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L'Oeil de Brutus

Le rapport à la langue : tu ignoreras la grammaire et tu barbariseras le vocabulaire ! (7e commandement du postmodernisme)

3 Mars 2015 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Lectures

Le rapport à la langue : tu ignoreras la grammaire et tu barbariseras le vocabulaire ! (7e commandement du postmodernisme)

 

Suite des recensions sur l’ouvrage de Dany-Robert Dufour, Le Divin Marché (Denoël 2007)

 

Lire également

le 1er commandement (le rapport à soi, tu te laisseras conduire par l'égoïsme).

Le 2e commandement (Le rapport à l’autre, tu utiliseras l’autre comme un moyen pour parvenir à tes fins).

Le 3e commandement (Le rapport à l’Autre, tu pourras vénérer toutes les idoles de ton choix, pourvu que tu adores le Dieu suprême, le Marché !)

Le 4e commandement (tu ne fabriqueras pas de Kant-à-soi visant à te soustraire à la mise en troupeau).

Le 5e commandement (Le rapport au politique, tu combattras tout gouvernement et tu prôneras la bonne gouvernance)

Le 6e commandement (Le rapport au savoir : tu offenseras tout maître en position de t’éduquer).

 

 

 

« On le sait depuis les Grecs : parler, c’est aussi et surtout « musiquer ». C’est être capable de convertir la passion qu’on subit en une forme expressive, si possible pour soi et, éventuellement, pour les autres. » (page 242).

Comme pour tout ce qui génère du lien social et/ou s’approche de près ou de loin d’une institution, le postmodernisme s’est efforcé de déconstruire le langage, à commencer, bien sûr, par la grammaire. Les générativistes (notamment Noam Chomsky) prétendent ainsi que toutes les langues du monde partagent certaines propriétés structurelles de fond (page 246). De cela, on pourrait donc en déduire qu’inconsciemment la grammaire est en chacun d’entre nous et ne résulte nullement de prescriptions édictées par des gardiens des règles (page 247). Pour confirmer cette théorie, ses défenseurs ne s’intéressent nullement à la production d’énoncés mais uniquement aux mécanismes que le locuteur applique intuitivement pour construire ces énoncés (page 248). Finalement, c’est comme si l’on mettait sur le même plan les premiers pas d’un enfant et la danse des plus grands ballets (page 249). Cette manière d’approcher la langue est finalement une complète négation de la culture.

Pierre Bourdieu prenait un raisonnement parallèle. Pour lui, la langue ne résultait que d’un « marché linguistique » au sein duquel les « échanges » ne font que traduire des rapports de force symboliques (page 250).

En conséquence de quoi, dès que l’on émet l’idée que la langue « fout le camp », les réponses des postmodernistes sont stéréotypées d’avance (pages 250-251) :

  • La langue, et la grammaire, ne peut « foutre le camp » puisqu’elle siège dans la tête de chacun d’entre nous.
  • La langue et la grammaire ne sont de toute façon ni plus ni moins qu’un marché.

La conséquence de cette idéologie, c’est qu’on tourne ici encore résolument le dos à l’idée de l’émancipation du peuple par son élévation dans la langue et la culture. « Ce qu’il faut désormais défendre, c’est l’ignorance » (page 252).

Dans un étrange aveuglement d’économisme, Bourdieu soutient ainsi que tout, y compris et surtout ce qui a rapport au registre symbolique, doit être soumis aux logiques de marchés, seule solution selon lui pour s’affranchir des dominations exercées par de petits groupes. Bourdieu semble ainsi complètement ignorer que le marché est lui aussi le lien de rapports de forces, et même de rapports de forces sauvages et aboutissant bien souvent … au contrôle par un groupe restreint. Il omet également l’importance du rapport au sens pour l’être humain (page 256).

De manière encore plus étonnante, les postmodernistes ignorent que les nazis avaient la même approche de la langue et ont prétendu créer une nouvelle langue basée sur l’ignorance (page 260).

 

Dany-Robert Dufour s’attache ensuite à donner une description, en six caractéristiques, de ce qu’est une novlangue :

1/ Dans la novlangue, on comprend moins bien ce qui est articulé. Ainsi relève-t-on cet élément étonnant : malgré les énormes progrès de la technique, les dialogues des films récents ne sont pas forcément plus audibles que ceux des années 1950, bien au contraire (pages 264-265).

2/ La novlangue tend à faire disparaître l’élément neutre de la langue française en féminisant à outrance tout ce qui peut avoir une fonction neutre (page 266), méprisant ainsi le non-rapport entre le genre grammatical et le genre naturel qui prouve que la langue est avant tout une convention (page 267).

3/ La novlangue technicise la langue (page 268) dans le but de supprimer tout espace de nuance et ce afin de satisfaire au mieux les nécessités de précisions contractuelles inhérentes au marché (page 269). Cette technicisation et cette inclusion dans la logique de marché ont une conséquence : si un auteur classique n’est pas compris des élèves, c’est qu’il ne s’exprime pas clairement et donc qu’il doit être retiré du programme (page 273).

