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L'Oeil de Brutus

SUR LES « FRONTS » DE LIBERATION CONTRE L’EURO-AUSTERITE (Article intégral)

4 Octobre 2015 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Idées

SUR LES « FRONTS » DE LIBERATION CONTRE L’EURO-AUSTERITE (Article intégral)

 

 

«  Il y a deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération  ».   

Marc Bloch, L'Etrange défaite.

 

 

Dans le courant de ce mois d’août, Jacques Sapir a publié toute une série de billets appelant à la constitution d’un « Front de Libération national » de l’ensemble des forces politiques opposées au couple euro-austérité[i]. Frédéric Lordon lui a rétorqué[ii], vertement, que tout homme de gauche (la vraie gauche, pas l’ersatz néolibéral, faussement dénommé « socialiste » qui ose encore prétendre représenter la « gauche ») ne saurait admettre d’alliance ni avec l’extrême-droite ni même avec toutes forces de droite[iii]. Ce type d’association reviendrait en effet indubitablement, selon lui, à faire le jeu du camp opposé et à fausser, voire à finalement prévenir, toute sortie de l’euro et de son carcan austéritaires « par la gauche ».

Alors même que l’idéologie européiste-néolibérale craque de toutes ses coutures et que chaque jour qui passe montre un peu plus à tout à chacun l’impasse, le gouffre, l’ignominie dans lesquels elle nous plonge, on comprendra bien que ce débat sur les stratégies d’alliance est plus que fondamental pour offrir au peuple français, et par extension aux peuples européens, une porte de sortie. Celle-ci permettra en effet – en particulier pour la jeunesse – d’envisager autre chose que l’austérité infernale ad vitam aeternam, c’est-à-dire ni plus ni moins que le semi-esclavage pour dettes des classes populaires et moyennes.

Or, en opposant souveraineté populaire et souveraineté nationale et en plaçant d’emblée hors-jeu tout souverainisme non seulement d’extrême-droite mais aussi de droite, Frédéric Lordon, comme bien des membres (notamment Jean-Luc Mélenchon) de la gauche dite radicale – pas tous, fort heureusement ! -, s’interdisent toute possibilité de réel rassemblement des Français autour d’une cause commune. Cette gauche radicale là, comme le parti communiste par le passé, peut bien prétendre vouloir « renverser la table », elle n’a pas les moyens de sa politique. Ce faisant, elle se condamne soit à l’impuissance, soit à se résoudre, tel le Tsipras déconfit, à  « passer sous la table »[iv], ce qui, de toute façon, produit le même résultat.

 

Souveraineté populaire versus souveraineté nationale

"La France, c'est tout à la fois, c'est tous les Français. C'est pas la gauche, la France ! C'est pas la droite, la France ! Naturellement, les Français, comme de tout temps, ressentent en eux des courants. Il y a l'éternel courant du mouvement qui va aux réformes, qui va aux changements, qui est naturellement nécessaire, et il y a aussi un courant de l'ordre, de la règle, de la tradition, qui lui aussi est nécessaire. C'est avec tout cela qu'on fait la France. Prétendre faire la France avec une fraction, c'est une erreur grave, et prétendre représenter la France au nom d'une fraction, c'est une erreur nationale impardonnable. Vous me dites : à droite, on dit que  je fais une politique de gauche au-dehors ; à gauche, du reste vous le savez bien, on dit "de Gaulle, il est là pour la droite, pour les monopoles, pour je ne sais quoi"'. Le fait que les partisans de droite et les partisans de gauche déclarent que je suis de l'autre côté, prouve précisément ce que je vous dis, c'est à dire que, maintenant comme toujours, je ne suis pas d'un côté, je ne suis pas de l'autre, je suis pour la France."             

Charles de Gaulle, Interview radiotélévisée, 15/12/1965,

 

En dissociant souveraineté nationale et souveraineté populaire, Frédéric Lordon divise la France en deux : d’un côté un peuple de gauche – se réclamant de la souveraineté populaire -, de l’autre un peuple de droite – se réclamant de la souveraineté nationale – avec lequel il ne serait être question de s’allier. Se faisant, c’est la souveraineté qui est coupée en deux. Or, celle-ci étant par nature une et indivisible, si, au sein du même peuple, deux souverainetés se rejettent  et s’affrontent, c’est qu’il n’y a tout simplement plus aucune souveraineté possible (sauf à en exclure totalement ceux qui auraient l’outrecuidance de se réclamer de la mauvaise). Il n’y a alors non seulement plus de nation mais plus de peuple, seulement la lutte des classes à outrance. Or, si une lecture marxienne de la lutte de classes comme moyen d’analyse partielle des événements sociaux a tout son intérêt, une telle lecture marxiste prend irrémédiablement une dimension totalisante qui ne conduit qu’à l’aporie et à l’impasse la plus complète (tout aussi complète que la croyance en l’irréversibilité de l’euro).

