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L'Oeil de Brutus

« Devenir soi », ce terrible impératif moral postmoderne

15 Janvier 2015 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Idées

« Devenir soi », ce terrible impératif moral postmoderne

 

 

 

Billet également publié sur Gaulliste libre

 

 

Je n’ai pas lu le dernier avatar de la pensée attalienne et ne le lirai très probablement pas. Même s’il est toujours nécessaire de se confronter aux idées que l’on ne partage pas, d’autres lectures, bien plus intéressantes, m’attendent bien mieux que cette énième élucubration du gourou du libéralisme postmoderne en mal de reconnaissance et qui, à défaut d’être capable de porter un projet politique cohérent, se console – chacun fait comme il peut – en se disant qu’il pourra illuminer le petit peuple de l’Olympe de ses lumières toutes droites sorties des hauteurs de son énarchie[i]. Au passage et au demeurant, s’il on fait le choix de se fader du Jacques Attali, je conseille plutôt de revenir à ses premiers écrits : les Verbatim de ses années Mitterrand[ii] qui permettent de cerner à la fois l’ampleur des renoncements de la gauche, l’amorce de son virage et de sa conversation néolibérales et le génie politicien (et non génie politique : contrairement à ses airs florentins, Mitterrand n’a jamais été un Prince au sens machiavélien du terme puisque son génie a bien davantage servi sa soif de pouvoir que l’intérêt général[iii]) de son mentor[iv].

« Devenir soi » n’est pas une formule exclusive à M. Attali. C’est pour cela, entre autres, que la lecture de son ouvrage n’est pas utile et pour cela, surtout, que c’est un problème. « Devenir soi » est aujourd’hui  l’Alpha et l’Omega de la société libérale postmoderne qui tourne autour du nombril du petit Moi. C’est un impératif catégorique : si l’on n’est pas soi, l’on est rien. L’individu est le Tout. En ce sens, le postmodernisme n’est que le double opposé, l’exacte symétrie, du communisme marxiste-léniniste dans lequel le collectif était le Tout.

Ce n’est, bien entendu, pas la recherche de l’épanouissement et de l’autonomie personnels qui est en cause. L’individualisme, dans le sens d’une recherche de l’autonomie, de l’émancipation et d’une liberté qui consiste à assumer ses choix (et non à éviter d’avoir à choisir, ce qui est radicalement différent mais est bien souvent perçu par les libertaires comme l’accomplissement de la liberté alors que c’est le plus terrible asservissement à ses propres petites passions[v]), a ses propres vertus, indispensables, dans le quête du bonheur humain.

 

Ici, un bref rappel historique sur la montée de l’individualisme s’impose[vi]. L’individualisme est une valeur fondamentale dans la philosophie grecque, chez Platon, et surtout chez Aristote. Mais cet individualisme n’est pas un hédonisme arbitraire et totalement délié du collectif. Le fondement de la pensée aristotélicienne c’est la sociabilité de l’homme (« l’homme est une animal social »). L’individualisme s’appuie sur la liberté, mais c’est une liberté exigeante dans sa définition même. Une liberté basée sur la vertu, et « on devient bon et vertueux par trois moyens qui sont nature, habitude et raison »[vii]. Une liberté qui doit être bornée car, comme l’avait déjà annoncé Platon, « une liberté excessive ne peut apparemment se muer qu’en une servitude excessive, et cela aussi bien pour l’individu que pour la Cité »[viii]. Une liberté, donc, construite sur la base de choix individuels alors que, nous le verrons plus en avant, la liberté postmoderne consiste justement à s’exempter de tous choix. Et surtout, une liberté qui n’est pas un but en soi mais un moyen, ce qu’avait magnifiquement synthétisé Périclès : « le secret du bonheur, c’est la liberté ; et le secret de la liberté, c’est le courage ».

