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L'Oeil de Brutus

PROTECTIONNISME, AUTARCIE ET PETITES HYPOCRISIES LIBRE-ECHANGISTES. ET SI ON REPARLAIT DE LA CHARTE DE LA HAVANE ?

11 Septembre 2012 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Idées

salaires roumains

 

 

PROTECTIONNISME, AUTARCIE ET PETITES HYPOCRISIES LIBRE-ECHANGISTES. ET SI ON REPARLAIT DE LA CHARTE DE LA HAVANE ?

 

 

« Le prédateur déteste le rempart, la proie aime bien »

  Régis Debray, Eloge des frontières, Page76.

 

 

Les ennemis du protectionnisme justifient le plus souvent leurs positions libre-échangistes en arguant que le protectionnisme conduirait nos entreprises à ne pouvoir vivre que sur le marché national, entrainant alors un fort déficit commercial (puisque nous devrons continuer à importer, notamment les matières premières énergétiques) et finalement une forte dépression économique. Mais cela n’est pas du protectionnisme. Cela s’appelle l’autarcie. Et les libre-échangistes le savent très bien. Ils utilisent cet argument de sophiste pour tromper le public.

Le protectionnisme ne consiste pas à transformer les frontières en murs infranchissables. Pour reprendre Régis Debray : «  Le mur interdit le passage ; la frontière régule. Dire d’une frontière qu’elle est une passoire, c’est lui rendre son dû : elle est là pour filtrer »[1]. Ainsi, le protectionnisme ne consiste qu’à exiger un simple principe de réciprocité : si vous ne respectez pas les mêmes principes sociaux et environnementaux que nous, alors nous mettrons en place un tamis afin que vos exportations ne viennent pas détruire ce que nous avons construit en termes de protections sociales et environnementales. Si de surcroit vous appliquez des restrictions à la vente de nos produits sur vos marchés, alors nous appliquerons les mêmes restrictions à vos produits. A contrario, si vous et nous adoptons les mêmes règles, vos produits circuleront librement. Le protectionnisme ne consiste qu’à appliquer des normes pour compenser les distorsions de concurrence nées des dumpings fiscal, social, environnemental et législatif.

 

Une entreprise établie dans un pays qui n’impose pas de fiscalité sur les bénéfices est-elle en situation de « concurrence libre et non faussée » avec une de nos entreprises qui reverse une partie de ses bénéfices pour le bien de la collectivité ? Non.

Une entreprise qui fait travailler ses employés 60 heures par semaine, sans sécurité sociale, sans assurance chômage et sans retraite est-elle en situation de « concurrence libre et non faussée » avec une de nos entreprises qui respecte des normes humaines de travail et paye des cotisations pour que ses employés puissent se soigner, bénéficier d’une retraite et d’une allocation chômage lorsqu’ils perdent leur emploi ? Non.

Une entreprise qui peut allégrement polluer sans qu’aucun compte ne lui soit demandé est-elle en situation de « concurrence libre et non faussée » avec une de nos entreprises qui respecte des normes qui pourront permettre (espérons-le …) à nos enfants de vivre sur une Terre encore habitable ? Non.

Une entreprise qui bénéfice de texte législatifs qui imposent à son Etat d’en faire son premier client[2]est-elle en situation de « concurrence libre et non faussée » avec une de nos entreprises qui ne bénéficie nullement de ce type de favoritisme ? Non.

A l’exact opposé de ce qu’ils racontent, les libre-échangistes sont les ennemis de la « concurrence libre et non-faussée ». Ils sont les adeptes de la disparition de toutes contraintes fiscale, sociale et environnementale afin que le prédateur puisse dévorer en paix la proie. La loi de la jungle. Le retour au féodalisme.

 

Et que se passe-t-il en l’absence de telles contraintes ? Des masses de travailleurs très faiblement rémunérées réalisent à faibles coûts des produits que leurs faibles revenus ne leur permettent pas d’acheter. Ces produits sont alors exportés vers des pays ou le niveau de vie est plus élevés et l’ou pourra se les acheter à crédit, car les revenus issus du travail dans ces mêmes pays tendent aussi à baisser du fait de la concurrence distordue dont ils sont victimes. Ces achats à crédit ont deux formes :

-          Les crédits à la consommation que l’on alloue facilement aux ménages pour compenser leurs pertes de pouvoir d’achat. C’est ce qu’ont fait les Etats-Unis.

