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L'Oeil de Brutus

ETHIQUE DE CONVICTION – ETHIQUE DE RESPONSABILITE - PARTIE 2 : L’ECONOMIE

15 Juin 2015 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Les Billets de Marc Rameaux

ETHIQUE DE CONVICTION – ETHIQUE DE RESPONSABILITE -  PARTIE 2 : L’ECONOMIE

 

Billet invité de Marc Rameaux

 

 

 

Conviction :

Je suis un haut dirigeant d’une entreprise du CAC 40. Je suis l’un des grands acteurs du monde économique. Je représente l’esprit d’entreprise, l’initiative économique. Je suis de ceux qui bâtissent le monde et le font aller de l’avant. Je représente également la vision stratégique de mon activité et je tutoie les grands politiques de ce monde.

 

Responsabilité :

Dans mon entreprise, je n’ai en fait jamais piloté un seul projet, jamais eu à mettre en œuvre ces milliers d’actions coordonnées nécessitant de connaître très bien le cœur de métier de mon entreprise, pour aboutir à un produit fini. Je me suis toujours débrouillé pour être dans ces postes où l’on juge du travail des autres sans jamais être jugé soi-même. Où l’on peut être soi-même très approximatif et brouillon, alors que l’on est implacable vis-à-vis des autres.

 

J’ai détourné à fond les possibilités de l’organisation matricielle en entreprise, en visant les postes hiérarchiques, mais jamais les postes de pilotage de grands projets : je pouvais prétendre être un homme de terrain en dirigeant un département, alors que je n’avais plus qu’à coordonner de loin des tâches assez simples de maintenance de systèmes existants et de contrôle budgétaire, et je faisais prendre tous les risques et toute la connaissance du métier par ceux qui étaient sur l’autre axe de l’organisation matricielle. Je me suis aperçu que bizarrement, l’on valorisait bien plus ces postes de contrôle à distance que ceux dans lesquels toutes les tâches risquées, difficiles et nécessitant la connaissance du métier interviennent.

 

J’ai vite repéré cette règle du jeu dans laquelle on peut faire porter les responsabilités aux autres pour s’attribuer leurs succès par la suite, et j’ai profité de l’aubaine. J’ai un bon ami qui atteint les mêmes niveaux que moi, qui a employé un autre moyen : il n’a jamais travaillé en entreprise, a navigué dans le monde politique au milieu des motions et des jeux d’appareil, puis s’est fait parachuter à la tête de sa compagnie actuelle, sans d’ailleurs rien connaître de son métier. Pas mal non plus.

 

Bien sûr, maintenant que je suis arrivé au sommet, on me tient pour responsable de ce que ma compagnie produit. Mais je me suis fait un véritable métier de savoir me défausser de mes responsabilités sur quelqu’un d’autre : j’ai bâti toute ma carrière comme cela. J’ai donc suffisamment de fusibles en réserve en cas de problème. Je sais pertinemment que n’importe quel directeur de projet opérationnel est bien plus compétent que moi, qu’il connaît tous les détails du cœur de métier de mon entreprise, alors que je n’ai fait que surfer dessus. Je sais également qu’il possède une vision stratégique bien meilleure que celle de n’importe quel membre de mon comité exécutif, car il connaît parfaitement nos produits et nos tendances de marché, tandis que mon entourage proche est du même bois que moi, entretenu de paroles creuses sur la vision stratégique sans que celle-ci soit illustrée par du contenu concret, de mensonges sur les indicateurs de résultats, d’accaparation du talent d’autrui.

