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L'Oeil de Brutus

LA SOCIETE DE DEFIANCE

5 Juin 2011 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Lectures

Ci-dessous mes notes prises sur :

 

LA SOCIETE DE DEFIANCE : Comment le modèle social français s’autodétruit

Yann Algan & Pierre Cahuc

Editions : CEPREMAP (Centre pour la recherche économique et ses applications). http://www.cepremap.ens.fr/depot/opus/OPUS09.pdf

 

 

 

La société de défiance effectue un tableau sinistre de la société française qui serait minée par le corporatisme et l’étatisme. D’une manière général, la démarche des auteurs est très largement contestable. Ils aboutissent néanmoins à des constats qui méritent le débat, même s’ils ne proposent pas solutions réellement concrètes.

 

 

1/ LES AUTEURS.

Yann Algan est un économiste et universitaire français né le 3 avril 1974 à Paris. Professeur à Sciences Po où il assure notamment le cours magistral de macroéconomie de première année. Ses travaux portent principalement sur le rôle des valeurs et de la culture pour comprendre les comportements économiques. En particulier il étudie le rôle de la confiance et du capital social sur les décisions économiques, la croissance, les institutions et plus généralement le bonheur des citoyens. Ses travaux évaluent aussi les politiques publiques et les politiques de management qui sont les plus propices à développer la confiance et la coopération dans l’espace public et dans les entreprises.

Pierre Cahuc est un économiste français. Il est professeur à l’École polytechnique, membre du CAE (Conseil d'Analyse Economique), chercheur au CREST (centre de recherche de l’INSEE), au CEPR (Londres), et directeur de programme à l’Institute for the Study of Labor (IZA) (Bonn). Il est aussi membre du Cercle des economistes.

 

2/ L’OEUVRE.

 

                        Une démarche contestable

L’idée maîtresse des auteurs est qu’en comparaison des populations des autres pays développés les Français ne se font pas confiance entre eux. Ils étayent cet argument à grand renfort de sondages et de diverses études. Or, la forme même d’un sondage, dont par nature on connaît la versatilité, prête à contestation ne serait-ce que parce la manière dont la question est posée influence le sondé. Ce fait est d’autant plus perturbateur que les auteurs comparent les résultats de sondages de différents pays et qu’en conséquence la traduction même de la question peut fausser le résultat. On notera au passage que les auteurs font exclusivement référence à des études réalisées par des organismes anglo-saxons qui toutes aboutissement à la conclusion que le modèle français est inférieur aux modèles scandinaves et … anglo-saxons !

Au final, la démarche paraît peur rigoureuse et surtout elle entonne le sempiternel refrain décliniste qui depuis le choc pétrolier de 1973 annonce une France en perpétuelle régression (à chaque comparaison, les auteurs la mettent à peine au-dessus du niveau des pays d’Europe de l’Est). Comme messieurs Cahuc et Algan, les Cassandres en tout genre nous présentent régulièrement depuis 40 ans une France arriérée dans ses mentalités, réfractaires par nature à la concurrence ou encore à la mondialisation, et nous promettent aux gémonies si les Français n’acceptent pas les réformes – le plus souvent néolibérales – qu’ils jugent nécessaires. Pourtant la France est toujours là. Son économie suit peu ou prou celle de l’économie allemande[1], elle est au 4e rang mondial en terme d’IDE[2] (investissements directs de l’étranger) et se classe même première en terme de productivité.

 

Quelques exemples de démarches très contestables :

-          Les auteurs s’appuient sur une étude consistant à abandonner 20 portefeuilles dans les capitales de plusieurs pays et à regarder combien sont restitués. Du comportement des 20 personnes retrouvant ces portefeuilles, ils en déduisent des conclusions pour l’ensemble des habitants d’un pays, tout en sachant de plus que ces comportements seront probablement très différents d’un quartier à un autre des villes étudiées !

-          Les auteurs ne s’intéressent que quasi-exclusivement à des enquêtes d’opinion alors qu’ils pourraient, par exemple, s’intéresser aux taux de fraudes constatées par rapport aux contrôles effectués (notamment dans le domaine des impôts et des aides sociales).

-          Ils étudient les enfants d’émigrés français aux Etats-Unis (par rapport à d’autres nationalités d’origine) pour en tirer des conclusions sur l’esprit civique français …

-          Ils utilisent la mesure de la part des retraites des fonctionnaires dans le PIB pour mesurer le degré d’étatisme des Etats …

-          Ils mesurent l’universalisme de l’accès aux prestations sociales sur la population des 16-65 ans, sans tenir compte de la durée des études d’un pays à l’autre ou encore sans tenir compte du fait qu’en France les enfants jusqu’à 25 ans sont rattachés à un système de solidarité familiale (ce qui justement tendrait à réfuter la société de défiance …).

