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L'Oeil de Brutus

Aristote et … l’euro

23 Janvier 2016 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Idées

Aristote et … l’euro

 

 

Au hasard de mes lectures, je suis tombé sur cette citation d’Aristote :

« Ce qui fait l’échange proportionnel, c’est la conjonction de termes diamétralement opposés : mettons un bâtisseur [A], un cordonnier [B], une maison [C] et une chaussure [D] : il faut donc que le bâtisseur reçoive du cordonnier son travail à lui qu’il lui donne en retour le sien.(…) Il n’y aura pas [d’échange ni d’association] entre eux si les choses échangées ne sont pas égales d’une certaine façon. Il faut donc qu’un certain étalon permette de tout mesurer (…). Et cet étalon en vérité, c’est le besoin, lequel assure la cohésion de tout dans la communauté (…). La monnaie est devenue une sorte de substitut du besoin, à titre conventionnel. Et c’est pour cela qu’elle porte le nom de monnaie [nomisma], parce qu’elle tient, non pas à la nature, mais à la loi [nomos] et qu’il ne tient qu’à nous d’en changer et de la retirer de l’usage »[i].

 

Bien évidemment, et contrairement à ce que pourrait laisser penser mon titre (que j’admets certes un peu tapageur), Aristote ne nous parle pas ici de l’euro, du moins pas directement. Mais ce qu’il nous dit de la monnaie doit, à plus d’un titre, nous ramener aux réflexions sur la monnaie unique et sur son fonctionnement.

Car, que nous dis Aristote ? Il nous rappelle, comme son étymologie l’indique, que la monnaie (nomisma) dérive de la loi (nomos). La loi étant chose humaine, elle ne peut être inscrite dans le marbre (dusse-t-il être celui des traités …), sauf à prétendre que des créations d’hommes puissent être choses parfaites et donc inamovibles. C’est pourtant bien ce qu’on prétendent nos hiérarques européens en inscrivant le fonctionnement de l’euro dans des traités qui ne sauraient être modifiés – surtout pas par des élections démocratiques (n’est-ce pas M. Juncker ?) – et donc en le soustrayant au champ de la loi et de la politique. Puis en clamant à tue-tête (ou en sautant tel le cabri sur sa chaise …) que « l’euro est irréversible ». Aristote pourtant nous rappelle « qu’il ne tient qu’à nous d’en changer et de la retirer de l’usage » … car la monnaie n’est qu’une convention que se donnent les hommes d’une même communauté entre eux. Comme toute convention, elle peut être changée, modifié, abolie, abrogée, etc. Et surtout, comme toute convention à l’intérieur d’une communauté, elle est une chose éminemment politique. Dans une Cité libre et démocratique, les choses politiques sont les affaires de tous les citoyens, qui peuvent ainsi en débattre et en choisir. Dans une « Cité libre et démocratique » …

 

 

 

 

 

 

[i] Aristote, Ethique à Nicomaque, V, 8.

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daniel adam 23/01/2016 18:53

L'Ethique à Nicomaque est une parfaite introduction à l'économie politique, que je poursuis par "gourmandise".

A partir du XVIe siècle après Zebulon, un nouveau savoir s'est constate. Les bases mêmes de la connaissance se modifient et s'établissent différemment :
Grammaire Générale -> Linguistique
Histoire Naturelle -> Biologie
Analyse des Richesses -> Economie Politique -> Valeur

La connaissance se réorganise. De nouveaux systèmes de pensée apparaissent, organisés à partir d'un centre inconnaissable, abstrait, transcendant : langue, vie, valeur. Le sujet atemporel de Kant est ici le résultat d'une pratique historique.

Dans le domaine économique, la Richesse devient la Valeur. Il y a déplacement de l'intégration : on passe de la primauté de l'échange à celle de la production.

Dès lors, si la Valeur est le fondement de l'Équivalence, se pose la question de ce qui détermine la Valeur.

On entre ainsi de plain-pied dans l'économie politique et sa critique, en rappelant une question que posait FRISOTTE, à travers l'Ethique à Nicomaque :

" Comment peut-on, en théorie, comparer deux objets aussi dissemblables qu'une paire de sandales (xA) et une toge (yB), par exemple ? "

À laquelle, il répondait :" en théorie pure, il n'y a pas de réponse. Dans la pratique, on réalise l'opération couramment puisqu'une toge vaut trois paires de sandales. C'est la juste valeur dans l'échange"

Avec SMITH, RICARDO et plus tard MARX, la question devient :

" Comment fonder en théorie l'Équivalence ? Pourquoi xA = yB ? "

Réponses des classiques et de MARX :

1 — La notion de valeur-travail chez RICARDO.

Le travail est :
— le fondement de la valeur,
— la mesure de la valeur,
— mais il a une valeur lui-même.

Comment trouver une mesure invariable des valeurs ?

2 — Réponse de MARX : xA = yB

De la valeur, le travail en est :
— le fondement,
— la mesure,
— sa propre valeur. Toutefois, il n'existe pas de valeur force de travail. Car il y a une différence entre la valeur et le prix ( valeur = abstrait, théorique pur ; prix = concret, concurrence ).

D'où sa genèse de la monnaie, à partir des différentes formes de la valeur.

a — forme relative de la valeur : xA = yB
b — forme générale de la valeur xA = yB ; yB = xA
c - forme équivalent général xA = yB = zC = T.O.R

Ce qui implique que :

— la monnaie est une marchandise ( fin du XIX)

— elle ne mesure pas la valeur, mais en est issue,

— en tant que marchandise, la monnaie obéit aux lois des marchandises.

Ses fonctions entraînent ses formes :
— comme mesure de la valeur elle est abstraite : compte comptable,

— comme moyen de circulation, elle est un signe,

— comme instrument de paiement : cash par exemple.

Contrairement aux classiques libéraux, Marx ne donne pas à la monnaie une valeur d’échange. Pour lui, le rôle de la monnaie dans l’accumulation du capital est de dissimuler l’exploitation.

La monnaie est donc essentiellement un fait social.

Nous vivons une crise historique de la loi de la valeur.

Ce qui n’a pas échappé à Daniel Bensaïd : « La mesure de toute chose par le temps de travail abstrait est devenue, ainsi que Marx l’annonçait dans les Manuscrits de 1857, une mesure « misérable » des rapports sociaux.»

ETC, ETC