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L'Oeil de Brutus

SUR LA PROPAGANDE NEOLIBERALE

8 Août 2012 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Idées

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SUR LA PROPAGANDE NEOLIBERALE

Le 5 août 2012, Le Cercle des libéraux mettait en ligne une interview de Guy Millière, l’un des chefs de file français du courant ultralibéral et néoconservateurs[i]. Le Paul Wolfowitz français en quelques sortes (Guy Millière a soutenu Geroges W. Bush lors des présidentielles américaines de 2000 et 2004 et s’est prononcé en faveur de la guerre en Irak[ii]). Cette interview est une pure illustration de propagande néolibérale, à faire pâlir d’envie Goebbels ou La Pravda de la grande époque soviétique.!

Quelques exemples :


- "Le monopole public sur l’enseignement supérieur " : c'est archi faux. Contre-exemples : les écoles de commerce ne sont pas des écoles publiques et ça fait bien longtemps que l'on n'y enseigne que les dogmes libéraux. Les universités publiques ont certes tendance à être classées "à gauche"[iii], mais, du fait du système de l’enseignement supérieur français, leurs étudiants ont un poids négligeable dans l'économie, les grandes entreprises recrutant essentiellement des HEC. En outre, même dans la grande école publique par excellence, l'ENA, on apprend à brûler Keynes et à vénérer les dogmes libéraux.


- L'absence de financement pour les recherches en économie, tendance libérale. Faux et archi-faux : il suffit de voir la galaxie des clubs de pensée qui gravite autour du MEDEF ou encore les travaux de l'Institut Montaigne ou de l’institut Turgot (dont M. Millière est président du conseil scientifique).


- "la gauche est, par définition, hostile à la liberté économique". Il suffit de voir ce que fait le PS ... Les plus grandes mesures de "libéralisation" et de dérégulation (notamment en matière financière) ont été faites par la gauche.

 

On remarquera au passage le discours clivant classique des extrémistes : pour M. Millière, en économie on est soit marxiste soit libéral, entre les deux rien n'existe. Et quand on est libéral, on se réclame forcément de Hayek. Stuart Mill, Sen, Aron, Tocqueville, Max Weber, Guillot, etc. sont déjà des traitres ou presque.

Ce qui est drôle c'est que les marxistes[iv]tiennent exactement le même propos : les totalitarismes se rejoignent.


Et je passe sur l'habituel non-sens de l'amalgame libéralisme économique - libéralisme politique ... Les régimes les plus libéraux économiquement n’ont pas été les grandes démocraties occidentales mais bel et bien les dictatures sud-américaines de Pinochet et consorts, sous la férule de l’Ecole de Chicago de Milton Friedman, comme l’a bien illustré Naomi Klein[v]. Friedrich Hayek, le maître à penser de M. Millière qu’il ne se prive pas de citer, n’avait d’ailleurs pas hésité à avouer : « Parfois il est nécessaire pour un pays d’avoir, pour un temps, une forme ou une autre de pouvoir dictatorial […] Personnellement je préfère un dictateur libéral plutôt qu’un gouvernement démocratique manquant de libéralisme »

 

Guy Millière déplore l’absence de parti politique d’importance se réclamant ouvertement libéral. On finirait par se demander si cette posture victimaire ne relève par la paranoïa. Car s’il n’existe pas à l’Assemblée ou au Sénat de groupe libéral, ne serait-ce pas tout simplement parce que les principaux partis (PS, MODEM, UMP) sont depuis longtemps convertis aux dogmes néolibéraux, et tout particulièrement ceux du fameux consensus de Washington[vi] ?


