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L'Oeil de Brutus

Le général de Gaulle et l’Europe

3 Décembre 2014 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Lectures

Le général de Gaulle et l’Europe

 

 

Billet également paru sur Gaulliste libre

 

Le général de Gaulle avait une véritable vision de l’Europe. Une Europe de paix et de prospérité. Une Europe démocratique et collaborative. Une Europe des Nations. A mille lieux du « volapük intégré » qu’elle est devenue sous les auspices technocratiques de l’Union européenne. Et le plus dramatique est bien que les errements du fédéralisme bureaucratique et apolitique aussi avaient été pressentis par l’homme du 18 juin. La conférence de presse du 15 mai 1962 résume à satiété sa conception politique de l’Europe. On y trouvera ci-dessous les principaux passages relatifs à la question européenne (ceux qui veulent lire l’intégralité de la conférence peuvent la trouver ici).

 

 

« Dans un monde comme le nôtre où tout se ramène à la menace d'un conflit mondial, l'idée d'une Europe unie et qui aurait assez de force, assez de moyens et assez de cohésion pour exister par elle-même, cette idée-là apparaît tout naturellement. Et elle apparaît d'autant mieux que les inimitiés qui l'avaient séculairement déchirée, et en particulier l'opposition entre l'Allemagne et la France, ont actuellement cessé. Alors, du coup, voilà, mis en lumière, d'abord le caractère qu'on peut appeler complémentaire au point de vue géographique, stratégique, économique, culturel, etc. qui existe, les caractères communs, complémentaires qui existent entre les peuples de cette partie de l'ancien continent, l'Europe occidentale, et puis, en même temps, la capacité globale qu'ils représentent en fait de puissance, en fait de production, de création, d'échanges, etc., par rapport à l'activité générale de l'univers. Et puis, enfin, les possibilités que leur ensemble pourrait offrir aux deux milliards d'hommes qui peuplent les pays sous-développés. Voilà des données de fait qui ont conduit six Etats du continent à tâcher d'établir entre eux des liens particuliers. Déjà, pendant la guerre mondiale, je me permets de le rappeler, je proclamais que cette évolution était un des buts essentiels de la France. Dans cet ordre d'idée-là, on a déjà fait quelque chose, quelque chose de positif, et qui s'appelle la Communauté Economique Européenne, qui a été créée en vertu du traité de Rome, créée en principe, et qui a été mise en œuvre grâce, d'abord, à notre redressement économique et financier de 58-59, car si nous n'avions pas fait ce redressement-là, il n'y avait pas de communauté qui tienne. En second lieu, grâce au fait que nous avons obtenu, en janvier dernier, que l'agriculture entre dans le marché commun. Et corrélativement, nous avons accepté de passer à ce que l'on appelle la deuxième phase, c'est-à-dire à une réelle application. Alors, ceci est fait. Il existe une organisation économique telle que peu à peu, les barrières douanières entre les Six s'effacent, ce qui ne manque pas de susciter leurs efforts. Et puis aussi, progressivement, leurs productions respectives sont ajustées, sont réglementées de telle sorte que le marché commun puisse, en bon ordre, ou bien les absorber lui-même ou bien les échanger au-dehors. C'est quelque chose, c'est beaucoup. Ce n'est pas tout. Aux yeux de la France, cette construction économique ne suffit pas. L'Europe occidentale, qu'il s'agisse de son action vis-à-vis des autres peuples ou de sa défense ou de sa contribution au développement des régions qui en ont besoin ou de son devoir d'équilibre européen et de détente internationale, l'Europe occidentale doit se constituer politiquement. Et puis, d'ailleurs, si elle ne le fait pas, la communauté économique elle-même ne pourra, à la longue, s'affermir ni même se maintenir. Autrement dit, il faut, à l'Europe, des institutions qui la constituent en un ensemble politique aussi bien qu'elle en est un déjà, tout au moins son commencement dans l'ordre économique. (…)  Réunissons périodiquement nos chefs d'Etat ou de gouvernement pour qu'ils examinent en commun les problèmes qui sont les nôtres et pour qu'ils prennent, à leur égard, des décisions qui seront celles de l'Europe. Formons une commission politique, une commission de défense et une commission culturelle, tout de même que nous avons déjà une commission économique à Bruxelles, qui étudie les questions communes et qui prépare les décisions des six gouvernements. Naturellement, la commission politique et les autres procéderont, à cet égard, dans des conditions propres aux domaines particuliers qui seront les leurs, pour appliquer de concert les décisions qui ont été prises par le conseil. Nous avons une assemblée parlementaire européenne qui est composée des délégations de nos six parlements nationaux, mettons, et qui siège à Strasbourg, mettons cette assemblée à même de discuter des questions politiques communes, comme elle discute déjà des questions économiques. Après expérience, et bien, nous verrons, dans trois ans, comment nous pourrons faire pour resserrer nos liens. Mais tout au moins, nous aurons commencé à prendre l'habitude de vivre et d'agir ensemble. (…)