La France, en tant que nation souveraine émanant du peuple français, n’est pas née ex nihilo, comme par enchantement, en ce bel après-midi de juillet 1789 qui vit les Parisiens prendre la Bastille : « cette grande royauté française avait été si hautement nationale, que, le lendemain de sa chute la nation a pu tenir sans elle »[v]. Toute analyse un tant soit peu poussée de l’histoire de la monarchie capétienne montre que celle-ci n’a eu de cesse que d’abaisser le pouvoir des féodaux pour asseoir le sien en s’associant au peuple. Même s’il en fut une belle démonstration, le sentiment national français ne nait pas à Valmy et avec les soldats de l’an II. On le retrouve bien antérieurement : à Bouvines (1214), lorsque Philippe-Auguste et les milices communales repoussent l’envahisseur anglo-germanique (allié quant à lui aux grands féodaux … français[vi]) et marquent ainsi le début du déclin du pouvoir seigneurial ; autour de Philippe Le Bel, qui accélère la centralisation du royaume et la rémission des pouvoirs féodaux ; pendant la guerre de cent ans, durant laquelle les Français offrirent leur légitimité à une dynastie – les Valois – à la légalité douteuse (ici – encore ! – contre des grands féodaux vendus à un pouvoir étranger[vii]) ; avec Henri IV, lorsque le « Vert Galant » parvient à mettre fin aux guerres de religion en rassemblant le peuple français sous la bannière de la France ; même sous Louis XIV, lorsque, au plus fort de la guerre de succession d’Espagne et menacé d’invasion, le roi Soleil en appelle au peuple pour préserver l’indépendance nationale[viii]. La chute de la monarchie trouve d’ailleurs une bonne part d’explication dans l’oubli du peuple des derniers des Capétiens et de leur Cour.

Alors, certes, la souveraineté du peuple français trouve son accomplissement dans l’avènement de la République. Mais cet accomplissement a, avant tout, été le fruit d’une longue maturation. Etre Français ne se résume pas adhérer aux valeurs de la République. C’est une condition nécessaire, mais elle n’est pas suffisante, car c’est aussi, quelles que soient ses origines personnelles, assumer un héritage et imaginer un avenir commun. C’est cet ensemble qui fonde la souveraineté et par voie de conséquence la démocratie : « pour qu'il y ait une démocratie il faut qu'existe un sentiment d'appartenance communautaire suffisamment puissant pour entraîner la minorité à accepter la loi de la majorité! Et la nation c'est précisément ce par quoi ce sentiment existe. Or la nation cela ne s'invente ni ne se décrète pas plus que la souveraineté ! »[ix]. C’est clamer, comme Romain Gary, que « je n’ai pas une goutte de sang français, mais la France coule dans mes veines »[x] ou, comme Emmanuel Lévinas que « La France est une nation à laquelle on peut s’attacher par le cœur aussi fortement que par les racines »[xi].