Avant même l’émergence de la scolastique de Saint Thomas d’Aquin, le christianisme prolonge la pensée de la philosophie grecque en plaçant l’individu au cœur du fait religieux. De par son message, le Christ place l’individu seul en responsabilité face à son Créateur et l’émancipe de l’holisme des sociétés traditionnelles de l’époque. Tant dans la culture chrétienne que dans la philosophie grecque, il n’y a pas d’hérédité de la faute. L’individu est au cœur du message christique. Bien qu’athée, le philosophe André Comte-Sponville[ix] va même au-delà. Si l’on reprend les trois vertus théologales énoncées par Saint Paul dans l’épître aux Corinthiens que sont la Foi, l’espérance et la charité, Saint Paul énonce que la charité est la plus importante car « la charité ne passera pas ». Ce qui est une simple question de logique : dès lors que la Foi et l’espérance relèvent de la croyance, lorsque l’on arrivera au Royaume des cieux, l’on n’aura plus besoin de croire puisque l’on saura. Saint Thomas d’Aquin poussera le raisonnement encore plus loin : « il y eut dans le Christ une charité parfaite ; il n’y eut cependant ni la foi ni l’espérance »[x]. Evidemment, puisque le Christ, Lui, savait, il ne croyait pas ! En plaçant la charité comme vertu cardinale, la pensée chrétienne fait alors de l’individu le seul responsable de ses actes. Le  christianisme est donc bien un individualisme radical, mais un individualisme exigeant qui place l’individu en situation de la plus haute responsabilité – la charité – vis-à-vis des autres. Et, au passage, l’athéisme d’André Comte-Sponville démontre bien que ce ne sont pas parce que nos sociétés se sont sécularisées qu’elles s’exemptent pour autant de toute culture philosophique chrétienne.

A l’orée du Moyen-âge, les mouvements humanistes de la Renaissance viennent redynamiser la quête d’autonomie de l’individu et préfigurent en cela les Lumières. Si par la suite la Révolution abolit les privilèges, elle n’abolit ni l’héritage ni l’hérédité. Pour l’immense majorité des Français du 19e siècle, il semble tout naturel que le fils de bourgeois reprennent l’entreprise familiale, le fils de paysan l’exploitation paternelle, le fils d’artisan, le métier de son père pendant que les filles font des mariages de classes. Cet ordre des choses, qui au font existe depuis des millénaires, ne choque personne, ou presque. Par ses mouvements ouvriers et socialistes, la Révolution industrielle bouleverse la donne et l’école de la République vient sonner le glas d’une bonne part de l’hérédité sociale. Le 20e siècle est alors celui non seulement de l’émergence d’une véritable classe moyenne, nombreuse et éduquée, mais aussi et surtout, celui de la méritocratie et de l’ « ascenseur social ». Ces deux derniers ne sont évidemment pas parfaits, ne serait-ce que du fait du « capital social » - les savoirs, connaissances et réseaux sociaux hérités des parents et de la famille -, mais au moins laissent-ils sa chance à tout à chacun.

 

Force est de constater que méritocratie et ascenseur social sont dans une large mesure aujourd’hui en panne, notamment du fait que la logique de réseaux a pris une prépondérance certaine sur la logique de mérite dans la détermination de la place sociale. C’est ce à quoi prétendent remédier Jacques Attali et les gourous postmodernes en clamant qu’il suffit de « devenir soi ». Ce faisant, ils dictent une espèce de surdéterminisme qui donne à l’être la capacité de dépasser tous les autres déterminismes, notamment sociaux. On n’est pas très loin d’un post-essentialisme (voire un pan-essentialisme) dans lequel l’être, ou plutôt un « post-être » bâti sur rien si ce n’est les intuitions ou les pulsions, surdétermine tout et s’affranchit du collectif (on est, là aussi, dans un effet miroir de la pensée maurassienne). Il y a en fait une très forte convergente entre ce « devenir soi » et la théorie du genre : tous deux consistent à considérer comme au moins théoriquement possible la malléabilité du réel au gré des caprices de l’individu.

