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L'Oeil de Brutus

POUR EN FINIR AVEC LE DECLINISME CULPABILISATEUR

19 Septembre 2012 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Idées

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 POUR EN FINIR AVEC LE DECLINISME CULPABILISATEUR

 

 

« Notre peuple porte de graves blessures, mais il suffit d’écouter battre son cœur malheureux pour connaître qu’il entend vivre, guérir, grandir. Le jour va venir où, rejetant les jeux stériles et réformant le cadre mal bâti où s’égare la nation et se disqualifie l’Etat, la masse immense des français se rassemblera sur la France. »

Charles De Gaulle.

 

 

 

Les Français sont fainéants, obtus, assistés, râleurs, grévistes, accrochés à leurs privilèges sociaux, réfractaires aux réformes et à la mondialisation. Ces antiennes  sont psalmodiées depuis des lustres par toute une presse qui assume ouvertement son néolibéralisme (Le Figaro, Les Echos, Le Point[1]) mais aussi par une autre frange de la presse française (Le Monde[2], Libération, L’Express)[3], certes pour cette dernière de manière plus ambiguë et inavouée : il faut bien faire semblant d’aimer le bas peuple. Cette rhétorique justifierait et annoncerait l’inexorable déclin français et sa sortie de l’histoire du monde par la petite porte, direction la catégorie « sous-développé ». Ce qui est tout de même paradoxal, c’est qu’alors même que ce langage est tenu depuis des années, voire des décennies[4], la tiers-mondisation de la France tant annoncée se fait toujours attendre : 6epuissance économique mondiale, 2e réseau diplomatique de la planète, 3e puissance militaire, régulièrement dans le tiercé de tête des pays receveurs d’investissement directs de l’étranger (IDE) tout en étant l’un des premiers investisseurs mondiaux à l’extérieur, la France est toujours là et occupe dignement sa place au Conseil de sécurité de l’ONU. Alors quoi ? L’eschatologie libérale n’arrive toujours pas à venir à bout de ce vieux pays ?

Les déclinistes, ces éditorialistes de bazar, ces « éditocrates », ne semblent même pas se rendre compte  qu’ils reprennent les mêmes argumentaires que cette presse de la fin des années 30 qui hurlait après les acquis sociaux du Front Populaire et se ralliera pour une bonne partie d’entre elle et sans vergogne à la « Révolution nationale » : pour elle si la France avait perdu en mai 40, c’est que les Français, ces fainéants, l’avaient bien cherché. Pourtant, toute analyse historique un tant soit peu sérieuse[5]dément cette théorie : en mai 40, le soldat français s’est globalement bien battu, ce sont ses élites (et pas seulement les élites militaires) qui l’ont abandonné.

En fait, derrière l’accusation de bassesse du peuple, on retrouve toujours en arrière-fond le mépris d’une caste qui n’admet toujours pas d’avoir à en céder à « la Gueuse ». La presse néolibérale d’aujourd’hui n’ose plus nommer ainsi la République, mais on y retrouve bien un arrière-goût nauséabond de Je suis partout, de cette caste aux accents maurassien par le verbe hautain et le mépris du peuple, qui prétend avoir raison contre tous, malgré tous et qui d’ailleurs n’hésite pas s’imposer – ou tenter de l’imposer – à tous à coups de traités européens et de coups d’Etat technocratiques et silencieux[6]. C’est le même mépris qu’affectionnait une grande partie de l’aristocratie d’Ancien Régime s’accrochant à ses privilèges, notamment fiscaux (le « bouclier fiscal » de l’époque …) : le peuple n’a qu’à payer pour combler les déficits, puisqu’il en est responsable. Et c’est cette même aristocratie qui court se réfugier à Coblence pour prendre les armes contre son propre pays. Cette même aristocratie qui trente ans plus tard s’attribue à la Restauration le « milliard des émigrés » comme aujourd’hui un millionnaire déchu parvient, par ses copinages au plus haut niveau de l’Etat, à obtenir un chèque de plusieurs centaines de millions d’euros du Trésor public au titre d’une banque qu’il a coulé et que le contribuable a déjà du renflouer. C’est le même mépris que l’on retrouve en 1870 dans la bourgeoisie versaillaise qui n’hésite pas à s’accointer avec l’envahisseur prussien pour tirer sur son propre peuple. Il ne s’agit pas ici de « mettre à lanterne » tous les bourgeois et les aristocrates, mais simplement de dénoncer ce qui est devenu un fond de commerce : le mépris du peuple. Et après tout, Dominique de Villepin, que l’on ne pourra certes pas accuser de sympathies anarchistes ou communistes, fait le même constat : «  Cet esprit de Coblence – cette anti-France – on le trouve pendant la restauration, on le sent après la défaite de 1870, on le voit tenir le haut du pavé à Vichy. Il est composé d’un désir de revanche, d’une nostalgie d’un ordre ancien et de la prétention d’un petit nombre à gouverner le grand nombre ».[7] Ce fond de commerce du mépris du peuple n’est en outre souvent pas exempt d’intérêts masqués : sous le masque du prude libéral se cache bien souvent la marque de l’intérêt ploutocratique (sur le sujet, lire : Les économistes « experts » de la politique de l’offre). Le moralisme douteux qui veut que le peuple expie ses péchés sur l’autel de la rigueur masque mal la cupidité d’un petit nombre. Le déclinisme, cette abjecte haine de la nation, ce sordide reniement de soi, n’a en fait qu’un objectif : culpabiliser les classes populaires et moyennes afin de leur faire payer la facture d’une dette pourtant accumulée par quarante années de politique néolibérales qui ont vu les inégalités s’accroître comme jamais depuis la fin de la révolution industrielle, à coups de remise en cause de la redistributivité de l’impôt, de privatisation des intérêts collectifs, de libéralisation des marchés et des frontières, de dérégulation de la finance et d’obligation de financer notre dette auprès des marchés (pour le plus grand bonheur des rentiers).