En France, peut-être encore plus que dans tout autre pays, la souveraineté nationale se fonde sur le peuple et la souveraineté populaire sur la nation. C’est ce que résumait si parfaitement Charles de Gaulle lorsqu’à la question « Qu’est-ce que le peuple, mon général ? », il répondait tout simplement « la France »[xii].  Alors, bien sûr, on trouvera des Français qui fondent leur identité davantage – mais très exceptionnellement exclusivement – sur  les valeurs de la République et d’autres sur la culture et l’héritage historique. Et, nonobstant même tout sentiment de classes, certains qui privilégient une souveraineté ascendante (donc populaire) et d’autres une souveraineté descendante (donc nationale). Mais il n’en demeure pas moins une seule et unique souveraineté : celle du peuple français faisant corps dans la Nation.  Et par un juste rappel des choses, cette même nation, comme le souligne pourtant le même Frédéric Lordon, ne fait que ramener à la souveraineté : « On peut appeler « nation », disons « nation au sens moderne du terme », toute revendication collective du principe de souveraineté »[xiii].  Se réclamer exclusivement d’une souveraineté populaire revient à penser l’existence de valeurs existant de par elles-mêmes, hors sol, hors contexte historique ou culturel. C’est une forme d’ultra-existentialisme qui finit par rattraper l’essentialisme par la petite porte, puisque ces valeurs ne se fondent certes pas sur une identité culturelle et/ou nationale héritée par la naissance et dont on ne pourrait se départir mais sur une identité de classe tout autant héritée à la naissance ! C’est ainsi qu’en appeler à un hypothétique « peuple de gauche » figure un complet oxymore : le peuple est le peuple, ni de gauche ni de droite, il est ce qu’il est, dans toutes ses composantes et dans toute sa diversité. Et il fonde, seul et lui seul mais dans toute son intégralité, la souveraineté. En appeler à un « peuple de gauche » et à une « souveraineté de gauche » fracture la souveraineté et par là-même la dissout intégralement. Qui plus est, la gauche, et encore plus la gauche marxiste ou marxienne, n’a pas le monopole du cœur. Elle n’a même pas le monopole de la gauche : les gaullistes de gauche (et avant eux le catholicisme social) sont bien là pour rappeler qu’ils ne sont pas les seuls à s’élever contre le « fumier du diable »[xiv], le pouvoir de l’argent et l’ordre établi des oligarques. Nul besoin de revenir des décennies en arrière pour en trouver des illustrations. Le discours de Philippe Séguin à l’Assemblée nationale à l’occasion des débats sur la ratification du traité de Maastricht en donne un excellente illustration, notamment lorsqu’il rappelle que « la France n'est pas la France quand elle n'est plus capable, comme aujourd'hui, de partager équitablement les profits entre le travail, le capital et la rente, quand elle conserve une fiscalité à la fois injuste et inefficace, quand elle se résigne à voir régresser la solidarité et la promotion sociale, quand elle laisse se déliter ce qu'autrefois on appelait fièrement le creuset français et qui était au cœur du projet républicain ».

 

L’impasse d’une gauche radicale solitaire

C’est ainsi qu’en excluant à priori tout rassemblement sur sa droite, la gauche radicale non seulement s’interdit une véritable capacité de rassemblement du peuple autour d’objectifs communs mais en plus, elle efface le peuple dans une division de la souveraineté qui ne fait pas que l’altérer : elle la dissout tout aussi sûrement que les traités européens, imposés contre la volonté du peuple.

Dans un tel schéma et aux vues des institutions en place, il serait absolument naïf d’espérer une  victoire électorale massive de la gauche radicale qui la mette suffisamment en position de force, c’est-à-dire cumulant les pouvoirs exécutif et législatif, pour réaliser une sortie de l’euro « par la gauche » et sous ses seuls auspices. Cet espoir d’une gauche radicale seule aux rênes du pouvoir est tout aussi godiche que les promesses d’ « Europe sociale » de l’autre gauche (celle de droite) qui jure, croix de bois croix de fer, que l’on verra ce que l’on verra mais lorsque les gouvernements de gauche seront enfin majoritaire dans l’UE, celle-ci se préoccupera, enfin, des travailleurs[xv]. A moins que la gauche de la gauche ne vive encore dans la lubie d’un Grand Soir menée par une poignée de révolutionnaires professionnels. Mais là encore, il est plus que probable que la résilience, tant des institutions que de l’attachement de la société française à la démocratie, la mènera à l’impasse. Ce constat vaut d’ailleurs, comme on le verra plus loin, tout autant pour l’extrême-droite.

Le Parti communiste – qui fut autrement plus puissant et cohérent que le conglomérat hétéroclite de socialistes déçus, de trotskistes et autres maoïstes plus ou moins repentis, d’écologistes en crise d’identité (etc.) qui forme le Front de gauche – ne parvint à peser véritablement, du haut de ses 30% du corps électoral[xvi], dans la vie politique française qu’une seule fois : à la Libération, lorsqu’il consentit à l’alliance avec les gaullistes pour lancer la reconstruction de la France. Il contribua alors grandement au rétablissement de la liberté de la presse (notamment en interdisant la concentration de la presse dans les mains du grand Capital …), à la politique de nationalisation et à la mise en place de la sécurité sociale. Passé ce cap, le PCF devint la mouche du coche de la vie politique française. Mouche certes grosse, avec des centaines de milliers d’adhérents et des millions d’électeurs, et souvent bruyante (on pense aux inénarrables saillies de Georges Marchais), mais à l’efficacité réduite. Ce qui explique très probablement, au moins en partie, sa lente dégringolade qui, rappelons-le, n’attendit pas la chute du Mur[xvii], et sa réduction à un vague appoint auxiliaire, le plus souvent local, d’autres forces de gauche (elles-même de moins en moins de gauche …).

