux financiers fondés en fonction de l’évolution de la valeur d’un produit sous-jacent, réel ou imaginé. Le produit dérivé ne requiert en général pas ou peu de placement initial en fonds propres car son règlement s’effectue à une date future et qu’entre temps il peut donc avoir changer de main à de multiples reprises. On peut tout à fait créer un produit dérivé dont le produit sous-jacent est lui-même un dérivé … et ainsi de suite …

[5] : La titrisation consiste à transformer en titres financiers, soumis à la loi de l’offre et de la demande, un actif financier (par exemple une dette).

[6] : Le credit default swap est un contrat de protection entre acheteurs et vendeurs. Ce contrat permet au vendeur de s’assurer d’une défaillance de paiement de l’acheteur. Le CDS est en pratique un produit dérivé de la dette de cet acheteur : il évolue en fonction de la loi de l’offre et de la demande, s’appuyant elle-même sur la confiance des investisseurs dans la capacité de l’acheteur à honorer la créance.  Malgré toutes les déclarations de bonnes intention, les spéculations sur les CDS continuent à aller bon train et s’autoalimentent selon un schéma identique à celui décrit ici (lire : http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/12/17/il-faut-mutualiser-les-dettes_1454863_3232.html ). Et ce qui est encore plus pernicieux, c'est qu'il est possible d'acheter des CDS sans être propriétaire de la créance. En gros, cela signifie que vous pouvez prendre une assurance incendie sur la maison de votre voisin. Dans ce cas, vous aurez toutes les bonnes raisons de vous frottez les mains si sa maison prend feu ...

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