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L'Oeil de Brutus

L’ART D’IGNORER LES PAUVRES

25 Octobre 2012 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Lectures

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L’ART D’IGNORER LES PAUVRES

John Kenneth Galbraith, Laurent Cordonnier, Jonathan Swift, Serge Halimi (biographies succintes disponibles en fin d'article).

Editions des liens qui libèrent, 2011. Disponible ici.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Préfacé par Serge Halimi, L’Art d’ignorer les pauvres est un recueil de trois textes, deux récents (Galbraith et Cordonnier) et l’autre beaucoup plus ancien (Swift) dans lesquels les auteurs s’attachent à dénoncer avec ironie le cynisme de l’approche libérale des « pauvres »[i].

 

DEVELOPPEMENT.

 

Ce cynisme n’est absolument pas nouveau. Halimi relève que pour l’un des pères fondateurs des Etats-Unis d’Amérique, Benjamin Franklin, « plus on organise des secours des services publics pour prendre soin des pauvres, moins ils prennent soin d’eux-mêmes et naturellement, plus ils deviennent misérables. Au contraire, moins on fait pour eux, plus ils font pour eux-mêmes, et mieux ils se tirent d’affaire ». En somme, il faut donc laisser les pauvres mourir de faim pour qu’ils puissent s’enrichir et par cet étrange tour de passe-passe l’avarice devient une forme de générosité humaine et d’aide sociale (page 11).

Mais cette dénonciation de l’assistanat peut aussi relever d’une stratégie avisée : diviser les salariés pour éviter qu’ils ne se retournent contre le patronat en faisant des plus faibles d’entre eux (les chômeurs, mais aussi éventuellement les immigrés) des boucs émissaires (page 16).

 

John Kenneth Galbraith introduit son article(éponyme de l’ouvrage) par une citation de Plutarque : « le déséquilibre entre les riches et les pauvres est la plus ancienne et la plus fatale des maladies des républiques » (page 22). Pourtant, Jeremy Bentham, un contemporain d’Adam Smith, prenait l’exact contre-pied dans une formule qui allait profondément marquer les libéraux britanniques : il peut être utile pour le fonctionnement de la société qu’il y ait un grand nombre de pauvres pour une faible minorité de très riches (page 23). Robert Malthus, quelques années plus tard, fait tomber la responsabilité de l’existence de la pauvreté sur les pauvres eux-mêmes du fait de leur fécondité élevée qui serait due à leur intempérance sexuelle. Les riches n’en sont nullement responsables et Malthus rajoute ici un aléa moral sur les épaules des défavorisés[ii]. Au milieu du XIXe siècle, Herbert Spencer développe aux Etats-Unis la notion de darwinisme social : si les pauvres sont pauvres, c’est une simple loi naturelle et leur élimination ne peut qu’améliorer la qualité de la famille humaine (page 24). Le libéralisme moderne a émis un nouvel argument contre toute aide social : l’assistance aux démunis relève toujours plus ou moins de l’Etat, or, pour les libéraux, celui-ci est par nature inefficace et incompétent ; en conséquence, en venant au secours des pauvres, il ne ferait qu’aggraver leur sort (page 26). Pourtant, il n’a jamais été démontré que leur sort s’améliorait dès lors qu’on supprimait tout aide publique (page 28).

 

Dans son article Economistes en guerre contre les chômeurs, paru dans Le Monde diplomatique de décembre 2006, Laurent Cordonnier montre comment de nombreux organismes d’études économiques, à commencer par l’OCDE[iii], se font fort de déconstruire toute forme d’assistance publique. Ainsi, dans ses recommandations de 2006[iv], l’OCDE indique qu’ « en abaissant le coût d’opportunité de l’inactivité, (les indemnités chômage) sont susceptibles d’accentuer les revendications salariales des travailleurs et, en définitive, de diminuer la demande de main d’œuvre ». L’OCDE prend ainsi à contre-pied la théorie de « l’armée de réserve » de Karl Marx : les indemnités chômage encouragent les travailleurs à demander des augmentations et en conséquence découragent les entreprises pour embaucher. Finalement les assurances chômage créeraient donc le chômage. Pourtant, Laurent Cordonnier relève que depuis la révolution néolibérale, c’est l’inverse qui s’est produit : alors que le chômage augmentait, la part des salaires dans la valeur ajouté n’a cessé de régresser (pages 44-45). La logique de l’OCDE pourrait cependant relever du bon sens : comment les chômeurs pourraient-ils accepter la reprise de l’emploi si celui-ci ne leur apporte pas de véritable gain de revenus. Mais il suffit tout simplement de donner la réciproque de cette théorie : comment les 25% de salariés français qui émargent aux alentours du SMIC acceptent-ils de travailleur alors que l’inactivité leur rapporterait quasiment autant (pages 45-46) ?