 

Mais tous ces donneurs de leçons, ces « mépriseurs » du peuple, sont-ils simplement capables de tourner la tête de l’autre côté et d’avoir un réel regard critique vis-à-vis de cette élite qui n’en est plus une car muée en tristement banale classe dominante ? Cette « élite » politique incapable de réformer (si ce n’est dans le sens libéral) depuis trente ans non à cause de son peuple mais parce qu’elle s’est soumise aux corporatismes et aux clientélismes, à ceux qui crient le plus fort du fond de la rue ou qui murmurent les intérêts particuliers dans les couloirs des cabinets ministériels. Cette « élite » économique qui se gorge de salaires à 7 chiffres en récompense, dit-on, de leur « culture du risque » alors que le seul risque qu’ils prennent est doucereusement amorti par les sangles des parachutes dorés et les matelas des retraites chapeaux. Et qu’on ne s’y trompe pas, cette élite-là est toute aussi méprisante à l’égard de l’ouvrier qu’à celui du petit chef d’entreprise, écrasé sous les charges (que les « gros » ignorent à coups de multiples dispositifs « d’optimisation fiscale »), à peine mieux rémunéré que ses employés et qui trime avec eux chaque heure de la journée pour préserver une PME, car en cas de chute nulle sangle et nul matelas pour l’amortir, si ce n’est les quelques dispositifs sociaux que nos éditocrates libéraux rêvent de démanteler. Et c’est justement cette « élite » médiatique, trustant tant la radio, la télévision que la presse écrite et complice de la sous-culture de masse qui mélange allègrement divertissement, information, analyse et peoplisation, qui multiplie les accointances avec les deux « élites » précédentes pour abreuver le public – pardon, « l’opinion » dont elle prétend se faire le relais – de ses dogmes. Les accointances sont d’ailleurs la marque de fabrique de la « classe dominante » : les trois oligarchies se mélangent allégrement, multipliant liaisons, lieux de rencontre, mariages, clubs privés, pantouflages et rétro-pantouflages[8].

 

Mais leur arrivent-ils de sortir de leurs tours d’argent pour voir ces millions de Français qui triment chaque jour pour un salaire qui leur permet à peine de payer le loyer d’un appartement parfois insalubre coincé au milieu des tours ? Leur arrivent-ils seulement de parler à leurs femmes de ménages, cumulant les temps partiels pour atteindre parfois les soixante heures hebdomadaires qui leur permettent de nourrir leurs enfants qu’à leur grand regret elles n’ont pas le temps d’éduquer ? Car ce sont leurs salaires qu’ils veulent réduire au nom de la Sainte Compétitivité, déesse parmi les dieux de l’Olympe néolibéral.

 

Ces « élites », imperméables et rétives à toutes formes de critiques qu’elles ont vite fait de ranger dans la catégorie « populiste », ou mieux « fasciste »[9], ne rêvent que d’une chose : réaliser au sens premier l’illumination de Berthold Brecht : « Ne serait-il pas plus simple alors pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? »[10]. Car ces gens n’aiment pas le peuple. Ils n’aiment pas les Français. Et quand on n’aime pas les Français, c’est qu’on n’aime pas la France. Ne  voulant pas sacrifier à  la prise d’accents mélanchoniens (ou même sarkozien) que je reprouve, je vous laisse aller de vous-même à la conclusion qui s’impose …

 

 

 

 



[1] Sur ce dernier périodique le numéro du 13 septembre 2012 en est presque caricatural. On se référera entre autre à « Arrogance française » de Pierre-Antoine Delhommais (page 64). On y retrouve également bien sûr les indéboulonnables BHL, Nicolas Baverez, François Lenglet, Alain Duhamel et Franz-Olivier Giesbert. Mention spéciale pour la condescendance de dernier qui, en éditorial, applaudit des deux mains la moindre velléité néolibérale du président Hollande. Comme quoi le néolibéralisme est bel et bien ambidextre.

[2] Lire Frédéric Lordon, Corruptions passées, corruptions présentes, La Pompe à phynance, 19 juillet 2012.

[3] Lire Mathias Reymond, Les éditocrates sonnent le clairon de la rigueur, Acrimed, 12 décembre 2011.

