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L'Oeil de Brutus

ELOGE DES FRONTIERES

23 Août 2011 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Lectures

ELOGE DES FRONTIERES

Régis Debray

Edition de référence : Gallimard, 2010.

 

1/ L’AUTEUR.

 

Cf. http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9gis_Debray

 

2/ L’OEUVRE.

 

Eloge des frontières est une retranscription d’une conférence donnée à la maison franco-japonaise de Tokyo le 23 mars 2010. Il ne s’agit pas d’un simple pamphlet contre le libre-échangisme. Debray va bien plus loin : il fustige les idéologies des deux bords : celle qui ne tolère plus aucune entrave à toute forme de communication entre les peuples (et donc en fait plus de peuples en soi) comme celle qui tend à enfermer les peuples derrière des murs. Ces deux idéologies sont totalitaires au sens étymologique du terme : elles ne se conçoivent que dans la « totalité », c'est-à-dire soit une humanité entière et « totale », soit des « totalités » séparées les unes des autres.

A contrario, la frontière est un concept médian. Elle doit être conçue comme un filtre qui permet aux peuples d’échanger comme ils le désirent tout en conservant leur identité propre (sans pour autant refuser toute évolution à cette identité). La frontière est ainsi une arme contre le nihilisme, elle permet simultanément de rejeter la négation de soi (qu’engendre le libre-échangisme absolu) et la négation de l’autre (issue des murs entre les peuples). Ainsi, la frontière permet aux hommes de conserver un ciment collectif, une foi dans le vivre-ensemble, et la foi – ou plutôt la sacralité –, thème cher à Régis Debray, est indispensable à l’équilibre de l’être humain.

Dans un style littéraire empanaché, Régis Debray nous libre une démonstration talentueuse mais qui ne saurait s’arrêter à l’exercice de rhétorique. Ici encore, il se montre précurseur sur un thème qui, quelque mois après son discours de Tokyo, s’immisce en plein cœur des débats politique, idéologiques et philosophiques.

 

3/ DEVELOPPEMENT.

 

Régis Debray dénonce tout d’abord l’utopie pacifiste du sans-frontiérisme. Fatiguée de siècle de guerres, L’Europe y a trouvé un paravent à son bellicisme, un valium® pour oublier sa grandeur déchue ; les politiques, en abandonnant le pouvoir à des instances supranationales ou pire aux marchés, une excuse à l’inaction. Ceux-là deviennent de petits notables de province, incapables de peser sur l’avenir de leurs peuples et encore moins du monde.

L’auteur compare par la suite la frontière à la peau. La première n’est qu’une extension de la seconde à la collectivité. La peau humaine ne laisse pas tout passer et pourtant elle n’est pas imperméable et ne nuit pas à la connexion entre les individus. Elle est simplement la première ligne de défense du corps humain. Il en est de même pour la frontière, ce qui est d’ailleurs son sens étymologique : là où se trouve le front de défense contre les agressions extérieures.

Debray revient alors sur un thème central de sa pensée : la sacralité qui selon lui est indispensable à l’homme pour garder un sens à la vie et éviter de sombrer dans la bestialité. Hors, on met toujours une frontière autour de ce qu’il y a de sacré. Supprimer la frontière, c’est donc supprimer la sacralité (page36).

Pourtant, malgré le dogme mondialisant environnant, les « bouseux » (tel que les nomme avec ironie Debray) ne s’en tirent pas si mal. C’est ainsi un effet boomerang surprenant de la mondialisation : le retour du « terroir ». Couplé au déracinement, cet effet de la mondialisation peut prendre des tournures dramatiques et encouragé les extrémismes : ainsi ces déracinés qui se raccrochent à la culture de leurs parents (voire de leurs grands-parents), dans laquelle ils n’ont jamais été immergés, pour se trouver une identité (une « peau », protégeant une sacralité à laquelle se cramponner) au point d’en devenir des « déboussolés hypermnésiques » intolérants (page 56). Sans virer au communautarisme, il est donc nécessaire aux hommes de s’attacher à du sacré qui leur permette de se fédérer ensemble : c’est le principe même de société humaine. Or, un groupe – une société – ne saurait former un ensemble par leur seule existence ; il lui faut un référent extérieur : un Dieu, une religion, des valeurs … en fait quelque chose de sacré ! La frontière, perméable par définition même, est donc indispensable à la cohésion d’une société elle-même indubitablement liée à un référent sacré. Et là est le grand drame de l’Union européenne : sa « misère mythologique » (page 63).