Au final, Guy Millière dresse le portrait du France fondamentalement dirigiste et étatiste. Ce serait oublier que trente ans de politiques néolibérales du PS et de l’UMP ont considérablement allégé le poids de l’Etat dans l’économie : le ministère du Plan a disparu et la quasi-totalité des entreprises publiques ont été privatisées, transformant ainsi des monopoles d’Etat en monopoles ou oligopoles privés ou semi-privés. Le taux marginal de la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu n’a jamais été aussi faible depuis les années 1935[vii]. Le droit du travail et la fiscalité des entreprises se sont simultanément – et paradoxalement – assouplis et complexifiés, pour le plus grand bonheur des multinationales et le malheur des PME.

Certes, on pourra rétorquer que proportionnellement au PIB, le poids des prélèvements obligatoires n’a jamais été aussi important (et non leur part dans le PIB[viii]). Mais cela amène justement à s’interroger sur l’efficacité des politiques conduites depuis trois décennies, car les dépenses de l’Etat concernent aujourd’hui beaucoup moins des interventions directes dans l’économie (même ses deux principaux chapitres de dépenses – l’éducation et la défense – ont baissé proportionnellement au PIB) que des transferts sociaux et… les intérêts de la dette publique[ix]. Paradoxalement, 30 ans de politiques néolibérales ont donc accru le poids des prélèvements obligatoires, d’une part pour faire face à l’endettement avec intérêts (alors que l’Etat pouvait auparavant financer sa dette à très bas coût auprès de sa banque centrale[x]), et d’autre part pour faire face à la montée du chômage de masse.

 

En quelques lignes d’interview, Guy Millière nous admoneste donc, sur un ton péremptoire et dogmatique, une litanie d’approximations et de contre-vérités, montrant ainsi, s’il était encore possible de s’y tromper, la vacuité d’une idéologie, quasi-mystique par sa foi aveugle dans le marché tout-puissant, qui n’a fait que développer un capitalisme du désastre que quelques mollahs et grands inquisiteurs du dogme néolibéral sauce Hayek-Friedman s’évertuent encore à défendre malgré l’ampleur des catastrophes économiques, financières et sociales que tout à chacun a pu constater. Comme le souligne James K. Galbraith dans L’Etat prédateur, la plupart des économistes un tant soit peu sérieux ont abandonné la théologie du marché tout puissant. Il ne nous reste plus que quelques Guy Millière pour nous faire de ces sermons. Mais ces sermons conservent encore leur force car ils servent une ploutocratie qui, cyniquement, sait les utiliser à la défense de ses intérêts : « Cette idéologie n'a donc plus pour but l'enrichissement de l'ensemble via les acteurs de l'économie, mais bien l'enrichissement des acteurs de l'économie via l'ensemble. »[xi]

 



[i] M. Millière est également inconditionnellement pro-Israël, allant jusqu’à soutenir que la notion de « peuple palestinien » était « une invention récente de propagandistes haineux et antisémites » (L’imposture palestinienne, Metula News Agency, 13 juin 2011. Cet article est disponible sur ce lien : http://unnouveaumondelibre.ning.com/group/israel/page/6425728:Page:1210, et c’est également un autre bel exemple de propagande à la limite du paranoïaque).

 

[ii] : Le 27 octobre 2010, dans l’émission « Ce soir ou jamais », il soutenait encore que Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive …

 

[iii] Mais quand on voit le programme et la politique du Parti socialiste, on peut bien se demander ce que « de gauche » veut dire …. Lire – entre autres – Theux, Pourquoi le clivage gauche-droite est dépassé, L’Espoir, 30 janvier 2012.

 

[iv] « L’idéologie du « politiquement correct » (PC), est rarement analysée avec toute la rigueur souhaitable. Elle est l’inverse du communisme, pour qui la Liberté est atteinte à partir du moment où tout est commun. Pour le PC, celle-ci est atteinte quand tout est privé. C’est un individualisme absolu. Anthropologiquement, c’est l’aberration symétrique du communisme, qui annulait l’individu dans le collectif.» Henri Hude, Héros, victime, judiciarisé, Inflexions n°15. Sur l’idéologie du politiquement correct, lire Henri Hude, Démocratie durable. Monceau 2010.