-          Les crédits réalisés par les Etats auprès des marchés financiers afin de conserver sous perfusion le corps social à coups de prestations sociales qui n’ont plus grand-chose de redistributive[3]car on a dans le même temps allègrement alléger la fiscalité des plus riches. Cela a été le choix de l’Europe occidentale.

Cela est fondamental à comprendre : la crise de la dette (tant privée que publique) est née de la non-compensation de la distorsion de concurrence réalisée par ceux qui ne respectent pas de normes sociales et environnementales. Henry Ford, que l’on ne pourra certainement pas taxer d’anticapitalisme, avait bien compris que pour bien vendre ses automobiles il valait mieux bien rémunérer ses employés pour qu’ils aient les moyens de les acheter. Aujourd’hui, le compromis fordiste s’est inversé : il s’agit de payer les employés le moins possible de manière à dégager les marges les plus élevés possibles ; il y aura bien un pigeon à l’autre bout de la planète pour acheter mes produits à crédit.

Ce libre-échangisme est donc une affaire de prédateurs : pour que les plus forts, en fait les possédants et les rentiers, puissent d’un côté bénéficier d’une main d’œuvre à vil prix sur laquelle ils peuvent dégager les marges maximales et de l’autre vampiriser à crédit les Etats-providence. Ainsi, l’obésité de ces derniers issue de l’explosion de leurs dépenses sociales n’est qu’un effet pervers de la mondialisation libre-échangiste dérégulée. Les libéraux crient à l’hallali contre les déficits publics et les dépenses sociales mais ils en sont, par leur dogmatisme, les premiers responsables.

 

Pour s’en défendre et tenter de faire croire l’indissociabilité des liens tissés par la mondialisation entre pays développés et pays à main d’œuvre à faible coût, les patrons de multinationales argumentent régulièrement que la réciprocité existe puisqu’ils effectuent une part croissante de leurs chiffres d’affaire dans les seconds. C’est là encore rhétorique de sophiste. Le chiffre d’affaire n’est pas la valeur ajoutée ni encore moins la création d’emplois, les protections sociale et environnementale. Qu’importe à l’ouvrier licencié de PSA que son ex-entreprise parvienne à vendre des voitures aux Chinois ou aux Roumains si ce n’est pas lui qui les construits.

 

Les mêmes libéraux prétendent, avec un aplomb qui ne cesse de surprendre, que tout cela est une chance pour nous puisque cette mondialisation-là nous encourage à nous tourner vers les hautes technologies. La sempiternelle « destruction créatrice de Schumpeter. Crois-t-on pouvoir faire des 65 millions de Français autant d’ingénieurs hautement qualifiés ? Mais nous rétorque-t-on chacun de ses ingénieurs générera par ses revenus une multitude d’emplois de services. Certes, mais alors combien d’ingénieurs pourront être employés dans les hautes technologies d’avenir ? Parions sur 500 000, et le chiffre est déjà extraordinairement élevé. Peut-on sérieusement envisager de créer suffisamment d’emplois de service à partir de cela ? Et quand bien même, est-ce là la société que nous voulons : quelques grosses têtes grassement rémunérées entourés de serviteurs bien dociles ?

Il suffit en outre de regarder les formations d’enseignement supérieur des grands émergents – la Chine et l’Inde – pour constater qu’à coups de millions d’ingénieurs formés chaque année, et même si cette formation demeure de qualité inférieure à la notre, il n’est pas gagné que notre avance technologique perdure bien longtemps.

 

Qu’on ne s’y trompe d’ailleurs pas : ces grands émergents ne sont pas les grands gagnants de nos délocalisations. Car la grande bataille des dumpings se joue bel et bien en Europe, dans laquelle les nouveaux venus de l’Est ne se privent pas de conserver bien bas leurs salaires et leurs niveaux de protection sociale tout en s’asseyant allégrement sur les normes environnementales pour bénéficier au mieux de ce formidable grand marché commun. Rassurons-nous, ce ne sont pas non plus leurs populations qui en profitent : leur pouvoir d’achat n’évolue que peu. L’immense bénéfice qui est retiré part dans les mains de la ploutocratie locale … et française. Que croyez-vous donc que fait Renault en Roumanie ?