Reste donc à la gauche de la gauche, d’une part, à se forger une position cohérente vis-à-vis de l’euro et des questions européennes (l’euro-béatitude n’y a pas encore disparu, loin de là) et surtout, d’autre part, à admettre une réalité crue : de par la composition sociale (une large majorité de classes moyennes) et démographique (une population âgée numériquement importante, électoralement plus mobilisée que les jeunes et par nature majoritairement réticente à donner son soutien à la gauche radicale) de la population française, elle n’est pas en condition de rallier sous son seul étendard une majorité de Français. Sauf à attendre que les politiques néolibérales achèvent de réduire les classes moyennes à l’état de lumpenprolétariat. Ce qui en prend franchement la tournure, mais d’ici là d’autres, à l’opposé du spectre, ne manqueront pas, eux, de rafler la mise.

C’est par conséquent un choix entre l’impuissance et le compromis (qui n’est pas la compromission). « Que m’importe, pourvu que la France soit libre, que mon nom soit flétri » tonnait Danton[xviii]. Si Frédéric Lordon, Jean-Luc Mélenchon et consors veulent conserver leurs mains d’une blancheur  immaculée, ils n’auront pas de mains du tout. Si tant est qu’il y ait donc une réelle volonté de « renverser la table », l’alliance avec des souverainistes « de droite » n’est pas une possibilité, mais une nécessité. S’étant, pour quelques strapontins électoraux, amplement acoquiné depuis des décennies avec un parti dit « socialiste » qui a enfermé la France dans le carcan austéritaire[xix], qui œuvre méthodiquement à déconstruire l’Etat-providence et à brader la souveraineté à des technocrates, la gauche de la gauche refuserait donc toute alliance avec des forces politiques qui partagent son rejet de l’austérité et sa volonté de rétablir les conditions d’exercice de la démocratie du simple fait que quelques-uns ont cru bon de qualifier ces forces comme étant « de droite » (qualificatif dont on se demande bien encore quelle peut être la signification réelle) ?! On nagerait là alors, justement, en plein « confusionisme », en pleine humeur factieuse, et ce, pour le plus grand bonheur de l’oligarchie européiste qui ne parvient à régner (ou plus exactement à poursuivre le vil service de ses maîtres financiers) que de par les multiples divisions de ses opposants !

Pour parvenir à ses objectifs majeures (ou du moins à ce que l’on pourrait supposer être : fin de l’austérité, préservation de l’Etat-providence et son apport pour les classes populaires et la tranche basse des classes moyennes, refondation d’une démocratie réelle), la gauche radicale ne pourra donc faire l’économie d’une alliance transpartisane, sauf à se considérer comme une perpétuelle force d’opposition. Cette perpétuelle opposition intellectuellement confortable, moralement rassurante mais totalement improductive (sauf pour conserver quelques postes d’élus …). Reste donc à estimer jusqu’à quel point de « la droite » peut être poussé le curseur. Cette estimation de la limite du curseur vaut d’ailleurs tant pour les forces de « la gauche de la gauche » que pour toute autre force résolument attachée à la république et à l’exercice démocratique de la souveraineté.

 

Ce qu’est le FN, ce qu’il n’est pas

Que le FN continue, malgré ses retournements de façade, à patauger dans la fange de l’extrême-droite demeure factuel[xx]. L’opportunisme à surfer sur les mécontentements, la démagogie et une xénophobie rampante fondent la catégorisation du FN en parti d’extrême-droite[xxi]. Mais c’est une extrême droite d’une grande banalité et surtout, n’en déplaise aux ratichons de l’antifascisme, nullement fasciste. Pour que le parti de la famille Le Pen puisse être considéré comme tel, il devrait prôner ouvertement l’instauration d’une dictature nationaliste sur la base d’un parti unique fusionnant avec l’Etat, voire avec l’ensemble de la société (car c’est bien là la définition du fascisme). Non seulement il n’en est rien, mais en outre, même s’il en avait la volonté, face à la résilience tant des institutions de la Ve République que de l’ensemble de la société française, il n’aurait, ni aujourd’hui, ni dans un proche avenir, nullement les moyens de sa politique. Cela, même Lionel Jospin a fini par le reconnaître en avouant que « pendant toutes les années du mitterrandisme, nous n’avons jamais été face à une menace fasciste, donc tout antifascisme était du théâtre. Nous avons été face à un parti, le Front national, qui était un parti d’extrême-droite, un parti populiste à sa façon, mais nous n’avons jamais été dans une situation de menace fasciste et même pas face à un parti fasciste »[xxii]. L’antifascisme de théâtre est certes un autre confort intellectuel – qui évite toute réelle réflexion programmatique – mais il ne fait guère avancer le débat.

