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L'Oeil de Brutus

Les 10 commandements du postmodernisme (1/10) : le rapport à soi, tu te laisseras conduire par l'égoïsme

24 Janvier 2015 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Lectures

Les 10 commandements du postmodernisme (1/10) : le rapport à soi, tu te laisseras conduire par l'égoïsme

 

Billet également publié sur Gaulliste libre

 

 

 

Notes de lectures de Dany-Robert Dufour, Le Divin marché, Denoël 2007.

 

 

Introduction

Le système néolibéral fait déjà l'objet de nombreuses critiques, mais elles sont toutes fragmentées selon l'origine de leurs auteurs : économistes, sociologues, historiens, politologues, théoriciens de l'art, psychanalystes, etc. Or, ces critiques fragmentées ne permettent d'avoir une vision globale des profonds changements qu'opère non pas le néolibéralisme comme approche économique et sociale, mais le postmodernisme en tant que son prolongement affectant l'ensemble des domaines de la société humaine. C'est donc pour cela qu'il faut avoir recours à la philosophie (page 16).

Ainsi, comme le constatait déjà Pierre Bergounioux, le postmodernisme aboutit à une terrible déconstruction de l'homme : « Conditionnés de la plante des pieds à la pointe des cheveux par des multinationales de la bouffe et des fringues, de la musique en boîte et de l'électronique, vecteurs de logos, de stigmates corporels, acquis au langage cynique, ordurier du sous-prolétariat intellectuel que les groupes financiers ont placé aux créneaux des médias, les innocents d'aujourd'hui construisent une identité autre, aliénée, à peu près entièrement réifiée » (page 19). En régime postmoderniste, Dieu n'a pas vraiment disparu, il a été remplacé par le Divin Marché qui nous dit simplement : « jouissez ! » (page 20). Dany-Robert Dufour (DDR) se propose donc ici d'en édifier les 10 commandements (page 21).

 

 

1er commandement – Le rapport à soi : tu te laisseras conduire par l’égoïsme

L'égoïsme individuel est une donnée fondamentale de l'accomplissement du marché néolibéral. On a souvent tendance à estimer que l'individualisme forcené comme un mal de notre temps. DRD considère cela comme une déformation de ce qu'était initialement l'individualisme tel qu'il a été conçu par les Lumières. Il tend en effet à virer au narcissisme en refusant tout principe qui transcenderait l'individu et tout ce qui pourrait découler d'un tel principe : les lois, les devoirs, les institutions, l'Etat. Mais cet individualisme est un individualisme corrompu qui conduit l'individu à scier la branche sur laquelle il est assis (pages 24-25). En fait le trait fondamental du postmodernisme n'est pas l'individualisme hérité des Lumières (être capable d'avoir une pensée critique par soi-même dans le cadre d’une autonomie qui conserve un rapport aux autres) mais un égoïsme narcissique qui ne conduite à ne penser que pour soi-même (pages 26-27). L'individualisme prôné par Kant et Rousseau ne consistait ainsi pas à faire tout ce que l'on veut mais bien à « obéir aux lois que l'on s'est donné » (page 28). Finalement, « puisque nous avons raté la mise en place d'une société d'égaux, il ne nous reste plus qu'à patauger dans une société des ego » (page 29). Mais ces ego se trouvent enrôlés dans un ensemble massifié : le « troupeau » : « vivre en troupeau en affectant d'être libre, cela ne témoigne de rien d'autre que d'un rapport à soi catastrophiquement aliéné puisque cela suppose d'avoir érigé en règle de vie un rapport mensonger à soi-même. Et, de là, aux autres. Ainsi, ment-on effrontément aux autres, ceux qui vivent hors des démocraties libérales, lorsqu'on leur dit qu'on vient – avec quelques gadgets en guise de cadeaux ou les armes à la main en cas de refus – leur apporter la liberté individuelle ; en réalité, on vise avant tout à les faire entrer dans le grand troupeau des consommateurs. » (page 30). Le libéralisme postmoderne, pour son fonctionnement économique, nécessite une consommation permanente et croissante. On se retrouve donc soi-disant libre mais complètement contraint à consommer (page 30).

