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L'Oeil de Brutus

ECOLOGIE, POUVOIR D’ACHAT, DELOCALISATIONS, EMPLOI : ET SI ON PARLAIT DE L’OBSOLESCENCE PROGAMMEE

13 Mars 2013 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Idées

 

index-copie-10.jpgECOLOGIE, POUVOIR D’ACHAT, DELOCALISATIONS, EMPLOI : ET SI ON PARLAIT DE L’OBSOLESCENCE PROGAMMEE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’obsolescence programmée est née avec la société de consommation de masseidont on trouve les prémices dans les années 1920-1930. Le constat est alors simple : si l’on réalise des produits trop fiables, une fois tous équipés, les consommateurs n’en rachèteront plus et l’entreprise qui les produit pourra mettre la clé sous la porteii. Il s’agit donc d’encourager la consommation en réalisant sciemment des produits qui, au bout d’un certain temps, arriveront, pour une raison ou une autre, à péremption et nécessiteront leur renouvellement.

 

L’obsolescence programmée peut prendre différentes formes. La plus simple consiste simplement à ne pas corriger le vieillissement constaté d’un élément. Par exemple, le producteur d’une machine à laver peut s’apercevoir que les vibrations induites par le fonctionnement de son produit entraînent la casse de son moteur au bout de 5 à 6 ans de fonctionnement. Il ne fera rien pour diminuer ses vibrations afin de vous contraindre à remplacer votre machine. Le mécanisme peut être plus vicieux : le producteur pourra également accroître artificiellement les vibrations afin que le moteur lâche au bout de 4 ans, soit juste après la fin de l’extension de garantie à laquelle vous avez souscrit à grands frais …

Néanmoins, l’obsolescence programmée peut prendre des formes plus insidieuses, la plus évidente étant de « créer du besoin ». Il y a une vingtaine d’années, seules les voitures les plus luxueuses étaient équipées de la climatisation. Il vous paraîtrait aujourd’hui inconcevable d’acheter une berline, même de bas de gamme, qui n’en dispose pas. Pourtant, 20 ans en arrière, vous arriviez très bien à vous en passer … La publicité et le marketing ont évidemment un effet démultiplicateur sur cette création de besoin.

Dernier grand moyen de générer de l’obsolescence : modifier l’environnement de votre produit. Un exemple simple : la vieille télé de votre grand-mère n’a probablement pas la connectique qui lui permettrait de se brancher à un lecteur Blue-Ray. Conclusion : si elle veut visionner l’intégralité de la filmographie remasterisée haute-définition Blue-Ray de Jean Marais que vous lui avez généreusement offert à Noël, elle devra non seulement jeter son magnétoscope mais aussi sa télévision. Dans un autre registre, les besoins de l’immense majorité des utilisateurs d’informatique (or les geeks passant leurs nuits sur la dernière version de Medal of Honor®) n’ont que très peu évolué : faire un peu de bureautique, lire et envoyer des mails, surfer sur quelques pages du web. Pourtant, si vous déstocker du grenier le vieux PC sur lequel vous faisiez exactement la même chose à la fin des années 1990, vous n’arriverez pas à grand-chose. Les documents, traitements de texte, tableurs ou diaporamas, que vous rédigerez ne seront pas lisibles par la plupart de vos correspondantsiii. Avec votre mémoire vive de 256 Mo et votre processeur néanderthalien, vos pages web mettront des heures à s’ouvrir. Ne parlons même pas du nécessaire anti-virus dernière génération (même si vous optez pour la solution du logiciel libre) qui fera imploser votre système. Quant à installer des versions plus récentes de pack de bureautique et des logiciels les plus couramment utilisés (graveurs DVD – oups, pardon, votre PC en était resté au CD-ROM –, logiciel photo, etc.), votre pauvre disque dur de 4Go aura fait seppuku avant. Pourtant, encore une fois, votre besoin n’a pas vraiment changé et le pire c’est que toutes les nouvelles fonctionnalités des PC et logiciels (en particuliers les logiciels de bureautique et de surf web) dernières générations ne vous ont pas apporté grand-chose.

 

Il ne s’agit pas pour autant de tomber dans le « vieuxconnisme ». Une grande part des innovations technologiques ont sensiblement accru notre qualité de vie : votre maman est sûrement ravie de pouvoir voir ses petits-enfants sur Skype ® tous les dimanches, le téléphone portable a probablement sauvé des milliers de victimes d’accidents du quotidien (en particulier les accidents de la route), le dernier modèle de Clio ® offre certainement des garanties de sécurité bien supérieure à l’antique R5 ®, etc. Mais il serait néanmoins pertinent de se demander quelle part de ces nouveaux besoins ne relève pas du compulsif et surtout quelle part vous a réellement apporté quelque chose. La machine à laver, avec ses 200 programmes différents auxquels vous ne comprenez rien (finalement vous en êtres revenu à ne faire les réglages que sur la température de lavage et la vitesse d’essorage …) et que vous jetez à la ferraille tous les 4 ans, lave-t-elle vraiment mieux que l’antique Miel ® que vos parents ont acheté, certes à prix d’or, dans les années 1980 et utilisent encore aujourd’hui ? Votre armoire Ikéa ®, complètement déglinguée après deux déménagements et que votre petit dernier a achevé quand l’idée lui est venue d’en escalader les étagères, justifie-t-elle la différence de prix avec l’armoire normande que vos grands-parents vous ont offert il y a 30 ans (ils s’étaient ruinés pour la faire sur mesure auprès d’un menuisier local)iv ?

