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L'Oeil de Brutus

LE PROTECTIONNISME ET SES ENNEMIS

23 Octobre 2012 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Lectures

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LE PROTECTIONNISME ET SES ENNEMIS

Ha-Joon Chang, Serge Halimi, Frédéric Lordon, François Ruffin, Jacques Sapir.

Editions des liens qui libèrent, 2012. Disponible ici.

  

PRESENTATION GENERALE

 

Le protectionnisme et ses ennemis est un recueil de quatre articles qui abordent le thème du protectionnisme et la manière dont ce thème est ostracisé du débat public,  escamotant celui-ci au bénéfice des dogmes libre-échangistes et néolibéraux.

 

DEVELOPPEMENT.

 

A travers La « menace protectionniste », ce concept vide de sens (février 2009), Frédéric Lordon démontre comment le protectionnisme est érigé en menace par une pure construction intellectuelle hypocrite, et souvent malhonnête, pour justifier les positions libre-échangistes.

Car pour dénoncer la menace protectionniste, encore faudrait-il que nous soyons dans un univers « non-protectionniste », un « level playing field » (page 13). Ce qui n’est absolument pas le cas. On nous affirme ainsi que la concurrence libre et non faussée est la règle en Europe. Est-ce vraiment le cas lorsque l’Estonie fixe à zéro son impôt sur les sociétés[i] ? Lorsque les ouvriers de Renault à Dacia Roumanie sont payés 300€ par mois ? Avec la Pologne qui refuse toute réglementation environnementale ? Avec le Royaume-Uni qui n’hésite pas à dévaluer discrètement sa monnaie de 30% par rapport à l’euro ? Avec le Luxembourg qui refuse toute transparence bancaire ? (page 14). Aussi, « pour que le « non-protectionnisme » ait un sens, il faudrait ajouter aux règles du libre-échange l’hypothèse de parfaite identité structurelle des systèmes socio-productifs mis en concurrence » (page 15). Et ceci est un leurre. Au final, « la concurrence non distordue dans les marchés a pour effet de faire jouer de la pire des manières – la plus déniée et la plus destructrice – la concurrence très distordue par les structures  » (par exemple la fiscalité, la réglementation du travail) (page 17). Cette simple analyse permet donc d’en déduire que « le concept de concurrence non faussée est une parfait ineptie. Et celui de protectionnisme avec, du même coup » (page 18).

 

Dans Du protectionnisme au libre-échangisme, une conversion opportuniste (Le Monde diplomatique, juin 2003), Ha-Joon Chang met en évidence, à travers une approche historique, comment la défense de l’une ou l’autre de ces positions économiques relève bien plus d’une opportunité économique que d’une position idéologique. Le schéma est simple : lorsque des pays ont voulu développer leurs industries, initialement en position d’infériorité par rapport à leurs concurrents, ils ont mis en place des barrières protectionnistes pour empêcher que ceux-ci étouffent leur industrie naissante ; a contrario, lorsque telle ou telle activité économique est plus puissante que celle de ses concurrents étrangers, le même pays tentera d’imposer un libre-échange le plus abouti possible.

Les nations occidentales en sont la plus parfaite illustration. Lorsqu’elles se trouvaient, il y a 3 siècles, « en voie de développement », elles n’ont pas hésité à imposer les barrières douanières qu’elles exigent aujourd’hui au tiers-monde et aux émergents de faire disparaître (page 24). Et, alors qu’à tort on la considère comme un parangon de libre-échangisme, la Grande-Bretagne a été la nation qui a été le plus loin dans ce registre, y compris d’ailleurs en terme de dirigisme étatique (pages 24-26). Les Etats-Unis, entrés plus tardivement dans l’ère industrielle, ont suivi la même politique (les tarifs douaniers par le biais de la loi Smoot-Harvey ont pu atteindre 48% en 1930) et la guerre de Sécession portait également sur les questions des tarifs douaniers, que le Nord désiraient élevés pour protéger l’industrie naissante alors que le Sud les voulaient faible pour les besoins de son agriculture. Lincoln était ainsi un protectionniste notoire (pages 28-29). C’est seulement après la 2nde guerre mondiale, alors que son industrie était devenue la plus performante de la planète, que les Etats-Unis ont commencé à militer pour des tarifs douaniers faibles ou nuls (pages 30). Le président Ulysse Grant (1868-1876) avait d’ailleurs anticipé cette évolution : « lorsque l’Amérique aura tiré de la protection tout ce qu’elle a à offrir, elle adoptera le libre-échange » (page 31). A contrario, pendant le XIXe siècle et au début du XXe, les droits de douanes furent comparativement faibles en France et en Allemagne (page 32)[ii].

