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L'Oeil de Brutus

Economie : la pomme de Gombeaud

5 Avril 2015 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Idées

Economie : la pomme de Gombeaud

 

Suite d'articles sur les nouveaux inquisiteurs et le terrorisme intellectuel

 

L’économie – car en ère néolibérale tout est économie et l’économie est le Tout – est bien évidemment le champ d’application premier de cette vacuité du débat de nos post-sartriens postmodernes. Au premier rang desquels on trouve l’inénarrable et inévitable Alain Minc qui n’hésita pas à lancer que « l’hostilité au libre-échange des militants d’ATTAC et autres organisations non gouvernementales fait sa jonction avec l’antiaméricanisme des exclus du tiers-monde et des ghettos urbains ; la condamnation du gouvernement Sharon par les héritiers de l’extrême gauche glisse, sans crier gare, dans la remise en cause de l’existence même d’Israël »[i]. Dans le même sac, donc, économistes hétérodoxes, critiques de l’impérialisme américain et du colonialisme israélien, gauchistes divers et variés et antisionistes primaires. Pour Herr doktor Minc (« Il n'y a pas de modèles il n'y a qu'un modèle : il est allemand »[ii] - bel exemple, là aussi, d’ouverture au débat), de la simple remise en cause des modèles qui nous sont imposés depuis plus de trois décennies (avec les résultats que l’on connaît) au révisionnisme confinant aux sympathies néo-nazies, il n’y a qu’un pas, qu’il n’est pas loin de franchir.

Sur le chapitre du révisionnisme en général, et de celui de l’histoire allemande en particulier, les nouveaux inquisiteurs n’y vont, justement pas avec le dos de la cuillère. Avant que quelques hétérodoxes ne viennent mettre, fort justement, un peu d’ordre dans les diatribes ambiantes[iii], on a ainsi pu entendre à foison que l’inflation – ce mal absolu des monétaristes – avait engendré Hitler. Sous-entendu à la François Baroin[iv] : si vous soutenez une modification de la politique monétaire qui apporterait un tant soit peu d’inflation, c’est que vous ne désapprouvez pas le retour potentiel d’un extrémiste fascisant (voire pire) au pouvoir. Or, historiquement, c’est tout l’inverse : c’est l’austérité sauvage et sa politique désinflationniste (qui ferait se pâmer d’envie toute la technocratie européenne) du chancelier Brüning qui a amené Hitler au pouvoir. Lorsque Brüning parvient au pouvoir, en mars 1930, le parti nazi n’est qu’un micro-parti qui vient d’obtenir 2,6% (donc du même niveau qu’Aube dorée en Grèce …) des voix aux élections de 1928 et l’hyperinflation a disparu depuis fin 1923. La politique économique de Brüning, à la grecque plus qu’à la hussarde, à coups de découpes dans les dépenses, de baisses des salaires en hausses d’impôts (ça ne vous rappelle rien ?), va jeter des millions d’Allemands au chômage. Aux élections de septembre 1930, le parti hitlérien crève son « plafond de verre » et obtient 18,3% des voix. Brüning parvient néanmoins à se maintenir, bon an mal an, pendant 2 ans. Contraint à la démission, il quitte le pouvoir en juin 1932. Un mois plus tard, avec 37,4% des voix aux législatives de juillet 1932, Hitler est aux portes du pouvoir.

Il n’empêche que sur d’autres sujets, le fameux TINA (« there is no alternative ») de Margaret Thatcher a encore de beau jour. Le thème du protectionnisme est ainsi interdit de séjour dans la plupart des rédactions[v]. A tel point que même les sondages qui en font mention sont proscrits, ou presque, du débat. Ou que lorsqu’un prix Nobel d’économie (à l’époque le seul Français à avoir reçu cette récompense), Maurice Allais, adopte une position critique à l’encontre du libre-échange, il en est aussitôt banni des bonnes feuilles de la « grande presse »[vi].

Mais c’est sans doute Jean-Louis Gombeaud, ci-devant « journaliste » à LCP, qui, avec toute la neutralité qui s’impose à sa profession, a le mieux résumé le dogmatisme ambiant et le mépris de la pseudo-élite à l’égard du peuple français : « Fallait-il vraiment demander aux Français de donner leur point de vue sur l’économie de marché ? (…) A quand un référendum sur le bien-fondé de la gravitation universelle ? »[vii]. Oyez, oyez, pauvres gueux, le marché, telle la gravitation, ne se discute pas, il s’applique, dusse la pomme de Gombeaud vous escarbouiller l’emploi et l’avenir[viii] !

 

 

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[i] Alain Minc, Ce monde qui vient, Grasset 2004, page 74

[ii] Alain Minc, cité par Patrick Brody, A bas les modèles !, Le Monde, 05/03/2012.

[iii] Lire (par exemple) :

La politique monétaire pour les nuls (y compris Mario Draghi), Pascal-Emmanuel Gobry, Atlantico.fr, 07-déc-12

Mais quand l’Allemagne réussira-t-elle enfin à comprendre l’Histoire économique de ses années 30 ?, Mathieu Mucherie, Atlantico.fr, 28-juin-12

Le libéralisme économique a-t-il enfanté Hitler?, Trémarec , L'Espoir, 31-oct-11.

[iv] Quand François Baroin réécrit l'Histoire, Yohann Duval, Blog Yohann Duval, 12-nov-12.

[v] Lire Peut-on débattre du protectionnisme sereinement ?, Laurent Pinsolle, Gaulliste libre, 18-janv-12.

[vi] Cf. Le prix Nobel iconoclaste … et bâillonné, Eric Conan, Marianne, 05-déc-09.

[vii] Jean-Louis Gombeaud Le Figaro, 04/04/2005, cité par Serge Halimi, Les nouveaux chiens de gardes, Raison d'agir 2005. Sur cet ouvrage en particulier : http://loeildebrutus.over-blog.com/2013/10/les-nouveaux-chiens-de-garde-1/5-presentation-generale.html

[viii] Dans le même registre, citons le saltimbanque Jean-Marc Sylvestre : « Le libéralisme n’est pas une construction intellectuelle comme le marxisme : le monde a été créé ainsi », cité par Serge Halimi, ibid.

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