 

J’envie secrètement le patron actuel d’Airbus, qui est un ovni parmi les gens de mon entourage, qui connaît parfaitement ses produits, s’investit au cœur de son métier en permanence, ne croit que les hommes de terrain et discute en permanence avec eux. Comme par hasard, on ne le voit que peu dans les médias, c’est un homme discret, humble et incroyablement efficace, c’est-à-dire le contraire de moi. Je sais que contrairement à lui, et malgré les titres que l’on me décerne je ne suis pas un entrepreneur, et que l’entreprise dont je suis à la tête ne tient que parce des hommes bien meilleurs que moi conçoivent et produisent aux échelons intermédiaires. Je rencontre ces hommes le plus rarement possible parce que leur compétence me fait peur, et que je crains qu’elle ne dévoile toujours crûment ma vacuité.

 

Parmi les gens de mon cercle, nous pourrions vendre des voitures, des produits financiers ou des savonnettes cela reviendrait exactement au même : nous n’avons plus que deux activités, la communication dans les média et la gestion de flux financiers abstraits. Nous ne voyons le cœur de métier de notre entreprise qu’à distance, et mes visites dans les usines ne sont que des éclairs médiatisés, dont le parcours balisé a été préparé bien à l’avance. J’ai toujours la sensation d’être un imposteur, et lorsque je suis invité par « Les Echos » ou d’autres à des événements célébrant la réussite et l’esprit d’entreprise, je sais pertinemment que les seuls vrais entrepreneurs sont ceux qui ont monté leur société en partant de rien, ou ces hommes bien meilleurs que moi dans les échelons intermédiaires qui se sont débrouillés pour monter une petite entreprise dans la grande, en étant très respectés de leur entourage.

 

Enfin je tiens sans cesse un discours sur la prise de risque, l’effort, le mérite. Mais parallèlement, je double mon salaire régulièrement en ne laissant presque rien à mes employés, et de retraites chapeau en jetons de présence … des risques je n’en prends aucun et les fait prendre par d’autres. Mes doublements de salaire n’ont plus rien à voir avec le mérite, les hommes véritablement méritants ayant bien plus le sens des proportions.

 

Je sais bien ce qu’il faudrait faire. Je devrais récompenser davantage ceux qui font aboutir les projets clés de mon entreprise, plutôt que ceux qui les jugent en permanence et s’approprient leur travail. Je devrais m’entourer de ces véritables hommes de terrain, en court-circuitant la hiérarchie que j’ai installée et qui me filtre leurs messages, et en faisant comprendre que je les considère comme mes égaux par leur compétence au-delà des titres. Mais j’ai du mal. Parce qu’il faudrait m’investir réellement dans la connaissance de mon cœur de métier et de façon non superficielle, non celle que je sers en synthèse aux journalistes. Et puis ces hommes bien plus compétents que moi, ils me font peur.

 

 

 

Conviction :

Je suis trader d’une grande banque d’affaires, au cœur de l’une des places financières majeures du globe. Je représente le summum de l’économie et des affaires, et le 1er ministre français est allé jusqu’à faire allégeance à nous en déclarant « I love business ». L’économie mondiale et les états doivent tenir compte de nos décisions, et nous sommes au cœur de la prospérité économique. Notre métier et notre savoir sont réservés à une élite capable d’en comprendre les fins ressorts. Juste contrepartie d’un pouvoir d’influence aussi important.

 

Responsabilité :

Je le sais pertinemment, la santé économique des entreprises et les cours de la bourse n’ont absolument plus rien à voir. Nous sommes devenus un secteur fermé qui n’obéit plus qu’à sa logique propre, qui provoque en revanche de grands dégâts réels lorsqu’il chute. Je tiens un discours de prise de risque et d’audace, mais je me suis débrouillé pour n’en prendre finalement aucun : ce sont tous les particuliers de l’économie réelle qui épongeront les dégâts provoqués par mes acrobaties sur leur propre épargne et non moi. J’ai même fait valider cette règle par le FMI, un raffinement depuis 2008.