-          Ils étudient uniquement les différences de montant des revenus sociaux pour mesurer l’inégalité des sociétés (!!).

On pourra aussi regretter que sans crier gare et sans argumenter, les auteurs annoncent brutalement que « une plus forte hétérogénéité ethnique est systématiquement associée à une corruption perçue plus élevée » (page 69). Les affirmations dénuées d’argumentaire sont d’ailleurs courante dans l’ouvrage (par exemple page 70 : « la corruption perçue est donc une mesure imparfaite de la corruption réelle. Malgré tout, corruption réelle et perçue sont systématiquement très corrélées »).

Cette étude a au moins un mérite : elle démontre comment de purs technocrates en arrivent à courir après des chiffres pour tenter de modéliser une réalité dans laquelle ils ont perdu pied.

 

                        Des conclusions cependant intéressantes.

Pour les auteurs, ce sont le corporatisme et l’étatisme qui aboutissement à cette société de défiance et à ces incivilités. En effet, de part la faiblesse des acteurs sociaux intermédiaires, l’Etat se trouve contraint à intervenir en touts domaines et dans les moindres détails. Ce dirigisme conduit en premier lieu à une perte de confiance des citoyens envers ces acteurs sociaux et en conséquence les affaiblit encore, dans un cercle vicieux sans fin[1]. De plus, l’Etat s’en retrouve réduit à négocier directement avec des corporations (par exemple les chauffeurs de taxis[2] ou les grandes surfaces) et s’inscrit donc dans une démarche clientéliste et corporatiste, ce qui accroit la défiance des citoyens à son égard. Les auteurs ont toutefois tendance à considérer l’intervention de l’Etat non comme un symptôme d’une société qui n’a pas confiance en elle mais comme une cause.

Par ailleurs, ils ont tendance à remettre en cause l’intégralité du modèle social français issu de la Libération alors que c’est essentiellement dans un domaine que ce modèle a échouée : l’énorme pouvoir abandonné à des syndicats finalement très faiblement représentatif et clientélistes à souhaits.

 

Les auteurs distinguent trois types d’Etat-providence :

-          le modèle conservateur ;

-          le modèle social-démocrate (pays scandinaves) : les impôts servent à financer des services publics ouverts à tous ;

-          le modèle libéral (pays anglo-saxons) : le principe de responsabilité individuelle est privilégié et les transferts sociaux sont faibles, incitation au développement des services privés dans la sphère sociale.

Le modèle français est classé dans la première catégorie : il est organisé autour de groupements de métiers qui cherchent à distinguer les statuts et à conditionner l’accès aux mécanismes de solidarité à l’adhésion à ces groupes (par exemple multiplication des caisses de retraites et d’assurance sociale). A juste titre, les auteurs considèrent que la multiplication des dispositions particulières et des régimes sociaux minent la cohésion sociale.

 

En conclusion, les auteurs ne proposent pas vraiment de solutions de fond. On notera toutefois les propositions suivantes :

-          Réformer le logement social (60% de Français ayant-droits pour 20% de Français qui en jouissent effectivement).

-          Uniformisation des contrats de travail et de systèmes de retraites.

-          Une saine régulation de la concurrence (sans expliquer comment …).

-          Transférer aux partenaires sociaux la régulation du SMIC, du temps de travail et de la sécurisation des parcours professionnel (sans vraiment donner de solution pour que les partenaires sociaux soient davantage représentatifs)

-          Réformer le financement syndical, le rendre transparent et lié aux nombres d’adhérents.

 

 

3/ QUELQUES CITATIONS.

 

 

« Le corporatisme, qui consiste à octroyer des droits sociaux associés au statut et à la profession de chacun, segmente la société et opacifie les relations sociales, ce qui favorise la recherche de rentes, entretient la suspicion mutuelle et mine les mécanismes de solidarité. »

            Page 15.

 

« L’étatisme, qui consiste à réglementer l’ensemble des domaines de la société civile dans leurs moindres détails, vide le dialogue social de son contenu, entrave la concurrence et favorise la corruption. »

 

 



[1] Dans ce registre on nous annonce également régulièrement le décrochage de nos voisins d’outre-Rhin. Pourtant si l’on regarde dans la durée, la croissance (avec toutes les mesures de précautions à prendre avec ce concept) française suit à peu près le rythme de la croissance allemande, avec qui plus est de moins fortes variations et le niveau de vie moyen en France reste similaire au niveau de vie en Allemagne.

[2] Derrière les Etats-Unis, la Chine et Hong-Kong.



[1] Cette insuffisance flagrante des partenaires sociaux a déjà été relevée et dénoncée par Pierre Cahuc, André Zylberberg dans Les réformes ratées du Président Sarkozy.

 

[2] En 1925, il y avait 25 000 taxis parisiens, contre 15 000 en 2005 …

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