Dans ces mêmes recommandations, l’OCDE n’hésite pas à faire preuve d’un cynisme sans borne en affirmant que pour faire passer les « réformes structurelles », il faut d’abord s’attaquer aux plus faibles et moins organisés : « Les réformes structurelles, qui commencent par générer des coûts avant de produire des avantages, peuvent se heurter à une opposition politique moindre si le poids du changement politique est supporté dans un premier temps par les chômeurs. En effet, ces derniers sont moins susceptibles que les employeurs ou les salariés en place de constituer une majorité politique capable de bloquer la réforme, dans la mesure où ils sont moins nombreux et souvent moins organisés » (page 48).

Cette obsession de l’assistanat fait en outre l’objet d’un paradoxe difficilement justifiable : si on suppose que 10% des allocations chômage sont liées à des prestations indues (ce qui serait énorme), le coût pour la collectivité (en France) serait de 3Md€/an, ce qui est bien faible par rapport à la fraude fiscale évaluée à 50Md€/an (page 50)[v] !

 

En 1729, Jonathan Swift écrit Du bon usage du cannibalisme qui est un pamphlet d’une cruelle ironie vis-à-vis du libéralisme naissant en Grande-Bretagne. Dénonçant le malthusianisme avant l’heure (cf. texte de J.K. Galbraith), il propose ni plus ni moins la légalisation du cannibalisme : cela permettra aux pauvres de vendre leurs enfants aux bouchers. Une pierre fera ainsi de multiples coups : la surpopulation de pauvres liées à leur fécondité élevée en sera résolue, les mêmes pauvres trouveront de nouvelles ressources pour améliorer leur sort et les famines – encore régulières à l’époque en Grande-Bretagne et en particulier en Irlande, patrie de l’écrivain – seront moins importantes. Jonathan Swift démontre ainsi, par l’absurde, à quel point, poussée jusqu’au bout, les logiques libérales et utilitaristes, notamment la dérégulation, peuvent en fait se montrer barbares.

 

 

 

LES AUTEURS.

 

John Kenneth Galbraith (15 octobre 1908 à Iona Station, Ontario, Canada - 29 avril 2006 (à 97 ans) à Cambridge) est un économiste de nationalité américaine et canadienne. Il a été le conseiller économique de différents présidents des États-Unis, de Franklin Delano Roosevelt à John Fitzgerald Kennedy et Lyndon B. Johnson.

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/John_Kenneth_Galbraith

 

Laurent Cordonnier est un économiste français, maître de conférences au Centre lillois d'études et de recherches sociologiques et économiques (Clersé). Il collabore occasionnellement au journal Le Monde Diplomatique. Il a, entre autres, publié L’Economie des Toambapiks (2010).

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Laurent_Cordonnier

 

Jonathan Swift, né le 30 novembre 1667 à Dublin, en Irlande, et mort le 19 octobre 1745 dans la même ville est un écrivain, satiriste, essayiste, pamphlétaire politique anglo-irlandais. Il est aussi poète et clerc et à ce titre il a été doyen de la Cathédrale Saint-Patrick de Dublin. Il est célèbre pour avoir écrit Les Voyages de Gulliver. Swift est probablement le plus grand satiriste en prose de la langue anglaise. Il publie ses œuvres en usant de pseudonymes comme Lemuel Gulliver, Isaac Bickerstaff et M.B. Drapier, ou même anonymement. Il est connu enfin pour être un maître dans deux styles de satire, la satire horacienne et la satire juvénalienne. Il est membre du Scriblerus Club.

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jonathan_Swift

 

Serge Halimi, est un écrivain et journaliste français. Membre de l'équipe de rédaction du Monde diplomatique depuis 1992, il occupe depuis mars 2008 le poste de directeur de ce mensuel. Fils de l'avocate Gisèle Halimi, Serge Halimi, docteur en sciences politiques de Berkeley, a été professeur associé à l’université Paris VIII de 1994 à 2000. Auteur d’essais politiques à succès (en particulier Les Nouveaux Chiens de garde), il décline la plupart des invitations dans les médias. Toutefois, il est régulièrement invité dans l’émission radiophonique Là-bas si j'y suis sur France Inter.

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Serge_Halimi



[i] Ou ce qu’avec une fausse pudeur cynique, on tendrait aujourd’hui à nommer « les assistés ».

[ii] Ce qui n’est pas sans rappeler la prédestination liée au protestantisme et mise en exergue dans son lien au capitalisme par Max Weber dans L’éthique du protestantisme et l’esprit du capitalisme.

[iii] Organisation de coopération et de développement économique.

[iv] On peut les retrouver sur le lien suivant : http://www.oecd.org/dataoecd/37/7/38569779.pdf

[v] Sur le sujet, lire également Les Chômeurs, ces profiteurs.

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