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L'Oeil de Brutus

Libéralisme économique et chômage (réponse à Charles Wyplosz)

23 Février 2016 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Idées

Libéralisme économique et chômage (réponse à Charles Wyplosz)

 

« Tu as vu un okoumé à distance, va jusqu'au pied pour l'examiner ».

Proverbe gabonais

 

 

Les lieux communs de la pensée libérale ont, décidemment, la vie dure. Dans une récente tribune du Figarovox, Charles Wiplosz vantait les vertus du libéralisme économique pour lutter contre le chômage[i], préconisant, disait-il antérieurement, une solution que nul n’avait essayé (du moins en France) : accroître la flexibilité du marché du travail[ii]. Diantre ! Trente ans que l’on en parle, on l’aurait donc rien fait (ou si peu) ? On lui rappellera, dans un premier temps, quelques exemples (parmi d’autres) de mesures prises ces dernières années pour, déjà, accroître la flexibilité du marché du travail :

  • En 1983, la « gauche » initiait son « tournant de la rigueur » en supprimant l’indexation automatique des salaires sur l’inflation (merci Jacques Delors …)[iii].
  • En 1986, dès son arrivée au pouvoir, la droite supprima l’autorisation administrative de licenciement pour motif économique.
  • la loi du 14 juin 2013 a   encore accru la souplesse de l’exécution des licenciements[iv].
  • Et enfin, cerise sur le gâteau, la toute récente loi Macron qui, entre autres, assouplit les conditions de travail de nuit et du dimanche, diminue drastiquement les attributions des pouvoirs prudhommaux et de l’inspection du travail[v], la loi El Khomri se préparant à en remettre une couche, et non des moindres.

 

Cela n’empêche cependant pas M. Wiplosz de militer pour davantage de libéralisation de l’économie. Pour ce faire, il effectue une étrange corrélation entre l’indice de liberté économique de différents pays et les taux de chômage de ces mêmes pays. Sauf qu’il n’effectue aucune démonstration pour démonter qu’il y a bien un lien de cause à effet. Dans le même registre, le triste sire Pierre-Antoine Delhommais, éditorialiste au Point, effectuait une toute aussi étrange corrélation entre Etat-providence et nombre de ressortissants du même Etat partir faire le djihad en Syrie. Ce à quoi Pierre Rimbert lui rétorquait, fort justement et non sans une pointe d’humour, que la France étant simultanément le pays d’Europe fournissant le plus de troupes au djihad planétaire et celui qui comporte le plus de lecteurs du Point, si l’on suit le même raisonnement que notre éditorialiste, il deviendrait plus qu’urgent d’interdire la parution de ce dangereux hebdomadaire !

 

Pour cause, on serait en effet bien en peine de trouver un lien de causalité dans la bien singulière logique de M. Wiplosz. Sans même évoquer la difficulté qui existe à comparer des taux de chômage entre des pays qui peuvent avoir des modes de calculs et/ou des conditions structurelles du marché du travail fondamentalement différents (ainsi lorsque les Etats-Unis remplissent allègrement leurs prisons, ils font baisser d’autant leurs chiffres du chômage …), le principe même de l’indice de liberté économique est fortement sujet à caution. Cet indice est élaboré par l’heritage foundation, un think tank américain connu pour ses prises de positions ultralibérales (il a notamment fortement impulsé les fameuses reagonomics, avec les résultats que l’on connaît)[vi], ce qui déjà peut amener à émettre des doutes quant à l’impartialité de la position. 

On relèvera tout d’abord que les Etats faillis (par exemple la Libye ou la Somalie) sont absents de ce classement. C’est dommage car parmi les dix critères de classement retenus pas la fondation, ces Etats – ou plutôt l’absence d’Etat – laissent  une liberté d’entreprendre et d’investir quasi-totale, ne vient nullement perturber les échanges commerciaux, n’exigent pas de taxes ni d’impôts, ne dépensent rien ou quasiment rien, ont poussé la dérégulation financière jusqu’au bout du bout, ne viennent pas entraver la propriété privée ni le marché du travail[vii]. Bref, de vrais paradis libéraux !

 

De manière plus approfondie, de nombreuses voix se sont élevées pour contester ce supposé lien entre ouverture économique et croissance (et incidemment baisse du chômage). On citera en premier lieu l’économiste Jeffrey Sachs qui dans son livre The End of Poverty[viii] a démontré l’absence de corrélation entre la liberté économique et la croissance, en citant notamment d’une part, la Suisse et l’Uruguay qui ont des croissances relativement faibles avec de bons indices de liberté économique, et d’autre part la Chine, qui conserve une économie très régulée par l’Etat tout en ayant des taux de croissance (même aujourd’hui) à faire pâlir d’envie n’importe quel pays occidental.

Plus précisément,  l’indice de liberté économique a été abondamment critiqué, en particulier par  l'Institut Ludwig von Mises, du fait de la subjectivité de ses indicateurs, de l’absence de pondération entre ces  mêmes indicateurs (toutes les composantes sont évaluées à parts égales ) et de la non prise en compte des actions des gouvernements pour soutenir l’économie (l’incapacité congénitale de la plupart des économistes libéraux à appréhender le multiplicateur des dépenses publiques demeure une constante[ix]).