Il est parfaitement vrai que les propositions de la France ont soulevé deux objections, d'ailleurs, parfaitement contradictoires, quoiqu'elles soient présentées par les mêmes opposants. Et voici ces deux objections. Ces opposants nous disent : " Vous voulez faire l'Europe des patries, nous voulons, nous, faire l'Europe supranationale ". Comme s'il suffisait d'une formule pour confondre ensemble ces entités puissamment établies qui s'appellent les peuples et les Etats. Et puis, les mêmes opposants nous disent, en même temps : " L'Angleterre a posé sa candidature pour entrer au marché commun. Tant qu'elle n'y est pas, nous ne pouvons rien faire de politique ". Et pourtant, tout le monde sait que l'Angleterre, en tant que grand Etat, et que nation fidèle à elle-même, ne consentirait jamais à se dissoudre dans quelque utopique construction. Je voudrais, incidemment, puisqu'en voici l'occasion, je m'excuse messieurs les journalistes. Vous allez être assez étonnés, mais je n'ai jamais, quant à moi, dans aucune de mes déclarations, parlé de l'Europe des patries, bien qu'on prétende toujours que je l'ai fait. Ce n'est pas, bien sûr, que je renie, moi, la mienne, bien au contraire. Je lui suis attaché plus que jamais. Et d'ailleurs, je ne crois pas que l'Europe puisse avoir aucune réalité vivante si elle ne comporte pas la France avec ses Français, l'Allemagne avec ses Allemands, l'Italie avec ses Italiens, etc. Dante, Goethe, Chateaubriand appartiennent à toute l'Europe dans la mesure-même où ils étaient respectivement et éminemment italiens, allemands et français. Ils n'auraient pas beaucoup servi l'Europe s'ils avaient été des apatrides et qu'ils avaient pensé, écrit en quelque esperanto ou volapük intégré. Alors, il est vrai que la patrie est un élément humain sentimental et que c'est sur des éléments d'action, d'autorité, de responsabilité qu'on peut construire l'Europe. Quels éléments ? Et bien, les Etats. Car il n'y a que les Etats qui, à cet égard, soient valables, soient légitimes, et, en outre, soient capables de réaliser. J'ai déjà dit, je répète qu'à l'heure qu'il est, il ne peut pas y avoir d'autre Europe possible que celle des Etats, en dehors, naturellement, des mythes, des fictions, des parades. D'ailleurs, ce qui se passe pour la communauté économique le prouve tous les jours. Car ce sont les Etats, et les Etats seulement qui ont créé cette communauté économique, qui l'ont pourvue de crédit et qui l'ont dotée de fonctionnaires. Et ce sont les Etats qui lui donnent une réalité et une efficacité. Et d'autant plus qu'on ne peut prendre aucune mesure économique importante sans commettre un acte politique. On fait de la politique quand on manie en commun, les tarifs, quand on convertit les charbonnages, quand on tâche de faire en sorte que les salaires et les charges sociales soient les mêmes dans les six Etats, quand chaque Etat permet aux travailleurs des cinq autres de venir s'installer chez lui, quand on prend des décrets en conséquence de tout ça, quand on demande au Parlement de voter des lois, des crédits, des sanctions nécessaires. On fait de la politique quand on fait entrer l'agriculture dans le marché commun. Ce sont les six Etats, et eux seulement, qui sont parvenus, au mois de janvier dernier, par leurs instances politiques. On fait de la politique quand on traite de l'association de la Grèce ou des Etats africains ou de la République malgache. On fait de la politique quand on négocie avec la Grande Bretagne au sujet de la demande qu'elle a déposée, de faire partie du marché commun. On en fait quand on considère les candidatures qui sont avancées par d 'autres Etats au sujet de leur participation ou de leur association. On en fait quand on est