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L'Oeil de Brutus

Le rapport à l’art : tu enfonceras indéfiniment la porte déjà ouverte par Duchamp ! (9e commandement du postmodernisme)

10 Mars 2015 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Lectures

Le rapport à l’art : tu enfonceras indéfiniment la porte déjà ouverte par Duchamp ! (9e commandement du postmodernisme)

 

Suite des recensions sur l’ouvrage de Dany-Robert Dufour, Le Divin Marché (Denoël 2007)

 

 

Lire également

le 1er commandement (le rapport à soi, tu te laisseras conduire par l'égoïsme).

Le 2e commandement (Le rapport à l’autre, tu utiliseras l’autre comme un moyen pour parvenir à tes fins).

Le 3e commandement (Le rapport à l’Autre, tu pourras vénérer toutes les idoles de ton choix, pourvu que tu adores le Dieu suprême, le Marché !)

Le 4e commandement (tu ne fabriqueras pas de Kant-à-soi visant à te soustraire à la mise en troupeau).

Le 5e commandement (Le rapport au politique, tu combattras tout gouvernement et tu prôneras la bonne gouvernance)

Le 6e commandement (Le rapport au savoir : tu offenseras tout maître en position de t’éduquer).

Le 7e commandement (tu ignoreras la grammaire et tu barbariseras le vocabulaire).

Le 8e commandement (Le rapport à la loi : tu violeras les lois sans te faire prendre).

 

 

Dans l’histoire des hommes, l’art s’est constamment inscrit dans la narration des Grands récits. Mais le postmodernisme récuse les Grands récits. C’est alors qu’ « un jour, l’art n’eut plus rien à représenter. Et nous, fûmes, un instant, enfin seuls » (page 340).

Pour Dany-Robert Dufour, l’art est là pour exprimer ce que les hommes n’ont encore jamais réussi à saisir par leurs sens. Mais pour se faire, il faut néanmoins un minimum de code, une loi, ne serait-ce que pour pouvoir la transgresser. S’il n’y a plus de loi, il n’y a plus rien à transgresser (page 342).

Il y a, pour Kant, dans l’art une tentative d’expression du sublime, non pas en tant que représentation figée dans l’espace et dans le temps (car pour lui ce serait impossible), mais par le biais de l’allusion (pages 342-343). Il faut alors distinguer le beau du sublime. Le beau correspond à une accordance entre ce que l’on conçoit et ce qui que l’on perçoit, tandis que le sublime est « marqué par une é-motion (un mouvement de l’esprit) produite par une perception présentant une inadaptation, un écart, entre la sensibilité et l’idée ». Dans le sublime, il y a donc une présence « autre » (page 345). Dans l’œuvre artistique, il y a donc un échange : l’œuvre me parle autant que je la regarde. Et elle me parle sans que forcément je la comprenne mais interpelle mes sens en « perçant des trous dans nos systèmes de pensée » et en « minant les stabilités satisfaites ». Or, l’art postmoderne est rentré dans une toute autre logique. Dans son égoïsme grégaire, il ne convoque plus les sens mais ne demande qu’à être regardé afin que, dans une inversion de la polarité,  « je regarde ce que je veux, comme je veux, et j’y vois ce que je veux » (pages 346-347).

On peut trouver dans le fameux urinoir de Duchamp une multitude d’éléments artistiques : le statut de l’objet industriel, le sens du geste créateur, l’évolution de l’art américain, le sexe des objets, etc. Le geste de Duchamp a été repris à de multiples occasions, sans que ses auteurs en perçoivent la portée : « depuis lors, ces créateurs ne cessent de défoncer la porte ouverte par Duchamp. Plus ils nous montrent des objets qu’ils ont choisis parce qu’ils les ont choisis et qu’ils sont libres de les choisir, plus ils nous montrent … rien. Combien de gribouillages torturés ? Combien de photos intégralement banales ? Combien d’installations faites de vieux vêtements, de tas de charbon, de poupées démantibulées, de peignes édentés, d’étagères obliques, etc. ? ». Par nature même, la reproduction de la subversion n’est plus de la subversion. C’est pourtant ce qui est fait, et semble-t-il indéfiniment, avec le geste de Duchamp. Ce qui prétend alors être subversif n’est en fait qu’une affligeante banalité conformiste (pages 351-352).

Le pendant du postmodernisme appliqué à l’art émerge véritablement dans les années 1960. Son crédo est simple : cet anti-art clame qu’il n’y a pas de loi et que nous sommes toutes artistes, bannissant ainsi toute forme d’ascèse, d’apprentissage technique. L’art prend ainsi le tournant libéral et se résume à une expression et une affirmation de soi sans règles, à une défense de ses intérêts individuels (page 355). Mais finalement cet anti-art qui exalte la liberté individuelle se fait très rapidement intolérant, comme l’a souligné Jean Baudrillard puisqu’il s’agit de « forcer les gens à donner de l’importance et du crédit à tout cela, sous le prétexte qu’il n’est pas possible que ce soit nul, et que ça doit cacher quelque chose. L’art contemporain joue de cette incertitude, de l’impossibilité d’un jugement de valeur esthétique fondé, et spécule sur la culpabilité de ceux qui n’y comprennent rien, qui n’ont pas compris qu’il n’y avait rien à comprendre  » (page 359).

 

 

A suivre, Le rapport à l’art : tu enfonceras indéfiniment la porte déjà ouverte par Duchamp ! (9e commandement du postmodernisme)

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