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L'Oeil de Brutus

Disparition de la gauche et mise en péril de la démocratie

10 Janvier 2015 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Idées

Disparition de la gauche et mise en péril de la démocratie

 

 

 

"La gauche morale est devenue le substitut de la religion"      

Jean Bricmont, conférence à Montpellier[i], 08/04/2010.

 

 

 

Billet également paru sur Gaulliste libre

 

On serait, tout particulièrement depuis l’arrivée au pouvoir de M. Hollande et de ses sbires, bien en mal de définir ce qu’est la gauche aujourd’hui.

Pourtant si l'on prend une approche historique, on ne manque pas de concret. En effet, en repartant  du positionnement droite-gauche à la Révolution[ii] :

- la gauche est initialement monarchiste constitutionnelle, pour proposer un espace de liberté et d'égalité en opposition à la monarchie absolue ;

- puis républicaine, pour une société où chacun peut accéder aux responsabilités ;

- puis sociale ou socialiste, pour une société qui ne laisse personne au bord du chemin.

De la Révolution aux années 1980, la gauche a toujours défendu un projet de société axé sur le progrès de l'humain, et ce même si ce projet n'a cessé d'évoluer (d'un simple appel à la démocratie en 1789  à une société qui puisse dépasser le capitalisme au XXe siècle). L'échec de Mitterrand a conduit la gauche à abandonner tout projet de société et à se donner un alibi de "gauche morale" à coups d' « anti » (antiracisme[iii], antifasciste[iv], antihomophobe, vaguement anticapitaliste, etc.[v]) et en se consolant avec une construction européenne qui s'avère surtout être une formidable régression sociale[vi]. Mais en n'étant plus que des "antis" la gauche ne peut pas proposer de projet, elle ne peut donc plus être progressiste (quant à l'égalité c'est devenu un slogan qui confond égalité et égalitarisme, sans soucis de justice), si ce n’est une vague progressisme purement matériel et matérialiste qui consiste à distribuer quelques miettes de redistribution sociale[vii] - « Adieu faucille et marteau, bonjour pincettes et compresses »[viii] -  aux défavorisés pour éviter que ceux-ci ne se révoltent contre un système contre lequel la « gauche », ou plutôt ce qu’il en reste, a depuis belle lurette abandonné toute velléité si ce n’est de combat au moins de réformes dans ses structures les plus oppressives, conservatrices et inégalitaires . « Le terme de gauche s’est à ce point déprécié qu’on ne l’associe plus à un contenu politique particulier »[ix]. Dès 1984, Yves Montand – ancien sociétaire du parti communiste - pouvait proclamer être « de gauche tendance Reagan  »[x]. C’est qu’elle n'est donc plus vraiment de gauche[xi]. Et pour cause : cette « droite complexée », pour reprendre l’expression de Frédéric Lordon (quoi que les Valls, Sapin et autres Macron ne semblent plus souffrir du moindre complexe), est un pur produit d’un système capitalo-oligarchique[xii] qu’elle se fait fort de défendre pour s’en accaparer un maximum de rentes[xiii].

Mais s’il s’agissait simplement de prononcer l’oraison funèbre d’un parti politique dont l’encéphalogramme répond plat depuis déjà plusieurs décennies, ce ne serait finalement pas si grave. Ce qui est plus inquiétant, c’est que, paradoxalement, la droite n'a existé en France qu'en réaction à ce que proposait la gauche. A tort ou à raison, d’un côté ou de l’autre, l’un proposait un projet, présenté comme source de progrès, et l’autre lui rétorquait qu’elle n’y voyait là aucun progrès, bien au contraire, et lui opposait un contre-projet, l’ensemble étant source de débats et donc d’équilibres démocratiques. Aussi, la droite française ne peut exister que parce qu'il existe une gauche. L’effet collatéral du suicide idéologique de la gauche a donc été la mort de la droite, ne laissant ainsi que l'extrême droite comme seule forme d’opposition. C’est ainsi que l’on a pu assister, d’une part à la convergence des politiques conduites alternativement par le PS et l'UMP depuis 30 ans, et d'autre part à l'effacement progressif de la frontière entre l’un et l’autre.