 

Car l’obsolescence programmée a des conséquences majeures sur nos sociétés :

  • Ecologiques. La plupart des produits concernés par l’obsolescence programmée (hi-fi, électroménagers, automobile, informatique, textiles, etc.) ont une très forte empreinte écologique, tant à la production (emploi de matières plastiques et de terres rares), qu’au transport (du lieu de production, à l’autre bout de la planète, jusqu’à votre domicile), à l’utilisation (forte consommation énergétique) et à la destruction (processus de recyclage encore mal établis et mal maîtrisés).

  • Sur le pouvoir d’achat. Les thuriféraires de la « mondialisation heureuse » à la Alain Minc prétendent que celle-ci à permis de faire largement baisser les coûts en organisant une division internationale du travail qui a entrainé que la production s’est établie là où les coûts sont les moins élevés. Les coûts de production sûrement (au passage en appliquant des normes sociales, fiscales, sanitaires et environnementales bien moins exigeantes …). Les coûts de vente, ce n’est pas sûr. Le jean que j’achète aujourd’hui 60€ ne me paraît guère moins cher qu’il y a 20 ans (400 francs …), mais surtout avec son textile et ses coutures de me…de, il est mort au bout de 2 ans maximum. Celui acheté il y a 20 ans est toujours là (mais je ne rentre plus dedans …). Et pour revenir à un exemple donné plus haut, est-il plus économique d’investir 1500€ dans une machine à laver qui durera 30 ansv que 500€ dans une machine qui renouvellera tous les 5 ans (pour aller jusqu’à 30 ans, il en faudra 5, soit un budget de 2500€).

  • Sur les délocalisations et l’emploi. Les mêmes thuriféraires libéraux argumenteront que l’obsolescence programmée crée de la consommation, et que la consommation crée de l’emploi. Certes. Sauf que la consommation d’ici crée de l’emploi là-bas. Les produits à obsolescence programmée sont généralement réalisés par de la main d’œuvre à faible coût mais aussi à faible qualification. Réaliser des produits de meilleurs qualités et durabilité (satisfaisant donc à des normes plus élevées, cf. plus haut …) exigerait probablement une main d’œuvre plus qualifiée, davantage présente dans nos contrées qu’à l’autre bout de la planète.

 

Lutter contre l’obsolescence programmée correspondrait donc à un triptyque pourtant couramment invoqué par nos élus : écologie-pouvoir d’achat-emploi. Le sujet semble pourtant complètement absent alors même que des solutions simples pourraient être mise en place. La TVA pourrait, par exemple, être modulée en fonction de la garantie offerte par le produit. Ainsi, les produits d’électroménager vendus avec une garantie supérieure à 10 ans pourraient être soumis au taux de TVA le plus faible (5,5%) pendant que ceux qui n’offrent qu’une garantie de faible durée seraient soumis à la TVA la plus forte (19,6%)vi. Mais cela ne saurait s'arrêter là : il s'agit également de réorienter notre modèle de société d'un consumérisme matérialiste effréné vers un consumérisme davantage culturel et mieux régulé. D'une société où l'hédonisme individuel se mesure à l'épaisseur du chéquier vers une société qui replace la connaissance, le savoir et la relation aux autres en son cœur. De l'émancipation par la carte bleue à l'émancipation par la culture et la philia.

Quelqu’un aurait-il la bonté de transmettre à M. Montebourg ?

 

 

i Sur le sujet on pourra lire Serge Latouche, Bon pour la casse. Cf. Philippe Arnaud, « Bon pour la casse » de Serge Latouche¸ Le Monde, 15/10/2012.

ii Imaginez les conséquences pour l’industrie automobile si les moteurs de tous les véhicules pouvaient durer plus d’un million de kilomètres … Il est pourtant probable qu’elle est techniquement capable de le faire, et sans que cela ne soit à un coût prohibitif.

iii Ou sinon après des manipulations kafkaïennes pour le néophyte en informatique.

iv Bon d’accord, votre armoire a un autre défaut majeur : elle sort des yeux de votre femme (qui adôôôrerait changer de mobilier). Celle-ci a beau encourager le petit Kevin à l’escalader, à faire ses dessins dessus au marqueur indélébile (mais un coup de ponceuse et de vernis et c’est oublié …) et à s’en servir comme cage de but quand il joue au foot, rien n’y fait : elle est toujours là. Votre frère installé à la Nouvelle-Orléans, à qui vos grands-parents avaient acheté la même, vous l’a confirmé : lorsqu’il est revenu chez lui après le passage de l’ouragan Katrina, il ne lui restait plus que l’armoire normande qui trônait fièrement au milieu d’un champ de désolation. Par désespoir de cause, votre chère et tendre est quand même parvenue à vous contraindre à la déplacer à la cave et vous y rangez dorénavant, avec tendresse et nostalgie, votre tente canadienne, vos vieux maillots de foot et votre collection de bouteilles de bière (cette dernière ayant quitté le salon lorsque vous avez aménagé en couple). A sa place, s’est désormais érigée dans le salon (après quelques heures de lutte intense entre vous, un marteau, un tournevis et un plan kafkaïen) la dernière production complètement « in » d’Alinéa ®. Malheureusement, Kévin a pris l’habitude de jouer au foot dans le salon. Ce n’est pas très grave, il paraît que dans quelques mois vous déménagez … Votre femme, déçue par la qualité d’Alinéa ®, a promis qu’on ne l’y reprendra plus : la prochaine fois, elle ira chez Conforama ®. (Désolé, je sais que tout ceci est un peu macho, mais bon, la journée de la femme c’était la semaine dernière …).

v On notera que même les fameuses Miel ®, citées plus haut, font aujourd’hui aussi de l’obsolescence programmée.

vi De plus, à ma connaissance, cette mesure ne contreviendrait, pour une fois, à aucune règle européenne (probablement jusqu’à ce qu’un lobby quelconque parvienne à se faire entendre à Bruxelles …)

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