Le procès en racisme du FN n’est guère plus pertinent. Que le FN soit un parti ouvertement xénophobe (c’est-à-dire fondant une partie de son programme sur le rejet de l’étranger), bien sûr. Que M. Le Pen père ait pu tenir des propos ouvertement racistes et que dans les tréfonds des manifestations de ce parti, on puisse trouver quelques ramassis d’imbéciles qui ont la sottise de croire à l’inégalité des races, ce sont des faits. Mais que l’on présente en quoi, alors même que par ailleurs il commence à approfondir son électorat dans les milieux issus de l’immigration[xxiii], le programme du FN se baserait sur des éléments raciaux. Et s’il si aventurait, le clivage généré par une telle position lui interdirait tout capacité de développement au-delà des quelques 10-15% qui étaient les siens il y a encore peu. C’est bien ce qu’a compris Marine Le Pen et qui a initié toute sa politique de « dédiabolisation ».

Là où par contre Frédéric Lordon touche pleinement juste, c’est lorsqu’il affirme « Le FN est un invertébré idéologique quand il s’agit d’économie, il n’a d’autre boussole que l’opportunisme »[xxiv]. Le positionnement économique du FN, il y a quelques années ultra-libéral et aujourd’hui interventionniste et étatiste, est en effet criant d’opportunisme. C’est ce qui fonde toute sa force. Mais aussi sa faiblesse. En jouant du grand écart idéologique, il fédère les mécontents, ceux qui veulent renverser la table. Mais cela ne s’arrête pas là, car dans cela rien de bien nouveau depuis les années 1980. Ce qui permet aujourd’hui au FN de décoller, c’est SA perspective de victoire : cette opportunité, issue du vide ambiant généré par les divisions des autres (les véritables souverainistes), qui fait qu’il est à présent le seul, paradoxalement, à pouvoir se présenter comme en mesure de de renverser la table. Et le paradoxe n’est pas des moindres car, comme le souligne pour le coup justement Frédéric Lordon dans sa tribune[xxv], il y a fort à parier que la table conquise, le FN se fera fort de se faire racheter par l’oligarchie pour que la fameuse table, notamment celle de l’euro, reste debout. Il n’empêche qu’il y a fort à penser que plus la perspective de l’accès au pouvoir du FN deviendra une réalité, plus son fameux « plafond de verre » se fissurera. Le FN serait donc en pleine dynamique d’autostimulation.

La lutte contre le FN s’assimile donc à un combat de judo. Il s’agira de l’attirer à soi pour transformer sa force en ce qu’elle est vraiment : une faiblesse. Il ne s’agit pourtant nullement de mener alliance avec lui (et ce n’est d’ailleurs pas du tout ce que préconise Jacques Sapir). Mais force est d’admettre que le FN, mais surtout derrière lui ses militants et ses électeurs, n’est pas la « bête immonde » que certains s’obstinent à décrire. Une part importante de ce parti répugne tout républicain – et encore plus tout homme de gauche -, et lorsqu’en 2007 Nicolas Dupont-Aignan  avait admis pouvoir accepter, sous conditions, de gouverner avec des personnalités issues du FN (et non le FN lui-même), il avait révulsé bon nombre de républicains (dont l’auteur de ces lignes). Il avait pourtant probablement raison avant l’heure. En effet, dès lors qu’un Front trans-partisan de souverainistes se mettrait en place sur la base de l’essentiel qui puisse faire corps aujourd’hui pour le rétablissement de la souveraineté et de la démocratie, et dès lors que ce Front pourrait se mettre en possibilité d’accéder au pouvoir, il viderait le FN de sa principale perspective de briser son « plafond de verre » décrite supra. Il ne resterait alors plus qu’à recueillir au sein de ce Front, les membres du FN de bonne volonté (et il y en a), toujours dans le cadre de son programme commun et dans l’esprit du Conseil National de Résistance. N’oublions pas que le secrétaire de Jean Moulin et résistant dès juin 1940, Daniel Cordier, était un ancien militant de l’Action française (mouvement autrement plus extrémiste que le FN) …

Il en va donc ainsi que la constitution d’un tel front de rassemblement des souverainistes, de gauche comme de droite, est très probablement non seulement l’optique la plus réaliste (sinon la seule) de « renversement de la table » mais aussi la meilleure stratégie de lutte contre le FN en le vidant de sa substance opportuniste et par la même de ces conditions d’existence, si ce n’est un presque anecdotique conglomérat hétéroclite  de xénophobes et d’excités en mal d’existence (ceux-là étant, de bien entendu, à conserver en état d’ostracisme politique).  