Mais il ne faut pas s’arrêter là. Si ces « devenir soi » étaient de simples théories plus ou moins farfelues, il n’y aurait après tout pas grand-chose à redire. Le fait est qu’ils prennent également la forme d’un terrible impératif au point d’en faire une pression sociale parfois insupportable. Car si l’on ne parvient pas, d’une façon ou d’une autre, à « devenir soi » alors c’est que l’on est rien ! Celui qui ne parvient pas à se différencier à l’intérieur du magma libéral-libertaire n’est réduit qu’à un vulgaire consommateur-producteur et lorsqu’il n’a plus les moyens de l’un et de l’autre – le plus souvent lorsqu’il est au chômage mais aussi lorsque le matérialisme hédoniste et vide de sens de ce magma le désespère – il n’est plus rien. Dans une société qui ne reconnait que le petit Moi – celui, donc, qui est « devenu soi » -, l’échec social, sous toutes ses formes, est une mise au banc complète du regard de l’Autre. Mai 68 a prétendu faire disparaître la morale. Mais on ne se débarrasse pas si facilement de vieux oripeaux indispensables au fonctionnement social. Sans dénier nullement l’existence de blocages sociaux dans la France des années 1960 – blocages qu’il s’agissait bien de faire disparaître sinon de faire évoluer –, l’esprit de Mai – dont Jacques Attali, mais aussi Nicolas Sarkozy (dont Franz-Olivier Giesbert raconte qu’il n’a pas de surmoi, donc pas d’interdits sociaux) et François Hollande (« Moi président » …) sont les héritiers directs – a voulu faire table rase d’une vieille morale traditionnelle pour la remplacer par rien mais, au final, il l’a remplacé par une autre morale, amorale celle-là. Ce qui n’est en rien contradictoire, car de même que croire que Dieu n’existe pas est encore une croyance, prétendre que l’on a plus de morale n’est rien de plus qu’une nouvelle forme de morale. Pire encore : un moralisme[xi]. Cette morale postmoderne ne tourne qu’autour d’une chose : flatter le petit égo. Elle est narcissique, nombriliste et hédoniste. Et l’incantation « devenir soi » n’en est qu’une réalisation.

Paradoxalement, les femmes sont probablement les plus grandes victimes de ce moralisme. Après des siècles de patriarcat (même si cette assertion peut se relativiser), le féminisme postmoderne leur impose un carcan bien plus terrible encore. Le « devenir soi » féminin en ère postmoderne est une formidable oppression, un terrible écrasement social de l’individu féminin : les femmes doivent être – simultanément de bien entendu – de grands managers professionnellement accomplies, des épouses à la fois libres et attentionnées, des mères irréprochables, sexuellement épanouies tout en garantissant le plaisir de leur conjoint(e). Tout cela, hors quelques cas exceptionnels dont il n’est absolument pas garanti qu’elles en aient pour autant trouvé le bonheur, est évidemment impossible et conduit l’immense majorité des femmes à se croire dans une situation d’échec indépassable au regard de cette pression sociale permanente. Pour les hommes, l’exigence du « devenir soi » est tout de même bien moindre (même si elle n’est pas pour autant irréaliste pour l’immense majorité d’entre eux) : monter sa propre entreprise (sans qu’elle ne fasse faillite, cela va de soi) tout en évitant de trop gros drames familiaux (en pratique : bannir l’alcoolisme et ne pas battre sa femme). Assumer ouvertement des pratiques sexuelles plus ou moins originales (n’oublions pas que le plaisir est l’un des maître-mots du « devenir soi ») est un plus, mais pas nécessaire (tant qu’on trouve le plaisir …).

Toute cette soupe, mâtinée de bons sentiments mais finalement terriblement oppressive, n’a évidemment pas de sens. Et c’est là tout le problème : l’absence de sens. Car à force de faire du « devenir soi » l’impératif ultime et nécessaire, on en oublie un autre, tout aussi nécessaire : « être nous ». Le « devenir soi » a vidé l’être de toute sa substance originelle (« Nous allons vous presser jusqu’à ce que vous soyez vide puis nous vous emplirons de nous-mêmes »[xii]) pour en faire un « quelque chose » planant dans le vide, hors du temps et de l’espace. Dans le délire postmoderne, tout rappel au collectif est à bannir. « Ne comptez que sur vous-mêmes » répète en boucle Jacques Attali. Il fait de l’homme un individu purement solitaire (ce qui est à l’opposé de l’individualisme du libéralisme originel[xiii]) qui,  abandonnant tous, est aussi abandonné de tous. Les égoïsmes libéraux et libertaires – dont on ne peut que constater la convergence[xiv] – sont finalement terriblement réducteurs du rapport à soi : comment se définir soi-même, si les autres ne sont plus là ? Le « devenir soi » en finit par nier toute forme d’altérité et ce faisant, finalement,  toute forme d’individu.