 

Cela ne veut évidemment pas dire qu'il n'y ait plus de gauche tout court. Simplement qu'elle est quasi absente de l'échiquier politique, probablement d’un côté par manque de cohérence idéologique et de l’autre, principalement, parce que l'échiquier politique est verrouillé par l'oligarchie en place. C’est ici que se noue le drame démocratique. Car au fond comment proposer un débat et une alternative démocratiques lorsque les deux principales mouvances, qui ont réquisitionné par jeux politiciens la grande majorité de l’échiquier politique et médiatique, sont d’accord sur l’essentiel (la forme que doit prendre la construction européenne[xiv], la dérégulation[xv], la technocratie et l’abandon de la souveraineté du peuple[xvi], le libre-échange, le système bancaire, la monnaie unique, l’atlantisme forcené et décérébré, la « mondialisation heureuse », la perpétuelle mise sous variable d’ajustement de la Défense, l’abandon de l’éducation nationale aux idéologues pédagogistes, etc.[xvii]) ? Il n’y a, au fond, entre un Nicolas Sarkozy et un François Hollande[xviii], guère plus de différence qu’entre un Beria et un Malenkov. Du PS à l’UMP, en passant par leurs affidés, tous portent des lignes politiques convergentes, formidablement réactionnaires dans le sens où ils verrouillent et ostracisent toutes formes de pensée hétérodoxe, formant une vaste « bande des quatre », un parti unique d’une ère de néolibéralisme total, dont le seul objet est une lutte de clans, au sein de la même « caste cannibale »[xix], pour les lambeaux d’un pouvoir qu’ils ont eux-mêmes vidé de sens, si ce n’est de satisfaire quelques petits egos. Et quand les idées et l’intérêt général s’effacent derrière ces querelles d’egos, la démocratie se fait oligarchie. « La lutte des places écrase la lutte des classes »[xx]. Que cet état de fait résulte des manœuvres d’une certaine droite (pas toute la droite, loin de là[xxi]), d’une part arrimée au monde de la finance et n’ayant, d’autre part, jamais digéré la République, cela n’aurait, finalement, rien eu de vraiment étonnant. Mais que nous en soyons arrivé là de par la trahison de la gauche fera, à n’en pas douter, porter une lourde responsabilité historique aux locataires de la rue de Solferino[xxii].

Milan Kundera[xxiii] avait, en fait, peut-être déjà largement anticipé cette déchéance : « Ce qui fait d’un homme de gauche un homme gauche ce n’est pas telle ou telle théorie, mais sa capacité à intégrer n’importe quelle théorie dans le kitsch appelé Grande Marche »[xxiv]. Hier le Grand Soir, aujourd’hui l’Europe à tue-tête, peu importe, au fond, la Grande Marche, pourvu qu’il y ait le kitsch du pouvoir. Et la légèreté. L’insoutenable légèreté de la gauche.

 

 

 

Illustration : Banksy

 

[i] Vous pouvez retrouver cette conférence, extrêmement intéressante, sur le blog Les Crises : http://www.les-crises.fr/la-gauche-morale-substitut-de-la-religion/

[ii] La gauche se distingue initialement simplement par son positionnement dans l’Assemblée vis-à-vis du président de séance.

[iii] « L’ethnicisation des rapports sociaux n’a pas désolé outre mesure la gauche sociale-libérale et soi-disant morale : en développant un discours démagogique sur l’immigration, elle se rachetait à peu de frais de sa convergence de fond avec la droite libérale en matière de politique économique et sociale », Jean-Pierre Chevènement, Défis républicains, cité par Serge Halimi, La gauche de gouvernement raconte son histoire, Manière de voir, août 2012.

[iv] "La gauche officielle, la gauche majoritaire ne se réclame de la République que pour dire que Marine Le Pen n’en fait pas partie. Mais une fois qu’elle a opéré ce bannissement, elle retourne à la dénonciation du caractère rétrograde, répressif et islamophobe des lois républicaines", Alain Finkielkraut,               interview à Atlantico.fr, 24/11/2013.