La famille est une victime majeure de cette idéologie : l'individualisation, la privatisation et la pluralisation ont été hautement destructeur pour la cellule sociale élémentaire (page 33). L'égalité est devenue égalitarisme et les individus postmodernes prétendent à l'égalité en toutes circonstances, y compris lorsque les différences relèvent de conséquences naturelles comme celles qui s'imposent entre hommes et femmes, pères et mères, parents et enfants. En pratique, « la famille devient un simple groupement fonctionnel d'intérêts économico-affectifs : chacun peut vaquer à ses occupations propres, sans qu'il s'ensuive des droits et des devoirs spécifiques pour personne » (page 34). La télévision accroît le phénomène de déconstruction de la famille en tant que structure sociale traditionnelle : pour la satisfaction de chaque membre du foyer, chacun dispose de se propre télévision ce qui entraîne la disparition de toute discussion et de tout débat, ne serait-ce que sur le choix du programme (page 36). Toutefois, la télévision en vient à fournir une famille de substitution : tous ceux qui la regardent deviennent une grande famille virtuelle de substitution (pages 40-44). Et cette nouvelle famille est d'autant plus agréable qu'elle nous enlève les pénibles contraintes de l'autre, mais ce n'est que pour nous soumettre à une autre autorité beaucoup plus sournoises : « nous avons perdu les rapports d'autorité insupportables de la famille réelle de naguère pour nous soumettre aux rapports marchands purs et durs » (page 45). La généralisation de la télévision dans tous les rapports de vie à en outre fait céder une barrière : celle qui séparait l'économie des biens matériels de l'économie des biens spirituels, ces derniers se trouvant eux-aussi de plus en plus soumis à la loi du Marché (pages 42-43). C'est cette marchandisation à outrance qui fait que, comme l'affirme Bernard Stiegler, nous ne vivons pas dans une société d'individus libres et autonomes mais dans un troupeau : « dire que nous vivons dans une société individualiste est un mensonge patent, un leurre extraordinairement faux (…). Nous vivons dans une société-troupeau » (page 47) dont le leitmotiv est « Ne pensez pas, dépensez ! » (page 48) et la passion démocratique pour l'égalité conduit bien à être tous égaux, mais dans le troupeau (page 49). Alors que l'égoïsme narcissique tend à enfermer l'individu dans une terrible solitude à laquelle il remédie en s'enfermant dans le troupeau consumériste accroché aux shows télévisés dans lequel il se trouve une nouvelle famille à laquelle il peut « librement » s'identifier. Toutefois, « une fois dans le troupeau « l'animal grégaire » souhaite toujours exprimer son avis ». C'est pour cela que les communicateurs flattent ses instincts, son égotisme et ses désirs (page 50). On se trouve alors dans une paradoxale situation d' « égoïsme grégaire » (page 52). Ce phénomène contamine tous les secteurs de la Cité, jusqu'à la peoplisation du politique, les élus venant s'afficher dans les émissions people des Drucker, Fogiel et autres Ardisson. Le sociologue Michel Wieviorka a également mis en exergue comment la candidature de Ségolène Royal à la présidentielle de 2007 était un montage médiatique de toute pièce, peut-être même plus ou moins orchestré par le camp de Nicolas Sarkozy (proche de nombreux organes de presse) qui y voyait un adversaire facile à vaincre (position incertaine dans l'appareil socialiste, impréparée, piètre oratrice, maladresses à répétition). En effet, alors qu'elle est très peu connue du grand public, Ségolène Royal est lancée par les médias people (Voici, VSD, closer) par une série de photos en maillot de bain à l'été 2006. Puis un sondage sorti de nulle part la positionne comme principale challenger de Nicolas Sarkozy et la presse grand public n'a plus qu'à suivre le train (pages 53-54). Cela démontre comment alors il est aisé de conduire, en sous-main, le troupeau là où on le veut, ainsi que le montre Edward Bernays : « La manipulation consciente et intelligente des habitudes et des avis des masses est un élément important de la société démocratique. Ceux qui manœuvrent ce mécanisme caché de la société constituent un gouvernement invisible qui est la vraie puissance régnante du pays. Nous sommes régis, nos esprits sont moulés, notre goût formé, nos idées suggérées, en grande partie par les hommes dont nos nous n'avons jamais entendu parler. C'est un résultat logique de la manière de laquelle notre société démocratique est organisée. » (page 56). Il ne s'agit pas pour autant de tomber dans une paranoïa complotiste, en particulier contre les patrons des industries culturelles, ceux-ci étant d'ailleurs tout autant pris par cette logique du troupeau (et ne s'entendant pas forcément entre eux pour organiser cette emprise) (page 56).

Mais cette insertion dans le troupeau peut également entraîner une dramatique perte d'estime de soi qui peut conduire, selon Bernard Stiegler, à des actes aussi désespérés que la tuerie de Nanterre par Richard Durn (page 57). Ainsi, la modalité de la construction de soi par les autres au sein de cette nouvelle « famille » ne vaut plus que par la célébrité. Et même cette célébrité s’en trouve déformée : les candidats des reality shows ne peuvent réussir que si le public peut s’identifier à eux, singulier retour de la conformité de masse, tandis que par le passé c’était l’élément singulier d’une personne, son trait distinctif par rapport aux autres, qui pouvait faire sa célébrité (page 59). « Désormais, je suis célèbre lorsque je réponds au plus vite et au mieux à ce que les autres veulent de moi » (page 60).

 

 

 

A suivre le 2e commandement : Le rapport à l’autre - tu utiliseras l’autre comme un moyen pour parvenir à tes fins.

 

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