Il est d’ailleurs remarquable de noter que dans le même temps, précurseur comme elle l’est depuis décennies, Toyota s’efforce de produire là où elle vend, pressentant probablement que les consommateurs, qui sont aussi les producteurs (ou du moins aimeraient le demeurer), finiront bien un jour par être lassés d’être les idiots du village planétaire et regarderont d’un œil attentif les lieux de production des produits qu’ils achètent. La firme japonaise pourra alors clamer, ce qu’elle n’est déjà pas loin de faire, « acheter français, acheter Toyota ! ». Car Toyota est dès à présent le premier constructeur automobile français (!), mais en plus de cela, n’a détruit aucun emploi depuis le début de la crise ! [4]

Mais revenons à nos pays d’Europe de l’est. Grâce à leur intégration rapide, l’Europe du marché commun est ainsi devenue le plus grand exemple de distorsion de concurrence. Et si sa Commission est toujours très forte pour diligenter la mise à l’index des Etats qui ont encore le culot d’appuyer leurs entreprises nationales, elle est bien silencieuse face à ceux qui pratiquent les politiques du moins-disant fiscal et social. Quand elle n’est pas clairement à l’origine de cette guerre larvée de tous contre tous comme elle avait su le montrer avec la fameuse directive Bolkenstein.

L’euro est venu en rajouter une louche à la distorsion : non seulement les nouveaux entrants peuvent se targuer d’un niveau de protection sociale rudimentaire et peu coûteux qui attire les entreprises, mais en plus ils ne sont pas soumis à la contrainte de l’euro fort, leurs monnaies pouvant restées sous-évaluées par rapport à la monnaie unique. Aux dumpings fiscal, social et environnemental est venu s’ajouter le dumping monétaire. Le tableau est parfait et le grand vainqueur est … l’Allemagne qui a su y délocaliser les productions de pièces détachées, produites ainsi à faible coût dans une monnaie faible pour être assemblées chez elle au prix fort de l’euro.

On passera encore sur l’anti-truisme « le protectionnisme c’est la guerre », point Godwin de la pensée unique libre-échangiste, que nous pondent les libéraux à court d’arguments et bien incapables de développer cette assertion. Il suffira simplement de leur faire remarquer que c’est la politique d’austérité et du mark fort du chancelier Brüning qui a entrainé l’Allemagne du début des années 30 dans une forte récession, précédant et annonçant l’arrivée d’Hitler au pouvoir[5].  

A l’issue de la seconde guerre mondiale, les dirigeants politiques des pays vainqueurs l’avaient d’ailleurs bien compris en signant le 24 mars 1948 la charte de La Havane, qui ne sera jamais ratifiée en raison du changement de majorité (victoire des Républicains) aux Etats-Unis. Cette charte avait pourtant tout du protectionnisme raisonné et négocié en intégrant le plein emploi dans ses objectifs, en encourageant l’équilibre des balances commerciales, l’adoption de normes de travail équitable, le contrôle des mouvements de capitaux, en autorisant les aides d’Etat aux entreprises et en interdisant les …. dumpings ! Mais depuis l’idéologie néolibérale a fait son lit et lorsqu’on l’on constate les dérèglements de l’économie mondiale en générale, et de la finance en particulier, si la pensée unique libérale se prend à évoquer du bout des lèvres un nouveau Bretton Woods, elle se garde bien de remettre en mémoire la charte de La Havane. Il est vrai que cela pourrait relancer le débat pour proposer une autre forme de mondialisation.

 

 

 

Sur le protectionnisme et ses ennemis, on pourra également se référer à cet excellent (et court) ouvrage : http://boutique.monde-diplomatique.fr/le-protectionnisme-et-ses-ennemis.html(fiche à venir sur le présent blog)                                         

 

 



[1] Régis Debray, Eloge des frontières, Gallimard 2010, page 39. Ma fiche sur cet ouvrage : http://loeildebrutus.over-blog.com/article-eloge-des-frontieres-82266267.html

[2] Par exemple le Buy American Act  aux Etats-Unis.

[3] Elles ne le sont que des classes moyennes vers les classes populaires, du moins jusqu’à ce que les premières rejoignent ces dernières …. Les plus aisées, de par les différentes niches fiscales et les multiples dispositifs « d’optimisation » parviennent quant à elles très bien à se soustraire à l’impôt.

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