 

[v] Naomi Klein, La Stratégie du choc, Actes Sud 2008.

 

[vi] Proposé par l’économiste John Williamson et largement inspiré des thèses néolibérales de l’école de Chicago, le consensus de Washington propose 10 points à appliquer aux économies d’Etat en difficulté :

  • Stricte  équilibre des comptes de l’Etat (pas de relance keynésienne) (= règle d’or du traité européen de stabilité) ;
  • Réorientation des dépenses publiques vers des secteurs offrant à la fois un fort retour économique sur les investissements, et la possibilité d'améliorer les inégalités de revenu (soins médicaux de base, éducation primaire, dépenses d'infrastructure) ;
  • Réforme fiscale anti-redistributive ;
  • Libéralisation des taux d'intérêt ;
  • Un taux de change unique et compétitif ;
  • La libéralisation du commerce extérieur ;
  • Elimination des barrières aux investissements directs de l'étranger ;
  • Privatisation des monopoles ou participations ou entreprises de l'État, qu’il soit — idéologiquement — considéré comme un mauvais actionnaire ou — pragmatiquement — dans une optique de désendettement ;
  • La déréglementation des marchés ;
  • La protection de la propriété privée, dont la propriété intellectuelle.

Le consensus de Washington a été imposé par le FMI aux Etats qui ont du avoir recours à ses prêts, avec des conséquences le plus souvent catastrophiques, notamment en Amérique latine. De la même manière, il est aujourd’hui imposé aux Etats européen, notamment par le biais de la Troïka (FMI, BCE, Union européenne).

 

[vii] Cf. Thomas Piketty, Emmanuel Saez, Camille Landais, Pour une révolution fiscale, Seuil La République des idées, 2010. 

 

[viii] Parler de part des prélèvements obligatoires dans le PIB (et non rapporté est au PIB) est un contre-sens, non dénué d’arrière-pensées idéologiques. En effet, la même ressource peut être taxée plusieurs fois dans la même année. Ainsi des prélèvements sociaux permettront de payer le salaire d’un médecin ou encore les indemnités d’un chômeur et ces derniers revenus se retrouvent eux-mêmes, la même année, soumis à diverses taxes (prélèvement sociaux, impôts sur le revenu, impôts locaux, TVA, etc. …). Lorsque l’on calcule donc la somme des prélèvements sociaux, on somme donc de l’argent qui est passé plusieurs fois dans les mains de l’Etat dans la même année. Théoriquement, on pourrait donc très bien avoir des prélèvements sociaux largement supérieurs à 100% du PIB. Un parallèle peut être fait avec les chiffres d’affaire des entreprises : si on somme tous les chiffres d’affaires réalisés en France, on s’aperçoit  que cette somme dépasse largement le PIB, ce qui est normal puisque une partie du chiffre d’affaire d’une entreprise est aussi celui d’une autre entreprise.

En pratique, parler de la part des prélèvements obligatoires dans le PIB relève de la manipulation intellectuelle pour tenter de nous faire croire que l’Etat « s’accapare » un part importante de la richesse nationale (le raisonnement vaut aussi pour les dépenses de l’Etat). Sur ce sujet, lire Francisco Vergara, La « part » des dépenses publiques dans le PIB, Le Monde, 14 novembre 2011.

Les néolibéraux utilisent une autre manipulation intellectuelle avec le bouclier fiscale en prétendant qu’on ne doit pas verser plus de la moitié de ses revenus à l’Etat. Sauf que majorité des classes moyennes voient plus de 50% de leurs revenus partir en taxes lorsqu’on inclut la TVA dans le calcul. Mais celle-ci n’étant pas incluse dans le bouclier fiscal, les classes moyennes n’en bénéficiaient pas. Les très aisés si ….

 

 

[xi] Sylvain Dérèse, La Négation de la collectivité, Le Monde (blog), 3 janvier 2011.

 

 

 

 

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