 

Les conditions d’un rassemblement

« Notre peuple porte de graves blessures, mais il suffit d’écouter battre son cœur malheureux pour connaître qu’il entend vivre, guérir, grandir. Le jour va venir où, rejetant les jeux stériles et réformant le cadre mal bâti où s’égare la nation et se disqualifie l’Etat, la masse immense des français se rassemblera sur la France. »        

Charles de Gaulle

 

Le « contenant » de ce front (les forces politiques susceptibles de le constituer) étant défini, demeure le plus important et ce qui lui est inéluctablement lié : son contenu (son programme politique). Que l’on s’entende bien sur une choses : la sortie de l’euro ne sera pas une partie plaisir, ni pour ceux qui la mettront en œuvre, ni pour le peuple français qui devra en accommoder son quotidien, et ce dès l’instant même où la décision sera prise … et probablement même avant : 40 ans de renoncements face au monde de la finance ont doté celle-ci d’un sérieux coup d’avance et les jeux d’anticipation des marchés, alliés aux décisions unilatérales des institutions européennes (en particulier de la BCE comme on a pu le constater en Grèce) initieront très certainement les tourbillons spéculatifs dès que l’arrivée au pouvoir d’une équipe souverainiste ne sera pas seulement actée mais simplement une possibilité hautement envisageable. Dans cette guerre que la France devra livrer aux marchés – car il s’agira bien d’une guerre -, le politique, et non l’économique, devra donner le tempo en deux actes. A l’intérieur de ces deux actes, toutes les composantes du Front de libération devront s’accorder sur tous les grands principes. Le premier de ces actes consistera à redonner au pays se souveraineté. Une fois celle-ci acquise, le second constituera, les marges de manœuvres recouvrées, à ré-initier une véritable stratégie politique – et non seulement économique – permettant d’une part au peuple français de se réattribuer l’exercice démocratique, et d’autre part à la France de se réapproprier son indépendance nationale. Il doit être clair pour toutes les parties que ces deux actes sont inextricablement liés. Sortir de l’euro pour sortir de l’euro, sans stratégie ultérieure, serait un non-sens qui pourrait être pire que le mal dont on veut s’extraire. Envisager toute stratégie d’indépendance et de recouvrement démocratique sans préparer une sortie de l’euro, c’est se préparer, tel l’ingénu Tsipras, à mettre sa tête sur le billot de la capitulation.

Les conditions du premier acte ont déjà fait l’objet d’une abondante littérature. On la retrouvera notamment dans les écrits tant de Jacques Sapir que de Frédéric Lordon. Le fameux « plan B » de Yanis Varoufakis en était une déclinaison. Il s’agira essentiellement (mais pas exclusivement) de :

  1.  Réquisitionner la Banque de France afin de se prévenir de toute crise de liquidités, quitte à émettre provisoirement de la monnaie à contre-courant des prescriptions de la BCE. Ceci constituera une violation flagrante des traités, à laquelle on pourra aisément rétorquer que les institutions européennes, de la BCE à la Commission en passant par l’Eurogroupe ne sont pas privés de les violer allégrement, notamment (mais pas seulement) dans le cas de la crise grecque ;
  2. Une mise en place d’un contrôle strict des capitaux. Celui-ci pourra progressivement être assoupli une fois la transition vers le retour au franc effectuée. Les exemples chypriotes et grecs ont démontré que cette mesure ne contenait pas de difficultés techniques[xxvi].
  3. Une nationalisation de toutes les banques commerciales. Cette mesure permettra de préserver l’épargne des Français. Par la suite, les activités bancaires devront intégralement être séparées entre activités de dépôts et activités d’investissements. Une part des nouvelles banques qui en résultera pourra, bien évidemment, être re-privatisée. L’Etat devra néanmoins conserver sous son contrôle :
    1. Une grande banque de dépôt publique permettant à tout français, et tout résidant français, d’accéder à un service public bancaire ;
    2. Plusieurs banques spécialisées (au moins une pour l’agriculture, une pour l’industrie, une pour la recherche et la haute technologie) permettant aux entreprises françaises de financer leurs investissements à des coûts réduits et sécurisés.
  4. Enfin, une fois le retour au franc acté (ou tout autre nom que l’on voudra donner à cette monnaie), une dévaluation par rapport à l’euro (s’il demeure, ce qui est peu probable[xxvii])

 