 

Face à cette impasse, les individus dans les plus grands désarrois font alors le choix de l’extrême opposé. Comme ils ne peuvent vivre dans le « devenir  soi », ils font le choix de s’investir totalement dans l’ « être nous ». C’est la matrice des fanatiques : « par le retour au religieux, on croit se sortir de l’anomie ». Si les extrêmes, quels qu’ils soient, recrutent si aisément en société postmoderne, c’est qu’ils parviennent aisément à donner du sens à ceux qui n’en trouvent pas, ou plus, dans l’imprécation du « devenir soi ». Comment expliquer sinon que de jeunes français, nés en France sans aucune éducation musulmane, finissent dans les bras des terroristes islamiques les plus fanatiques ? La société postmoderne les a rejetés, l’islamisme radical leur a ouvert les bras pour donner un sens à leur vie (ou plutôt à leur mort …). Les frères Kouachi ne sont qu’un effet miroir du « devenir soi » de Jacques Attali.

On le voit bien : l’ « être nous » peut être tout aussi destructeur que le « devenir soi », et même bien plus si l’on se remémore les totalitarismes nazis ou communistes. Mais l’un comme l’autre sont en fait indispensables à l’équilibre humain dès lors qu’ils s’équilibrent et ne virent pas à l’impératif catégorique. Il s’agit en fait, principalement, d’ « être soi » en parvenant à faire l’amalgame de notre inné – l’héritage autant individuel que collectif, autant génétique que culturel – et nos acquis, ce qui résulte de notre volonté propre. Or, le postmodernisme a rompu cet équilibre, créant ainsi un terrible mal-être. Bien sûr, les imprécations de la gauche morale essaient bien de donne le change, de faire dans l’illusion à coups de droitsdelhommisme, d’antiracisme, d’antifascisme, d’anti-homophobie, d’ « anti » un peu tout et n’importe quoi en fait, dès lors que ça ne rentre pas dans le cadre de la pensée unique postmoderne (Eric Zemmour, les crèches de noël, les souverainistes, les anti-euros ou la « manif pour tous » par exemple). Mais tous ces « anti » ne font certes pas un « nous », et c’est là que le bât blesse : et si nous parlions un peu de nous[xv] ?

 

 

[i] Pour en savoir un peu plus sur cet ouvrage sans y perdre le temps d’une lecture : Devenir soi : les arnaques mystiques du « Coach » Attali, Antoine Lamnège, L'espoir, 21-oct-14 ; Jacques Attali a-t-il basculé du côté obscur de la force ?, Régis Soubrouillard, Marianne, 14-déc-14.

[ii] Jacques Attali, Verbatim, trois tomes, Fayard, 1993 à 1995.

[iii] Nicolas Machiavel avait certes une vision cynique du rôle du Prince. Mais ceci n’avait, pour lui, de sens que dans celui de l’intérêt général. « La fin justifie les moyens », oui, mais pour le bien de tous pas pour asservir mes petites pulsions de pouvoir.

[iv] Ceci se retrouve très bien dans les verbatim de Jacques Attali, notamment lorsque François Mitterrand agite le spectre du vote des étrangers (tiens, tiens …) en 1988, uniquement  dans le but de faire monter le Front National et de diviser la droite.

[v] Sur le sujet, lire Dany-Robert Dufour, Le Divin marché, Denoël, 2007.

[vi] Que les puristes me pardonnent les quelques raccourcis historiques et philosophiques qui vont être faits, mais l’objet n’est pas ici de réaliser un ouvrage complet sur l’histoire philosophique de la liberté et de l’individualisme.

[vii] Aristote, Les Politiques, Flammarion 2008, Livre VII, chapitre 13, page 411.

[viii] Platon, La République, Flammarion 2008, page 525.

[ix] André Comte-Sponville, L’éthique de l’athéisme, Le Livre de poche 2006, pages 66 à 72.

[x] Cité par André Comte-Sponville, ibid., page 69.

[xi] Sur le sujet lire Henri Hude, La Force de la liberté, Economica 2013.

[xii] Georges Orwell, 1984.

[xiii] Sur le sujet lire Rejeter le libéralisme ?, Jacques Sapir, russeurope, 11-août-14.                            

[xiv] Sur le sujet, lire Dany-Robert Dufour, Le Divin marché, Denoël, 2007.

[xv] C’est ce que commence à faire, magistralement, Jacques Sapir : Les leçons d'un massacre,  russeurope,        08-janv-15.

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