La frontière est donc là non pour imperméabiliser mais défendre ce qu’une société considère comme sacré, tout comme l’expression « femme enceinte » désigne la nécessité d’avoir une « enceinte » pour défendre le sacré de l’enfant qu’elle porte : la création de la Vie. Ainsi, l’absence généralisée de frontières entraine la disparition du sacré et met l’homme sur le chemin du nihilisme absolu[1], source de profondes crises sociétales et morales.

La disparition des frontières entraine de plus l’instauration généralisée de la loi du plus fort, l’accroissement et la perpétuation des inégalités. Sans frontière, ceux qui ont la mainmise sur les stocks (pétrole, or, devises, têtes nucléaires, techniques et savoir-faire … etc.) peuvent librement jouer sur les flux. Ceux qui n’ont pas de stock ne peuvent plus rien puisqu’ils sont soumis aux lois du libre-échange absolu. « Le prédateur déteste le rempart, la proie aime bien » … (page 76).

Debray s’attache ensuite à définir le sans-frontiérisme selon 4 angles d’approches[2] :

-          C’est un économisme qui « déguise une multinationale en une fraternité » et« avalise le moins d’Etat en masquant son corollaire : le plus de mafia ; donne un lustre de générosité, à la loi du plus fort ; et couvre d’un manteau de compassion dérégulations et privatisations. »

-          C’est également un technicisme qui transforme la planète selon un « standard unicode » imposé à tous ;

-          Et un absolutisme qui confère à la disparition des limites un caractère absolu ;

-          Puis enfin un impérialisme qui permet aux dirigeants d’un Occident vieillissant de justifier leur hégémonie sur toute la planète.

Il se sert ensuite du conflit israélo-palestinien pour illustrer l’importance d’une claire définition des frontières (cf. citations) (pages 84-85). Après un aparté pour réaliser l’éloge du cérémonial (dans le sens où il consacre le sacré) (page 87), Debray revient sur sa définition initiale de la frontière et effectue, en conclusion, un rapide résumé de sa pensée sur le sujet.

 


5/ CITATIONS.

 

FRONTIERE

«  Le dieu Terme se dresse en gardien à l’entrée du monde. Autolimitation : telle est la condition d’entrée. Rien ne se réalise sans se réaliser comme un être déterminé. L’espèce dans sa plénitude s’incarnant dans une individualité unique serait un miracle absolu, une suppression arbitraire de toutes les lois et de tous les principes de la réalité. Ce serait la fin du monde. »

            Ludwig Feuerbach, Contribution à la critique de la philosophie de Hegel (1839). Cité en introduction.

 

« Il est pénible de reconnaître le monde tel qu’il est, et plaisant de le rêver tel qu’on le souhaite. Nous préférons tous le Valium® à l’angoisse, d’où notre penchant pour le borderless world, cette berceuse pour vieux enfants gâtés. »

            Page 18.

 

« Le prédateur déteste le rempart, la proie aime bien »

            Page76.

 

« Toute frontière, comme le médicament, est remède et poison. Et donc affaire de dosage. »

            Page 88

 

FRONTIERE / MUR

«  Le mur interdit le passage ; la frontière régule. Dire d’une frontière qu’elle est une passoire, c’est lui rendre son dû : elle est là pour filtrer. »

            Page 39.

 

« Une frontière reconnue est le meilleur vaccin contre l’épidémie des murs. »

            Page 91.

 

NEANT

« Pour contrer le néant, l’espèce a toujours pris le bon parti, celui de l’illusion. »

            Page 12.

 

EURO

« Ce signe monétaire, pictogramme étique, ce billet de Monopoly® n’a qu’une excuse : c’est un signe d’expiation. Cachez, ponts suspendus sur le vide, ces frontières que je ne saurais voir. »         

            Page 17.

 

POLITIQUE

« L’économie se globalise, la politique se provincialise. »

            Page 20.

