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L'Oeil de Brutus

LE FINI, L’INFINI ET L’ABSOLU

3 Avril 2012 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Idées

infini

LE FINI, L’INFINI ET L’ABSOLU

 

« Puisqu’il n’y a plus de dieux, plus de bien, ni de mal, puisqu’il n’y a plus d’idéologies, plus de rêves auxquels croire, puisqu’il n’y a plus que les ruines d’une richesse lointaine, puisque cette étoile est laide et puisque je suis seul ; si les êtres ne peuvent m’aider.

Je prie. »

Damien Saez, A ton nom.

 

 

Il m’est obligatoire de croire en la vie après la mort (mais en soi peu importe sa forme), sinon la vie devient insupportable[1]. Il serait évidemment plus simple de ne pas y penser, mais cela est-il possible sans conscience ? N’est-ce pas le retour à une stupide animalité ?

La vie après la mort pose aussi – et surtout – le problème de l’impossibilité pour notre Raison de concevoir le fini et l’infini. Comment imaginer que l’univers n’ait pas de fin ? Mais s’il a une fin, c’est alors qu’au bout de l’univers il y a une espèce de mur, ou quelque chose du genre. Mais alors, qu’y-a-il derrière ce mur ?

Milan Kundera disait  « Qui cherche l’infini n’a qu’à fermer les yeux. »[2]J’ai beau fermer les yeux et je ne vois rien. Serait-ce un privilège d’artiste de deviner l’infini au fond de son imagination ?

Cette difficulté à percevoir et le fini et l’infini a fait tout le génie de la religion. Avec elle, entre le fini et l’infini, il y a l’Absolu qui réunit les deux, qui est à la fois les deux et aucun des deux.  La Raison ne peut définir l’Absolu, mais savoir (ou plutôt croire) qu’il existe nous permet d’éluder aisément deux angoissantes et insupportables questions consubstantielles, les questions fondamentales de l’existence :

-          la vie après la mort ;

-          le lien entre le fini et l’infini.

Le drame des sociétés modernes, c’est qu’en consacrant l’individu-roi, elles ont banni la religion. Pas forcément la religion dans son sens dogmatique, mais dans sa quête de l’Absolu. A force d’irréligiosité, l’individu-roi est devenu individu-dieu. Sauf, que nous voyons bien que ce dieu n’est pas Absolu : il ne résout aucune des deux questions fondamentales. De là vient notre rejet – devenu quasi instinctif – de la mort et de la souffrance : chaque mort, chaque petite douleur nous rappelle que notre nouveau petit dieu n’est pas l’Absolu et donc que nous sommes sans réponse, totalement désarmés, face aux deux questions fondamentales.

Sauf que refuser la mort, c’est aussi refuser la vie car les deux sont indiscutablement consubstantiels. Barjavel avait déjà remarquablement décrit comment une humanité immortelle se condamnait inévitablement à une humanité sans enfant, sans projet, sans avenir et à une impitoyable guerre de tous contre tous pour s’assurer la maîtrise des ressources[3].

Nous n’en sommes pas à ce stade de l’immortalité, mais déjà nous rejetons la mort et la souffrance, et en conséquence la vie. De là donc, un insupportable désespoir. Et de là, une fuite en avant sans limite, à coups de Prozac ou de déifications imbéciles d’icônes médiatiques. Mais après chaque nouveau Prozac et après chaque nouvelle star du petit écran, les deux mêmes questions reviennent inlassablement, exigeant alors encore plus de Prozac et encore plus de starification, jusqu’à l’abrutissement animal. Ne reste alors qu’une solution pour marquer que nous ne sommes pas revenus au stade animal : la dernière marque qui nous différencie des animaux, à savoir le déchaînement illimité de la violence envers nous-mêmes ou envers autrui. Car les animaux ne se suicident pas et, même s’il peut arriver qu’ils se combattent, ils disposent d’un réflexe instinctif inhibiteur qui les empêche de donner la mort aux membres de leur espèce. L’Homme n’a pas ce réflexe. C’est pour cela que la plupart des religions sont si sévères avec le meurtre et le suicide. Car ce n’est pas tant que ces deux actes portent atteinte en eux-mêmes à la création divine ; c’est bien plus qu’ils sont la marque d’un refus de l’Absolu ou plutôt la marque que l’on se prend pour l’Absolu. Parce que tuer (soi-même ou autrui), c’est comme créer la vie : c’est se prendre pour Dieu.

 

Lorsqu’il affirmait « Il y a le connu. Il y a l’inconnu. Et entre les deux, il y a la porte, et c’est ça que je veux être. », Jim Morrison avait bien saisit tout l’insupportable désespoir de ce vide d’Absolu. Et c’est ce désespoir qui l’a conduit à sa chute.

 

 

 

 



[1] Et c’est ainsi que « La philosophie consiste à se préparer à mourir. », Alexis Jenni, L’Art français de la guerre, page 284.

[2] Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, Page 140.

[3] Lire René Barjavel, Le Grand secret.

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