4/ La novlangue tend à faire disparaître toute relation à l’autorité. Exemple typique : le coach, accompagnateur sans référence hiérarchique, qui remplace le maître (pages 274-275). « La novlangue remplace l’instituteur par l’accompagnateur du savoir » (page 276).

5/ La novlangue veut détruire la grammaire de l’ancienne langue (page 277). Un petit exemple : les Français ne savent plus distingue le ici du là. On entend ainsi couramment « je suis là » alors que l’on ne peut qu’être ici (page 285) !

Il ne s’agit néanmoins pas de rejeter toute forme de transgression. Mais pour transgresser, encore faut-il savoir ce que l’on transgresse ! Pour reprendre l’exemple de la grammaire, il est effectivement possible de construire de grandes œuvres qui déchirent les barrières de la grammaire, mais pour cela il faut déjà connaître la grammaire – pour pouvoir en jouer et en déjouer – et s’attacher au travail poétique. « Alors que mal la trahir permet aux troupeaux égo-grégaires de s’assembler par le simple fait que chacun partage alors avec tous la conviction de se croire hors du troupeau » (page 288). Le même paradoxe se retrouve dans la mode : chacun veut se démarquer en portant quelque chose d’excentrique, mais à la fin, si tout le monde est excentrique, plus personne ne l’est (page 288).

Finalement, cet anticonformisme de façade n’en devient qu’un terrible conformisme (sur le sujet, voire également Henri Hude) et génère une manière de parler qui rend impropre l’expression de la pensée et du débat (pages 290-291).

6/ La novlangue correspond à une dévalorisation des registres logiques et à la valorisation du registre du coup gagnant (page 292) : c’est tout simplement la victoire de la communication sur le débat d’idées.

 

A suivre, le 8e commandement : Le rapport à la loi : tu violeras les lois sans te faire prendre.

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A
En français, il n'y a pas de neutre !<br /> <br /> C'est par un acte politique que l'on a établi que le masculin serait le neutre ! à la base, il y a une réforme de la langue française, contraire au fonctionnement même de la langue.<br /> Les hommes ont pris leur genre pour l'universel !<br /> Et c'est cela l'universalisme, l'idéologie qui consiste à proclamer comme universel son point de vue perso ou son idéologie.<br /> <br /> C'est bien un rejet des femmes de l'humanité qui a produit un faux neutre qui est le masculin, Monsieur Guadet.<br /> Il y a bien eu une oppression des femmes par les hommes, et cette oppression perdure -en pilotage automatique, par répétition de la tradition-.<br /> <br /> Et aussi car beaucoup d'hommes comme vous, Monsieur Guadet, croient comprendre que parler de l'oppression des femmes est une attaque personnel contre les hommes d'aujourd'hui...<br /> Et que de nos jours, la plupart des hommes oppriment les femmes sans y penser, il suffit que les hommes ET LES FEMMES prennent l'organisation patriarcale de la société pour une organisation NEUTRE et juste et que ce système soit entretenu avec les meilleures intentions du monde...<br /> <br /> <br /> Pourrait-on avoir l'ensemble du raisonnement de Badinter avant de conclure que ce n'est pas vous, Monsieur Guadet qui avait des préjugés plutôt que Badinter ?
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L
Simple question : LA chaise est-elle plus "féminin" que LE tabouret ? <br /> <br /> L'élément neutre ne concerne pas que ce qui est grammaticalement masculin ...
G
Je suis heureux de voir noter la tendance "à faire disparaître l’élément neutre". En effet, rappelons qu'il n'y a pas vraiment de masculin en Français puisque seul le féminin est marqué. Dans le contexte d'une indifférenciation entre l'homme et la femme appelé "parité", il aurait été normal d'étendre le domaine du neutre en supprimant le féminin. L'évolution de la grammaire aurait dès lors complété et illustré la fin des discriminations envers les femmes.<br /> Pourquoi alors fait-on la démarche inverse ? Il y a sans doute de l'irrationnel là-dedans, mais aussi, plus ou moins inconsciemment, la volonté de refaçonner le passé pour qu'il colle à l'idée de l'oppression des femmes par les hommes. En effet, tout ce qui traitait de l'homme en général peut être présenté comme rejetant les femmes de l'humanité.<br /> En fac d'histoire, mon professeur de méthodologie nous a cité Élisabeth Badinter pour donner l'exemple d'un contre-sens total dans la compréhension d'un texte ancien. Il s'agissait, dans un ouvrage destiné à des femmes, du passage : "Il ne faut pas nourrir trop voluptueusement ses enfants". En se trompant sur le sens ancien du vocabulaire et en voulant faire dire au texte ses propres préjugés, elle comprenait qu'on voulait culpabiliser les femmes du plaisir de donner le sein, alors qu'il s'agissait simplement de dire : "Il ne faut pas gâter ses enfants".
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