Si on prend une approche plus récente dans le temps, on peut également constater que dans les années 60 et 70, alors que les barrières protectionnistes étaient bien plus élevées qu’aujourd’hui, l’économie mondiale a bien davantage progressé que depuis la révolution néolibérale des années 80 qui a vu s’effondrer ces barrières. Et cette tendance est encore plus marquée si on exclut du calcul les émergents que sont la Chine et l’Inde, qui non seulement tirent largement la croissance mondiale vers le haut mais conservent aussi des protections économiques importantes (pages 34-35). Ha-Joon Chang explique cette évolution – la forte diminution des barrières douanières – par l’emprise, purement idéologique, des néolibéraux sur les institutions internationales (FMI, Banque mondiale, OMC, grandes universités …etc.) (page 36). L’OMC est d’ailleurs exemplaire quant à l’emprise idéologique des néolibéraux aux profits des multinationales occidentales, puisqu’elle ne cherche même pas à sauver les apparences : les pays en développement sont exclus des réunions dites du « salon vert » (pages 41-42)[iii].

 

En écrivant Vers 1880 surgirent des barrières douanières, Serge Halimi veut établir que le protectionnisme n’a initialement nullement été institué par la « gauche » mais bel et bien par les conservateurs qui cherchaient ainsi à protéger les intérêts des grandes entreprises nationales.

Pour comprendre les jeux de forces économiques, Serge Halimi distingue cinq éléments au sein d’une « boîte noire » (page 44) :

-          la situation économique des forces sociales et la puissance des structures intermédiaires qui expriment leur volonté (syndicats, organisations patronales) ;

-          la capacité des partis politiques à nouer des coalitions entre divers groupes et associations ;

-          la disposition de l’Etat à intervenir dans l’activité et ses moyens de le faire ;

-          les traditions historiques nationales ;

-          la position du pays dans l’ordre international.

A travers une telle grille de lecture, on peut ainsi expliquer comment la grande dépression des années 30 accoucha simultanément du New Deal aux Etats-Unis et du nazisme en Allemagne : les éléments de leurs « boîtes noires » réciproques n’étaient pas agencés de la même manière (page 45).

Serge Halimi part ensuit de la crise économique de 1873 liées à une surproduction industrielle et agricole, elle-même conséquente à la mécanisation du travail (pages 46-47). Cette mécanisation entraîne une montée en puissance du prolétariat et, conjointement, une diminution de la masse des paysans. Les conservateurs craignent cet effet : plus dociles, attachés à la terre et davantage conservateurs eux-mêmes par nature, les paysans ne remettent évidemment pas en cause leurs positions. Ce qui n’est évidemment pas le cas du prolétariat, beaucoup plus influençable par les thèses socialistes. Or, dans un système commercial ouvert au libre-échange, la mécanisation est une obligation car ceux qui n’y ont pas recours se voient confrontés à des concurrents produisant nettement plus et à un moindre coût. Le recours au protectionnisme, que l’on voit grandissant à partir de 1879 dans tous les pays industrialisés sauf la Grande-Bretagne, est donc également un moyen pour les conservateurs de freiner la mécanisation, et par là la montée en puissance du prolétariat. A l’opposé, on comprend ici tout l’intérêt de Karl Marx pour le libre-échange puisque celui-ci favorise la  progression, au moins en nombre, du prolétariat contre une paysannerie conservatrice (pages 48-19).

 

Pour Jacques Sapir (Le retour du protectionnisme et la fureur de ses ennemis, Le Monde diplomatique, mars 2009), « le libre-échange entraîne un double effet dépressif, direct sur les salaires, indirect à travers la concurrence fiscale qu’il rend possible » (page 56). Ainsi, aux Etats-Unis la part des revenus du travail dans le revenu national a atteint son plus bas historique depuis 1929 avec 51,6% en 2006, et les plus touchés ont été les ménages les plus pauvres (page 57) tandis que coût des assurances de santé explosait (+68% entre 2000 et 2007), tout comme celui des frais d’éducation (+46% sur la même période) (page 58). Cette baisse des revenus et cette hausse des coûts ont été compensées par une forte augmentation de l’endettement des ménages qui est passé de 63% par rapport au PIB en 1998 à 100% en 2007[iv](page 58). Avec une portée légèrement moindre, ce phénomène existe aussi en Europe (page 59).