[v] « Les droits de l’homme ont progressivement servi à la gauche pour camoufler la disparition de toute doctrine. », Philippe Muray, tribune collective publiée dans Marianne, 29/09/2003, cité par Evelyne Pieiller, Mauvais esprit, es-tu là ?, Le Monde diplomatique, août 2011.

« Pour occulter son abandon de la nécessite, en politique, de faire des choix justifiés par une argumentation rationnelle (mais dont tous les aspects ne sont pas toujours plaisants), la gauche morale invoque sans arrêts ses « valeurs » (qui font appel à la subjectivité, voire à l’émotion, et ne sont pas réellement susceptibles de débats) », « l’alliance « objective » entre le néolibéralisme économique, l’intégration européenne et l’impérialisme d’aujourd’hui d’une part ; et un certain discours « de gauche », écolo-boboïste, qui sert de couverture morale et verbale aux développement européistes, libéraux, voire militaire ». Jean Bricmont              Postface à Pierre Levy, L'insurrection, AEBRN 2013, page 172

[vi] «  Parce qu'il fallait à l'espérance, après le «  tournant de la rigueur  », un mythe de substitution pour donner un rêve à ronger aux orphelins du temps des cerises, vous avez alors peint en Terre promise un Euroland sans âme ni souffle, sans plus d'imaginaire que d'imagination, et qui s'est voué depuis à détricoter méthodiquement tout ce que la gauche française avait péniblement tissé depuis 1936, droits sociaux, souveraineté populaire, service publics, nationalisation. Et en matière de laïcité, quasiment depuis 1792.  »  Régis Debray, Rêveries de gauche, Flammarion 2012, page 89.

[vii] « La social-démocratie, c’est l’acceptation du libéralisme échevelé avec, pour faire bonne mesure, quelques mots de regrets »,  Philippe Seguin, Acteurs de l’économie, novembre 2004, cité par Le Monde diplomatique, novembre 2011.

[viii] Régis Debray, La France doit quitter l'OTAN, Le Monde diplomatique, mars 2013.

[ix] Serge Halimi, Où est la gauche ? , Le Monde diplomatique, novembre 2011

[x] Yves Montand, émission Vive la crise (en 1984), cité par Pierre Rimbert, Vive la crise, manière de voir, août 2012.

[xi] « Nous eûmes donc une gauche mille, postmoderne, laxiste, sociale-libérale (affirmant tout et son contraire), parfaitement représentée par un François Mitterrand, florentin peut-être, insaisissable à coup sûr », Dany-Robert Dufour, Le Divin marché, Dénoël 2007, page 404.

[xii] "Le PS est un grand parti de centre-droit, une énorme machine oligarchique, contrôlée par les inspecteurs des finances ", Emmanuel Todd, L'euro détruit Hollande, Les Inrockuptibles, 12/2013.

[xiii] " Ces dirigeants du PS ne sont pas socialistes, mais individualistes. Non pas ouvriers mais bourgeois. Faisant une politique ultra-libérale au niveau global, et pratiquant en même temps un socialisme régional ou municipal difficile à différencier d’un simple clientélisme", Henri Hude,                 La République des Veilleurs, Blog Henri Hude, 09/06/2013

[xiv] « La droite et la gauche sont deux détaillants qui ont le même grossiste: l’Europe », Philippe Séguin, cité par Eric Zemmour, Catch à quatre, Le Spectacle du Monde, février 2012.

[xv] "C'est François Mitterrand - avec Pierre Bérégovoy - qui a déréglementé l'économie française et l'a largement ouverte à toutes les formes de concurrence. C'est Jacques Delors qui a été, à Paris comme à Bruxelles, l'un des bâtisseurs de l'Europe monétaire avec les évolutions politiques qu'elle impliquait sur le plan des politiques macroéconomiques. C'est Lionel Jospin qui a engagé les regroupements industriels les plus innovants, quitte à ouvrir le capital d'entreprises publiques. Ce qui lui fut reproché. Cessons donc de revêtir des oripeaux idéologiques qui ne trompent personne ", François Hollande, Devoirs de vérité, Stock, 2006, page 192