 

Je me justifie à chaque crise en disant que mon univers est extrêmement complexe, que les lois mathématiques de mes modèles ne sont plus celles des gaussiennes mais suivent un modèle chaotique ou fractal. J’ai de plus en plus de peine à cacher que ces modèles mathématiques ne sont plus qu’un habillage externe, mais que les leviers de nos actions sont beaucoup plus basiques et primaires. L’affaire Madoff en a titillé plus d’un, parce que l’on a bien vu qu’il ne s’agissait pas du tout de Black&Scholes contre Mandelbrot, mais d’une bonne grosse arnaque vieille comme le monde, ce que l’on appelle un schéma de Ponzi ou plus trivialement une « cavalerie ». Et que les modèles mathématiques complexes n’étaient plus qu’un artifice pour éloigner les gêneurs.

 

Je me réfugie derrière la rationalité, en disant qu’il n’y a rien de plus rationnel qu’une salle de marché. Mais je sais très bien que rationalité et éthique n’ont rien à voir. Le grand Stanley Kubrick était visionnaire : lorsque l’ordinateur de « 2001 » devient fou, il garde en revanche toute sa rationalité. Il calcule toujours à la perfection, mais ses buts ont changé pour servir sa mégalomanie et sa démence, qui mène tout l’équipage à une mort certaine, le facteur humain devenant une imperfection gênante à éradiquer. Les ordinateurs fous du THF (Trading Haute Fréquence) ressemblent de plus en plus au « HAL » de 2001, et nous mènent à la même trajectoire mortelle.

 

Depuis 2011, je sais que nous sommes sous perfusion d’une drogue en permanence, du nom ampoulé de « quantitative easing », qui donne une apparence de sérieux et de professionnalisme. Vulgairement mais véridiquement, ce n’est qu’une création monétaire ex-nihilo, un bête fonctionnement de la planche à billets, qui fausse les mécanismes de marché : lorsque les nouvelles sont bonnes le marché monte, lorsqu’elles sont mauvaises il monte aussi, car cela signifie que les banques centrales vont continuer de nous abreuver d’une bonne grosse dose de shoot monétaire. En clair, les marchés ne sont plus efficients, ce qui est contraire aux fondamentaux de l’économie les plus élémentaires, appris en première année de n’importe quelle école de commerce. Je sais pertinemment que cet interventionnisme monétaire initié par la FED et relayé par la BCE est un cas d’école de bulle, et qu’il va mener à une crise à côté de laquelle celle de 2008 sera une aimable plaisanterie. Mais je suis couvert … par les millions voire les milliards de personnes qui travaillent réellement et qui payeront pour moi : je suis gagnant sur tous les tableaux.

 

Le pire est que lorsqu’un pays est en crise, ce sont des gens de mon style que l’on appelle pour donner des leçons de rigueur, d’austérité et de professionnalisme budgétaire alors que n’importe quel pays qui montrerait le dixième de notre irresponsabilité serait en banqueroute depuis longtemps : lorsque je vois mes collègues de la Troïka, j’ai l’impression de déments habillés de complets vestons austères, d’irresponsables totaux donnant de surcroit des leçons de responsabilité.

 

Pour cette raison, le « I love business » prononcé au cœur de la City par un 1er ministre qui n’y connaît rien en économie est d’une indécence rare : s’il y a bien un lieu où l’esprit d’entreprise – le vrai - a complètement déserté, c’est celui de la City ou de Wall-Street. Si Manuel Valls l’avait prononcé dans une usine de pointe, une start-up californienne, hong-kongaise … ou française, ou dans une agence de marketing desservant de nombreux pays, il aurait touché 100 fois plus juste. Je sais être de plus en plus un usurpateur à prétendre ainsi représenter la pointe de l’économie.