[4] Ainsi celui que l’on peut désigner comme chef de file des déclinistes actuels, Nicolas Baverez, a-t-il sorti son La France qui tombe : Un constat clinique du déclin français(Perrin) il a près de 10 ans (2003) ; mais on peut retrouver le même type de propos dès les années 1970 (pour justifier la rigueur imposée par le gouvernement Barre) ou encore mieux dans les années 80 dont l’émission télévisée « Vive la crise »  animée par Yves Montand (et en partie orchestrée par Laurent Joffrin, actuel patron du Nouvel Observateur)  constitue un archétype du néolibéralisme culpabilisateur. Sur cette émission, lire Pierre Rimbert, Vive la crise, Le Monde diplomatique, février 1999.

[5] Sur une analyse « à chaud » de mai 40, lire Marc Bloch, L’Etrange défaite, Folio 1990. Voir également Jacques Sapir, Franck Stora, Loïc Mahé, 1940, et si la France avait continué la guerre …, Taillandier 2010.

[6] Il suffit pour s’en convaincre de ressortir les inepties qui nous ont été bassinées au moment du référendum sur la Constitution européenne en 2005 :

"Dire oui au traité, c’est plus que jamais dire à Bush que nous ne le laisserons pas faire. Dire non, c’est apporter un soutien de plus à ce fauteur de guerre, c’est déstabiliser l’Europe et donc faire le jeu de l’impérialisme américain. » Jack Lang, Libération, 10/11/2004.

« Je ne respecte par les défenseurs du « non » au traité constitutionnel qui se prétendent pro-européens. » Michel Rocard, Le Monde, 22 septembre 2004.

« (Le référendum est) une vérole anti-démocratique que la France aurait propagé dans l’ensemble de l’Europe. » Alain Minc, Le Monde, Le Figaro, 11 avril 2005.

« Le référendum est tombé sur une France somnambule. (…) Vous avez un garçon qui bosse toute la journée dans une usine à côté de Nancy. Il rentre tard le soir. J’aime autant vous dire qu’il a envie de boire une bière, il ne va pas regarder la Constitution dans le détail. » Claude Imbert, LCI, 15 avril 2005 (laissons donc effectivement ce jeune garçon à sa bière et son ignorance crasse et ne lui proposons surtout pas un débat, l’élite décidera pour lui …).

« Le désir référendaire correspond plus au fantasme rousseauiste du contrat inaugural qu’à un véritable besoin démocratique. »  Jacques Juillard, Le Nouvel Observateur, 23 octobre 2003.

« Je pense que, malheureusement, il faut leur dire : oui, les problèmes sociaux, votre petit confort personne, et bien aujourd’hui, ça doit passer en second » Serge Raffy (journaliste au Nouvel Observateur), I-télé, 29 mars 2005.

« Ceux qui font la fine bouche devant la Constitution européenne (devraient) avoir en mémoire les photos d’Auschwitz » Jean-Marie Cavada. Congrès de l’UDF, 22 janvier 2005 (comparer le non au référendum aux chambres à gaz, il fallait quand même oser …)

« Le parti du non est beaucoup plus cohérent qu’on ne veut bien le dire. C’est celui des petits rentiers prédateurs, des spoliateurs à la petite semaine et des xénophobes exaltés. Donnons-lui la chasse tout de suite et évitons-nous la déconvenue du non. » Alexandre Adler, Le Figaro, 30 mars 2005.

« Aujourd’hui se lève, comme parfois dans son histoire, une France malheureuse, obtuse, hargneuse qui, d’avance, dit « non » à tout et donc à la marâtre européenne. Une France qui ne règle plus son cours sur le « fanal obscur » du Progrès, et que travaille le « plaisir naturel de la démolition » […] Peut-être ont-ils raison ? Mais alors, à cette double et expresse condition que le dégât du « non » ne nous affuble pas, et pour longtemps, du bonnet d’âne européen, et qu’après avoir découvert l’Europe nous apprenions à découvrir la médiocre réalité de notre propre pays. » Claude Imbert, Le Point, 19 mai 2005.

« C’est une bonne idée d’avoir choisi le référendum, à condition que la réponse soit oui. » Valéry Giscard d’Estaing, Le Monde, 6 mai 2005.

Etc.

[7] Dominique de Villepin, De l’esprit de Cour, Perrin 2011, page 77.

[8] Dans les années 60, le sociologue Charles Willis différenciaient trois types d’élite dans la société : économique, politique et militaire. Pour que la société fonctionne, il faut que les intérêts de ces trois élites ne soient pas mêlés et qu’elles se contrôlent l’une l’autre afin d’assurer un équilibre au fonctionnement de la démocratie. Aujourd’hui, les communicants ont remplacé les militaires mais surtout les trois élites se sont mélangées, mettant à bas tout système de contrôle et d’équilibre entre elles et remettant gravement en cause l’équilibre démocratique. Cf. Sophie Coignard et Romain Gubert, L’Oligarchie des incapables¸ pages 10-11, Albin Michel 2012. Ma fiche sur cet ouvrage : http://loeildebrutus.over-blog.com/article-l-oligarchie-des-incapables-104530791.html .

[10] Berthold Brecht, La solution.

Origine de l'illustration : http://triton95.wordpress.com/tag/crise/

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