[xvi] "La gauche de droite, comme par hasard européiste forcenée, se reconnaît entre autres à ceci qu'elle a les oreilles qui saignent quand elle entends le mot de souveraineté, immédiatement disqualifié en "isme" : souverainisme. La chose étrange est qu'il ne vient pas un instant à l'esprit de cette "gauche"-là que "souveraineté", d'abord comprise comme souveraineté du peuple, n'est que l'autre nom de la démocratie même. Serait-ce que, disant "démocratie", ces gens-là auraient tout autre chose en tête ?", Frédéric Lordon, Sortir de l'euro ?, Le Monde diplomatique, août 2013.

[xvii] « Les libéraux, de droite et de gauche, ont moins proposé positivement une vision, que critiqué négativement le programme d'en face qui, hormis des détails de style, de forme et d'emballage, de personnages, d'acteurs, sinon de comédiens, reste le même : le marché qui fait la loi, l'Europe en horizon indépassable, l'euro en vérité de l'économie, le renoncement à la souveraineté nationale au profit du gouvernement technocratique de Bruxelles, la France devenue chambre d'enregistrement de la bureaucratie européenne avec un pouvoir de décider pour elle-même devenu peau de chagrin », Michel Onfray, Pourquoi il est possible de s'abstenir ou de voter blanc, Le Monde, 17 avril 2012.

[xviii] « On a connu naguère les affrontements gauche/droite, avec des débats projets contre projets qui n’échappaient ni à la démagogie ni à la surenchère, encore moins à la déception post-électorale. Maintenant qu’entre la gauche et la droite de gouvernement il y a autant de différence qu’entre un banquier ami de François Hollande et un banquier ami de Nicolas Sarkozy, les enjeux sont moindres mais pas les batailles de pouvoir. » Jack Dion, François Hollande ou le néolibéralisme de démission, Marianne, 16/01/2014

[xix] « La caste cannibale, c’est un paradoxe, s’appuie sur l’Etat pour pouvoir tout dévorer sans prendre de risques. Elle ne connaît pas les clivages entre droite et gauche, entre public et privé. Elle est disposée à nier l’évidence, à maquiller la réalité pour continuer d’avoir raison », Sophie Coignard, Romain Gubert, La Caste cannibale, Quand le capitalisme devient fou, Albin Michel 2013, page 9.

[xx] Bertrand Rothé, De l’abandon au mépris, Seuil 2013.

[xxi] Parallèlement à la déshérence de la gauche républicaine, on peut aussi constater l’affaiblissement représentatif (mais très probablement pas chez les citoyens) de la droite gaulliste  et de la démocratie chrétienne, qui, elles, n’ont pas grand-chose à voir avec la droite affairiste et opportuniste symbolisée par M. Sarkozy et ses spadassins.

"La droite a bazardé le gaullisme, avocats d’affaires qui font du business, la gauche elle, elle a bazardé et le socialisme et la République ", Régis Debray,       sur France Culture, 29/05/2014.

" Toute une partie de la droite a abandonné son conservatisme sur les valeurs pour se raccrocher à la modernité, au culte du Progrès désormais détaché de tout impératif moral, mais consacré à l'extension supposée du bien-être par la marchandisation de tout. Face à cela, toute une partie de la gauche a servi d'idiot utile à l'extension du marché dans tous les domaines de la vie en refusant de voir que la destruction des institutions anciennes et l'extension à l'infini de nouveaux droits individuels faisaient le lit de la société de consommation. Je crois que le clivage droite/gauche doit se redéfinir autour de la question de la mondialisation avec d'un côté ceux qui sont favorables à l'extension d'un marché mondialisé et une mise en concurrence universelle et de l'autre les tenants d'une protection des citoyens par l'exercice de la souveraineté des peuples ", Natacha Polony,       Interview à Figarovox, 13/06/2014

[xxiii] L’auteur préféré de … Manuel Valls.

[xxiv] L’insoutenable légèreté de l’être, Folio 2009, Page 374.

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