 

Cette obsession à la dérégulation n’est ainsi pas sans rappeler des ambiances de politburo soviétique à la veille de la chute du Mur : si le marxisme – ou ici l’ultra-libéralisme économique – ne fonctionne pas, c’est que l’on n’est pas allé assez loin dans le marxisme – l’ultralibéralisme. D’un extrême à l’autre, le prisme idéologique reste le même.

Nonobstant le fait que nos entreprises, et en particulier les PME, souffrent effectivement d’un maquis administratif et fiscal imbuvable[x], le mal principal n’est pas là. On pourra autant que faire se peut donner à la fiscalité des entreprises la forme d’une asymptote tendant vers zéro (voire basculant en zone négative – si, si cela existe : par exemple, Ryanair ou Amazon) et rapprocher les contrats de travail des conditions de pseudo-esclavage (les deux mamelles de la « politique de l’offre » tant vantée par la « gauche » tendance oligarchies multinationale du tandem Hollande-Valls-Macron), tant que les entreprises conserveront des carnets de commande faméliques, elles n’investiront pas et n’embaucheront pas plus. Le logiciel libéral, par son incapacité à comprendre que ce que nous vivons est une crise de la demande et non une crise de l’offre, est ici en mode de bug système.

A l’extrême opposé de l’austérité stérile, il devrait s’agir pour l’Etat de prendre une position contra-cyclique en relançant l’investissement et la consommation pour que dans un second temps le secteur privé puisse prendre le relais une fois ses carnets de commande enfin rempli. Mais pour pouvoir se permettre une telle politique économique, l’Etat doit avoir à sa main au moins trois outils majeurs :

  • La maîtrise de sa politique commerciale internationale (en particulier les droits de douanes) afin que ses efforts pour relancer l’investissement et la consommation n’aillent pas, par effet d’évasion, nourrir d’autres économies ;
  • une politique monétaire accommodante à son égard (et non à celui de la ploutocratie financière mondiale) afin de lui garantir l’accès au crédit ;
  • une capacité d’anticipation et de planification économiques (ce que nous appelions autrefois le Commissariat au Plan et qui, n’en déplaise aux libéraux, n’avait aucune commune mesure avec le Gosplan soviétique).

Or, ces trois outils ont été allégrement sacrifiés sur l’autel de la construction européenne et, comme le dénonce à si juste titre Jacques Lafouge, les oligarques s’acharnent, depuis maintenant plus de 30 ans, à saccager l’Etat, dans toutes ses composantes. Qu’à cela ne tienne : le MEDEF de Pierre Gattaz, le PS de MM Hollande et Valls, l’UMP (les pseudos « républicains ») de MM Sarkozy, Juppé et Fillon, en veulent encore plus.  Et M. Wyplosz, qui sait pourtant parfois tenir d’intéressantes tribunes[xi], joint ici sa voie à celle des hyènes.

 

 

 

[i] Charles Wiplosz, De quoi l’ultralibéralisme est-il le nom ?, Figarovox, 29/12/2015.

[ii] Charles Wyplosz, Lutte contre le chômage : non, on n'a pas tout essayé, Figarovox, 21-déc-16.

[iii] Cf. Gilles Raveaud, Vive l’indexation des salaires !, blog Alternatives économiques, 05/12/2013.

[iv] Cf. Analyse détaillée du projet de loi Macron : En route pour le « régressisme » ?, par Gérard Filoche, Les Crises, 11-déc-14           .                               

[v] Id.

[vi] Comme la plupart des think tanks américain, l’heritage foundation  est financé par des dons privés. Malgré de multiples recherches sur le web en général sur le site de la fondation en particulier, il ne m’a pas été possible de trouver l’origine de ces dons (si quelqu’un peut les trouver, je suis preneur !). On peut toutefois raisonnablement imaginer qu’ils ont pour origine de riches investisseurs américains. Dis-moi qui te paye, je te dirai qui tu es … et comment tu penses (ou plutôt comment tu dois penser …).

[vii] Les autres critères sont la stabilité monétaire et la lutte contre la corruption, domaines dans lesquels, il faut bien l’admettre, ces Etats seraient juger peu performants. Mais en étant « au top » sur les huit autres, nul doute qu’ils trusteraient les premières places au classement général.

[viii] Jeffrey Sachs, The End of Poverty: Economic Possibilities for our Time (Penguin Books, 2005)

[ix] Même le FMI a tout de même fini par admettre ses erreurs sur le sujet. Cf. Jacques Sapir, Faut-il croire les modèles de prévision ?, Russeurope, 12 novembre 2012 ; Laurent Herblay, Quand le FMI critique les politiques d’austérité, Gaulliste libre, 18 novembre 2012.

[x] Mais il ne s’agirait pas là tant de payer moins d’impôts et d’accorder davantage de flexibilité au marché du travail que de faire tout simplement … plus simple.  Les épaisseurs de notre code fiscal et de notre code du travail proviennent bien davantage de dérogations particulières (de « niches » encore une fois …) accordées aux entreprises que de droits supplémentaires donnés aux salariés. Or, pour bénéficier à plein de toutes ces dérogations, il faut des bataillons entiers de juristes et de fiscalités. Ce que, bien évidemment, peuvent se payer les multinationales, mais pas les PME.

 

 

 

 

Origine de l'illustration : http://blorg.canalblog.com/archives/2013/06/05/27336045.html

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