 

IDEALISME

« Ne garde pas longtemps les pieds sur terre  qui n’a pas eu quelque jour un coin de sa tête dans les nuages. »

            Page 30.

 

SUICIDE

« Que la mort couronne toute vie n’est pas une raison pour se suicider. »

            Page 33.

 

PEAU

« Ce qu’il y a de plus profond chez l’homme, c’est la peau. »

            Paul Valery, cité page 36.

 

COMMUNAUTE INTERNATIONALE

« Une personne a un périmètre ou n’est pas. D’où vient que la « communauté internationale » n’en est pas une. CE flasque zombie reste une formule creuse, un alibi rhétorique aux mains du Directoire occidental qui s’en est jusqu’ici arrogé le mandat. »

            Page 50.

 

DEMONDIALISATION

« A voir combien la planète  hypercâblée regorge de proches d’inadaptés volontaires, on se dit que les bouseux ne se défendent pas trop mal. »

            Page 52.

 

MONDIALISATION

« La World Entreprise, un moment projetée par le souffle néolibéral, glisse quant à elle de l’étranger à assimiler vers l’immigré à refouler : dans notre jungle qui dit aspirer à une gouvernance mondiale, la caméra de surveillance épie le déviant, le derme se fait corne, et la corne armure. Qui faisait l’ange est devenu bête. »

            Page 54.

           

IDEOLOGIE

« Marxisme, personnalisme, islamisme, bouddhisme, écologisme, etc. : la nidification dans un isme est un palliatif au déracinement. »

            Page 56.

 

IDENTITE

« Chaque paysan dépaysé, comme par « schéma déclencheur inné », rééquilibre son ouverture physique au vaste monde pas un repliement psychique sur l’ancestral. »

            Page 57.

 

EUROPE

«  La misère mythologique de l’éphémère Union européenne, qui la prive de toute affectio societatis, tient en dernier ressort à ceci qu’elle n’ose savoir et encore moins déclarer où elle commence et où elle finit. »

            Page 64.

 

NATION

« Quidam ou nation ou Fédération d’Etats-nations, quiconque manque de se reconnaître un dessus n’assume pas son dehors. Ne tolère pas jusqu’à l’idée d’avoir un dehors. Et ignore donc son dedans. »

            Page 64.

 

CULTURE

« Il en va des civilisations comme des langues : stagnantes, elles doivent leurs rebonds à leurs rebords, à leurs changements de portage quand elles en rencontrent une autre, exotique jusqu’alors. »

            Page 67.

 

VALEURS

« La première valeur de la limite, c’est la limitation des valeurs. »

            Page 82.

 

IMPERIALISME

«  Aux autres peuples a été donné un territoire limité : la ville de Rome et le monde ont la même étendue. »

            Ovide, Fastes, cité page 82.

 

DEVOIR D’INGERENCE

« Le devoir d’ingérence est devenu l’eau de rose dont se parfume un empire d’Occident vieillissant. »

            Page 83.

 

ISRAEL

« Israël est un Etat qui réclame, à juste titre, d’avoir des frontières sûres et reconnues, mais qui ne précise par lesquelles. »

            Page 84.

 

« Les frontières sont là où se trouvent les Juifs, pas là où il y a une ligne sur la carte. »

            Golda Meir, citée page 85.

 

 



[1] Sur le sujet on pourra se référer à l’excellente analyse d’Henri Hude (L’éthique des décideurs) qui dénonce l’alliance entre le scepticisme étroit et le rationalisme pour mener à ce même nihilisme.

[2] On retrouve avec ces 4 angles les tendances totalitaires du néolibéralisme : http://loeildebrutus.over-blog.com/article-le-totalitarisme-neoliberal-57852737.html

[4] "Toute cette médiocrité prétend se sublimer en passant au niveau second et ironique de l'art. Mais c'est aussi nul et insignifiant au niveau second qu'au premier. Le passage au niveau esthétique ne sauve rien, bien au contraire : c'est une médiocrité à la puissance deux. Ça prétend être nul. Ça dit "je suis nul" - et c'est vraiment nul !"

Jean Baudrillard, "Le complot de l'art", Libération, 20/05/1996.

 

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