Une fois ce premier acte passé, on imagine déjà (notamment par le biais du point 3 ci-dessus) tout la liberté d’action qui pourrait être offerte à la France. Cela n’est pas nouveau et était déjà symétriquement signalé par Philippe Séguin, il y a plus de vingt ans : "Mais le premier alibi de tous nos renoncements, c'est indubitablement la construction européenne. Nous ne pouvons rien faire, nous dit-on, puisqu'il faut harmoniser, Bruxelles en ayant décidé ainsi. Nous ne pouvons pas réformer la fiscalité puisqu'il faut soi-disant uniformiser les taux de T.V.A. Nous ne pouvons pas baisser les taux d'intérêt puisqu'il nous faut soi-disant rester accroché au mark en vue de l'union monétaire. Nous ne pouvons rien pour notre industrie puisque le commissaire à la concurrence y fait obstacle. Nous ne pouvons rien faire pour l'aménagement du territoire puisque nos marges de manœuvre sont mises à la disposition de la Communauté. On voit bien l'avantage politique à transférer sur Bruxelles ou sur les collectivités locales la responsabilité de ce que l'État n'a plus le courage d'assumer. A commencer par l'impôt, dont on veut bien désormais qu'il soit local ou même européen, pourvu qu'il ne soit pas national et qu'il n'en soit pas tenu compte dans les statistiques de la politique fiscale"[xxviii].

La sortie de l’euro libérera donc de multiples leviers d’action, dans tous les domaines. Et il s’agira de les utiliser au mieux et au plus vite. Or, cette liberté d’action ne saurait faire l’objet d’improvisations, celles-ci étant à même de faire resurgir les divisions internes à ce Front commun sitôt son objectif premier (l’Acte 1) atteint. On pourra donc raisonnablement envisager le programme commun sur les bases suivantes (non exclusives de toutes autres) qui, elles aussi, transcendent les clivages gauche-droite :

  1. Une refonte intégrale de la fiscalité, avec pour axe une refondation complète de l’impôt sur le revenu, supprimant les multiples niches fiscales et visant à le rendre effectivement progressif (lire Pour une réforme radicale de la fiscalité). Cette refonte s’accompagnera inévitablement d’un fort durcissement de la répression de la fraude fiscale (tant en matière pénale que financière) et de la suppression du monopole d’initiative en matière de fraude fiscale aujourd’hui octroyé au seul ministre du Budget.
  2. Une renégociation globale de la dette publique, sur la base d’une garantie sur le capital et d’un moratoire sur les intérêts.
  3. Une refonte des pratiques démocratique qui passera nécessairement pas une déprofessionnalisation de la politique, via notamment :
    1. Une interdiction stricte du cumul des mandats rémunérés ;
    2. Une limitation de tous les mandats à deux mandats consécutifs ;
    3. Une fixation d’âges seuils pour l’accès à tous les mandats rémunérés (par exemple 35 ans – 65 ans) ;
    4. Une réorganisation complète de la décentralisation visant à diminuer le nombre d’échelons territoriaux et à rendre lisibles les compétences de chacun de ces échelons, tout en garantissant l’égalité – notamment face à l’impôt – entre les citoyens quel que soit leur lieu de résidence ;
    5. Un encadrement du rôle et de la constitution des cabinets des élus et des ministres ;
    6. La suppression du concours externe de l’ENA et un rehaussement des conditions d’ancienneté dans la fonction publique (passage de 4 à 8 ans) pour l’accès à son concours interne ;
  4. Un grand Plan d’investissement dans la recherche, l’industrie et l’agriculture, sous forme de participations d’Etat.
  5. Une grande réforme de la démocratie sociale sur la base de la suppression des critères de représentativité des partenaires sociaux (hors résultats aux élections professionnelles), d’une obligation de transparence des comptes des partenaires sociaux et de l’élection d’un tiers des membres des Conseils d’administration par le personnel de l’entreprise.
  6. Une réforme des subventions aux médias[xxix] et l’interdiction pour toute entité privée de posséder plus de deux organes de presse (chaînes de télévision incluses).
  7. Une réinstauration d’une politique étrangère souveraine et indépendante, notamment vis-à-vis des Etats-Unis et des monarchies arabes (Arabie Saoudite, Qatar) ; intensification des projets de co-développement, tout particulièrement avec les pays d’Afrique subsaharienne.

On se rendra évidemment compte, qu’en sus même de la sortie de l’euro, ce programme heurte de plein fouet la plupart des principes idéologiques de la technocratie européenne inscrits dans le marbre des traités. Mais, nonobstant le fait même que l’objet de ce « Front » serait de s’affranchir des tutelles extérieures et de permettre aux Français de définir leur propre politique, il faudra conserver à l’esprit que, n’étant pas la Grèce, si la France peut se faire sans l’Union européenne, celle-ci ne sera plus grand-chose sans elle (et encore moins sans un Royaume-Uni de plus en plus tenté de prendre le large). En imposant son agenda politique et en allant au bras de fer avec une technocratie bruxelloise qui ne représente qu’elle-même, la France (la vraie : celle qui émane du peuple français) sera à mène soit de renverser les logiques idéologiques des institutions européennes sur la base du principe de souveraineté nationale, soit, cas éminemment plus probable, de prononcer la mort clinique d’une construction qui est déjà en état cérébral végétatif afin de pouvoir reconstruire autre chose sur la base de ces mêmes principes de souveraineté.