Cette compression des salaires, générée par le libre-échange avec les pays émergents et ainsi la mise en concurrence de leur main d’œuvre avec celle des pays développés entrainent ceux-ci dans une spirale déflationniste sans fin (pages 62-63) :

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 Si initialement la concurrence des pays émergents ne concernait que des produits à faible valeur ajoutée nécessitant une main d’œuvre peu qualifiée, la montée en qualité de leurs produits menace à terme l’ensemble des emplois industriels des pays développés et le mythe d’une spécialisation internationale du travail, dans lequel les pays occidentaux se concentreraient sur les produits à haute technologie pendant que les émergents se limiteraient à la faible valeur ajoutée, s’effondre (page 64). En Europe, le phénomène s’est encore accru avec l’entrée dans l’UE des pays orientaux qui pratiquent clairement des politiques de dumpings fiscal, écologique et social et de taux de change avantageux (page 65). Les libre-échangistes répandent de plus une autre idée fausse : celle que cette déflation salariale serait le prix à payer pour que les autres pays se développent. En pratique, ce que les pays développés perdent en revenus salariaux ne sert qu’à enrichir une mince élite : « au jeu du libre-échange, des délocalisations et de la déflation salariale, il n’est nul gagnant, si ce n’est ceux qui ont empoché les profits et qui ont su les placer en des lieux préservés » (page 67).

Des règles protectionnistes s’imposent donc. Mais il ne s’agit nullement d’autarcie et de repli sur soi, mais simplement de régulations des échanges qui ne pénalisent non pas tous les pays à bas salaires mais ceux qui, alors que leur productivité tend vers la notre, refusent de s’imposer les mêmes normes sociales, fiscales et environnementales (page 68-70). On pourrait croire que l’espace européen, s’il sortait de son dogmatisme néolibéral, pourrait se trouver à même d’imposer ces barrières. Néanmoins, en son sein et comme il a été vu plus haut avec les pays d’Europe de l’Est, l’espace européen dispose du même type de distorsions. Seul donc un retour aux monnaies nationales, qui permettraient de compenser les divergences sociales, fiscales, environnementales et de productivité, serait donc à même de résoudre le problème (page 70). Cela n’empêche cependant en rien de mettre en place des tarifs douaniers aux frontières de l’UE, les recettes de ces tarifs pouvant abonder un fond destiné à combler les retards sociaux et environnementaux (page 71).

 

A travers On ne peut pas desserrer l’étau, ou ne veut pas ? (Le Monde diplomatique, mars 2009), François Ruffin dénonce les discours qui réfutent le protectionnisme au nom d’un fatalisme face à la mondialisation, qui cache en fait une absence de volonté de changer la donne. Et il prend un exemple : le propre frère de l’ancien président et numéro deux du MEDEF, Guillaume Sarkozy, qui ose même affirmer qu’il est « fier d’être un patron qui délocalise » (page 77).  Les discours de « on n’a pas le choix » ne sont certes pas surprenants chez les patrons, puisque la situation sert leurs intérêts. Ce qui est en revanche paradoxal, c’est que la même idéologie a gagné les syndicats. François Ruffin interrogeant l’un des secrétaires locaux de la CGT sur le « protectionnisme » et les « barrières douanières » se voit répondre « on y pense, bien sûr. Mais ça, c’est des mots qu’on n’ose pas prononcer » (page 83). Mais il est vrai que le débat économique a été véritablement sclérosé : « On a tellement plus vu le saltimbanque Jean-Marc Sylvestre que le prix Nobel d’économie Maurice Allais (privé de tribunes dans Le Figaro, Le Monde, etc., après qu’il s’en soit pris à la foi libre-échangiste) ; on entend tellement plus les orthodoxes (Jacques Attali, Alain Minc, Pascal Lamy, pour le trio de tête de l’occupation médiatique) que les hérétiques (Hakim El Karoui, Jean-Luc Gréau, Olivier Todd) » (page 85). Et il est vrai que la pensée de Karl Marx, libre-échangiste de nature, avait déjà influencé la gauche, à tendances internationalistes de nature (page 86). Les Gracques, ce club de pensée proche de la gauche, a d’ailleurs parfaitement illustré ce dernier point : « La gauche doit dire haut et fort que la mondialisation est un progrès … La gauche moderne est hostile à toutes les formes de protectionnisme, lequel n’a apporté au mieux que le déclin, et au pire la guerre … La gauche encourage la libre circulation des biens, des capitaux, des services et des personnes » (pages 88-89). Pourtant, comme le relève Jean-Luc Gréau, il n’est absolument pas certain que la population adhère au dogme libre-échangiste : « Je pense que, sur cette question du protectionnisme, il y a une immense fracture entre la population à sa base et une toute petite pellicule à son sommet, une pellicule très mince, mais très organisée, très influente et très médiatisée » (page 91).