 

J’ai tellement habitué l’environnement politique et économique à penser que mes actions démentes sont normales et bénéfiques, que même les raisonnements du plus simple bon sens échappent à tous. Par exemple lorsqu’une invention telle que le CDS (Credit Default Swap) sort sur le marché, et que si l’on en écarte les fioritures, l’on comprend qu’elle consiste à souscrire une assurance non pas sur ma maison mais sur celle de mon voisin, le fait que sa conséquence immédiate et logique sera de me tenter très fortement de mettre le feu à la maison de mon voisin est balayée d’un revers de main. Et que lorsque j’étends cette merveilleuse invention à des paris spéculatifs sur la dette des états, je vais être amené à torpiller sur une grande échelle la croissance et l’économie réelles. Je suis parvenu à créer un monde où les déments, les pompiers pyromanes et les psychopathes disent ce qui est raisonnable, et peuvent donner des leçons de comportement au solide bon sens.

 

Je sais ce que devrait être le vrai métier de financier, qui avait court il y a longtemps. Qu’un banquier est un professionnel du risque a priori, et un assureur un professionnel du risque a posteriori. Mais que ni l’un ni l’autre n’exercent plus leur métier : ils n’évaluent plus le risque qu’en surface, et préfèrent mettre en place un dispositif où leurs erreurs sont toujours payées par d’autres, où eux-mêmes n’auront plus à supporter aucun risque. Le banquier, lorsqu’il exerçait autrefois un métier noble, était l’utile auxiliaire de l’entrepreneur qu’il aidait à passer les obstacles difficiles et dont il partageait les risques. Joseph Schumpeter, toujours lui, avait bien compris ce rôle qui nous était assigné. Mais par mégalomanie, nous n’avons pas pu accepter ce rôle d’auxiliaire des véritables pilotes de l’économie, voulant nous-mêmes en prendre les commandes. C’est ainsi que nous avons créé un capitalisme d’actionnaires en lieu et place du capitalisme d’entreprenariat, tuant la croissance et l’initiative, créant un monde de faussaires et de récupérateurs en lieu et place de véritables créateurs d’entreprise. Toutes les grandes réussites économiques des dernières années ont été faites a contrario de ce que nous faisons, et je le sais pertinemment.

 

Pour prolonger ma mascarade, j’aime apparaître comme le parangon du sérieux. Tout le monde connaît cependant ma double face de Janus, de Dr Jekyll et Mr Hyde, de gestionnaire rigoureux et de flambeur par derrière, de triste drogué à la coke, à l’alcool ou aux filles faciles. J’aime jouer de cette ambiguïté qui en intimide plus d’un dans la société, et je les assortis de postures viriles. Mais bien sûr lorsque je rencontre un homme de fond, de ceux qui exercent l’un de ces arts de la puissance maîtrisée, notamment de ceux qui travaillent dans l’industrie et pilotent des centaines de personnes pour la réalisation d’un produit complexe et réel, je me liquéfie. Leur regard me fait tellement comprendre que je ne vaux rien. J’ai l’impression d’être une petite frappe devant un guerrier aguerri.

 

De toutes les manières je dois avoir un problème : des études médicales et neurologiques ont montré que je ne pouvais pas me satisfaire de mon propre bonheur, que si d’autres avaient réalisé des accomplissements comparables, j’étais malheureux. Je ne suis satisfait que si en plus d’avoir atteint mes buts, les autres sont enfoncés, un peu comme si en ayant une belle voiture, je ne serais satisfait qu’en ayant de surcroît démoli au maillet toutes les autres voitures comparables à la mienne. Les mêmes études médicales montrent qu’il s’agit de la structure mentale des psychopathes et des serial-killer. En un mot je suis un sale petit con destructeur et je me fais passer pour un combattant d’élite des enjeux économiques, à l’aide de mes costumes trois pièces gris et de mes formules mathématiques comme cache-misère. C’est un signe, beaucoup de mes collègues finissent par se reconvertir dans l’humanitaire, comme pour chercher une rédemption. J’aimerais pouvoir à nouveau me regarder dans la glace, mais je ne suis pas sûr que j’en serai digne un jour.

 

 

 

Tous mes remerciements aux grands Max Weber et Joseph Schumpeter.

 

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