 

 

[i] Réflexions sur la Grèce et l’Europe, Jacques Sapir, russeurope, 21-août-15.

Le texte de FASSINA, Stefano Fassina, russeurope, 24-août-15              

Sur la logique des “fronts”, Jacques Sapir, russeurope, 24-août-15

A nouveau sur les “fronts”, Jacques Sapir, russeurope, 27-août-15

[ii] Clarté, Frédéric Lordon, Blog Le Monde diplomatique, 26-août-15

[iii] Fabien Escalona tient un raisonnement similaire à celui de Frédéric Lordon (Chevènement, Dupont-Aignan... Pourquoi la coalition de la France du «non» est vouée à l'échec, Fabien Escalona, Figarovox, 25-août-15). A l’opposé, on notera la remarquable appréciation de David Desgouilles : Rapprochement Chevènement/Dupont-Aignan : l'union des souverainistes en marche, David Desgouilles, Figarovox, 19-août-15.

[iv] Cf. Frédéric Lordon, L’alternative de Syriza : passer sous la table ou la renverser, blog Le Monde diplomatique, 19/01/2015.

[v] Ernest Renan, Discours sur la Nation.

[vi] Et quand on voit le comportement des grands « féodaux » de notre époque, on se dit qu’il existe tout de même quelques constantes historiques …

[vii] Idem …

[viii] Lire L'appel du 12 juin 1709 de Louis XIV, L’Espoir, 04/01/2015.

[ix] Philippe Séguin, Discours à l'Assemblée nationale, 05/05/1992.

[x] Cité par Dimitri Casali, L'Histoire de France interdite, Lattès 2012, page 20.

[xi] Emmanuel Lévinas, Difficile liberté, cité par Alain Finkielkraut, L'Identité malheureuse, Stock 2013, page 135

[xii] Cité par André  Malraux, Les chênes qu'on abat, Folio 1974, page 75

[xiii] Frédéric Lordon, La Malfaçon, monnaie européenne et souveraineté démocratique, Les Liens qui libèrent 2014, page 176.

[xiv] Jack Dion, Le Fumier du diable, Marianne, 03/08/2015.

[xv] Ce fut le cas de 1998 à 2002 sous l’ère du triumvirat Blair-Jospin-Schröder. On connaît le résultat …

[xvi] Aux municipales de 1947 ; 28,2% des voix et 182 députés aux législatives de 1946. Le Front de Gauche aujourd’hui, combien de divisions ?

[xvii] Aux élections présidentielles de 1981, Georges Marchais n’obtient que 15% des voix. Aux législatives de 1986, le PCF passe sous la barre des 10%. Aux présidentielles de 1988, André Lajoinie s’effondre à 6,8%.

[xviii] Cité par Louis Barthou, Danton, Albin Michel, 1932, page 117.

[xx] Pour s’en convaincre, on pourra se remémorer le comportement de M. Gollnisch et de ses affidés lors du dernier 1er mai.

[xxi] En cela M. Sarkozy et les cadors des (faux) « Républicains » (ex-UMP) peuvent ainsi également être assimilés à l’extrême-droite.

[xxii] France Culture, 29 septembre 2007.

[xxiv] Frédéric Lordon, La Malfaçon, monnaie européenne et souveraineté démocratique, Les Liens qui libèrent 2014, page 241.

[xxv] Clarté, Frédéric Lordon, Blog Le Monde diplomatique, 26-août-15

[xxvi] Lire Comment l’euro vient de mourir, l’œil de Brutus, 02/042013.

[xxvii] Il est en effet très peu probable, comme le signale Paul Krugman (« sans la France, il n’y a plus d’euro », Paul Krugman, New York Times, 08/04/2013),  que l’euro puisse survivre à un départ de la France. L’ensemble des pays d’Europe du Sud, mais aussi probablement l’Irlande et la Belgique, lui emboiteront le pas. Si une forme d’euro perdurait, elle ne serait alors, encore plus qu’aujourd’hui, qu’un euro-mark dans les mains exclusives de l’Allemagne, suivie docilement par ses satellites.

[xxviii] Philippe Séguin, Discours à l'Assemblée nationale, 05/05/1992.

[xxix] Sur ce point les propositions de Pierre Rimbert (Projet pour une presse libre, Pierre Rimbert, Le Monde diplomatique, dec-14) offre des pistes qui méritent amplement d’être étudiées.

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