LES AUTEURS.

  

Ha-Joon Chang (né en Corée du Sud en 1963) est un économiste hétérodoxe de premier plan, spécialisé en économie du développement. Il enseigne actuellement l'économie politique du développement à l'université de Cambridge. Il est l'auteur de nombreux livres influents, dont Kicking Away the Ladder: Development Strategy in Historical Perspective (2002), qui a gagné en 2003 le prix Gunnar Myrdal décerné par la European Association for Evolutionary Political Economy (EAEPE).

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Ha-Joon_Chang

 

Serge Halimi, est un écrivain et journaliste français. Membre de l'équipe de rédaction du Monde diplomatique depuis 1992, il occupe depuis mars 2008 le poste de directeur de ce mensuel. Fils de l'avocate Gisèle Halimi, Serge Halimi, docteur en sciences politiques de Berkeley, a été professeur associé à l’université Paris VIII de 1994 à 2000. Auteur d’essais politiques à succès (en particulier Les Nouveaux Chiens de garde), il décline la plupart des invitations dans les médias. Toutefois, il est régulièrement invité dans l’émission radiophonique Là-bas si j'y suis sur France Inter.

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Serge_Halimi

 

Frédéric Lordon est un sociologue et économiste français né le 15 janvier 1962. Il est directeur de recherche au CNRS et chercheur au Centre de sociologie européenne (CSE). Il est membre du collectif « Les Économistes atterrés ».

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fr%C3%A9d%C3%A9ric_Lordon

 

François Ruffin est un journaliste français né en 1975. Il participe au journal Fakir, au Monde diplomatique et à l'émission de France Inter Là-bas si j'y suis.

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Ruffin

 

Jacques Sapir (1954 à Puteaux en France - ) est un économiste français. Après avoir enseigné à l'université de Paris-X Nanterre, il est devenu directeur d'études à l'EHESS en 1996, après y être entré comme Maître de Conférences en 1990. Il dirige depuis 1996 le Centre d'études des modes d'industrialisation (CEMI-EHESS) et a été le responsable de la formation doctorale « Recherches comparatives sur le développement » de 1996 à 2006. C'est un expert des problèmes de l'économie russe et des questions stratégiques, mais aussi un théoricien de l'économie qui s'est fait remarquer par des positions hétérodoxes très marquées sur plusieurs sujets et un engagement politique à la gauche de la gauche. Il a pris publiquement position pour la "démondialisation" et s'interroge aujourd'hui sur le futur de la zone Euro et l'éventuelle nécessité pour la France de devoir sortir de l'Euro.

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Sapir

 



[i] Pour les bénéfices réinvestis.

[ii] C’était en particulier le cas à la veille de la 1ère guerre mondiale, ce qui contredit le non-sens historique défendu par les libéraux selon qui le protectionnisme apporte la guerre et le commerce basé sur le libre-échange la paix.

[iii] Selon le site même de l’OMC (http://www.wto.org/french/tratop_f/dda_f/meet08_org_f.htm), les réunions du « salon vert » sont des réunions « informelles » pendant lesquelles les délégations cherchent à aboutir au consensus en amont des réunions officielles. En dehors de tout compte-rendu officiel – et donc de toute transparence –, le « salon vert » permet donc aux nations occidentales de se trouver un consensus auquel devront se plier les autres. Et c’est ainsi que depuis les émergents refusent un tel processus que les négociations de l’OMC, le cycle de Doha, sont complètement bloquées.

[iv] Préparant ainsi la crise des subprimes.

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Omni Tech Scam 20/08/2014 14:55

To protect yourself from the society will depend upon the nature of the society you live with. But it is everyone’s duty to protect themselves from all the difficulties he face in their life. Those who succeed for this we say that matured people.