amené à envisager les demandes que les Etats-Unis annoncent en ce qui concerne leur rapport économique avec la communauté. En vérité, on ne peut pas assurer le développement économique de l'Europe sans son union politique. Et à ce sujet, je signale combien est arbitraire une certaine idée qui était apparue dans les débats récents, et qui prétendait soustraire le domaine économique aux réunions de chefs d'Etat ou de gouvernement, alors que pour chacun d'eux, dans leur pays respectif, c'est là le sujet quotidien et capital. Je voudrais parler plus spécialement de l'objection de l'intégration. On nous l'oppose en nous disant : " Fondons ensemble les six Etats dans quelque chose de supra national, dans une entité supra nationale. Et ainsi, tout sera très simple et très pratique ". Cette entité nationale, on ne la propose pas parce qu'elle n'existe pas. Il n'y a pas de fédérateur, aujourd'hui, en Europe, qui ait la force, le crédit et l'attrait suffisants. Alors, on se rabat sur une espèce d'hybride et on dit : " Et bien, tout au moins que les six Etats acceptent, s'engagent à se soumettre à ce qui sera décidé par une certaine majorité". En même temps, on dit : " Il y a déjà six parlements européens, six parlements nationaux, plus exactement, une assemblée parlementaire européenne. Il y a même une assemblée parlementaire du conseil de l'Europe qui, il est vrai, est antérieure à la conception des Six et qui, me dit-on, se meurt au bord où elle fut laissée. Et bien malgré tout cela, élisons un parlement de plus, que nous qualifierons d'européen, et qui fera la loi aux six Etats ". Ce sont des idées qui peuvent, peut-être, charmer quelques esprits, mais je ne vois pas du tout comment on pourrait les réaliser pratiquement quand bien même on aurait six signatures au bas d'un papier. Y a-t-il une France, y a-t-il une Allemagne, y a-t-il une Italie, y a-t-il une Hollande, y a-t-il une Belgique, y a-t-il un Luxembourg qui soient prêts à faire, sur une question importante pour eux au point de vue national et au point de vue international, ce qui leur paraîtrait mauvais parce que ça leur serait commandé par d'autres ? Est-ce que le peuple français, le peuple allemand, le peuple italien, le peuple hollandais, le peuple belge, le peuple luxembourgeois sont prêts à se soumettre à des lois que voteraient des députés étrangers dès lors que ces lois iraient à l'encontre de leur volonté profonde ? Ce n'est pas vrai. Il n'y a pas moyen, à l'heure qu'il est, de faire en sorte qu'une majorité puisse contraindre, une majorité étrangère, puisse contraindre des nations récalcitrantes. Il est vrai que dans cette Europe intégrée, comme on dit, et bien, il n'y aurait peut-être pas de politique du tout. Ca simplifierait beaucoup les choses. Et puis, en effet, dès lors qu'il n'y aurait pas de France, pas d'Europe, qu'il n'y aurait qu'une politique, et faute qu'on puisse en imposer une à chacun des six Etats, on s'abstiendrait d'en faire. Mais alors, peut-être, tout ce monde se mettrait à la suite de quelqu'un du dehors, et qui, lui, en aurait une. Il y aurait peut-être un fédérateur, mais il ne serait pas européen, et ça ne serait pas l'Europe intégrée. Ce serait tout autre chose de beaucoup plus large et de beaucoup plus étendu avec, je le répète, un fédérateur. Et peut-être que c'est ça qui, dans quelque mesure et quelquefois, inspire certains propos de tels ou tels partisans de l'intégration de l'Europe. Alors, il vaudrait mieux le dire. Voyez-vous, quand on évoque les grandes affaires, et bien, on trouve agréable de rêver à la lampe merveilleuse, vous savez, celle qu'il suffisait à Aladin de frotter pour voler au-dessus du réel. Mais il n'y a pas de formule magique qui permette de construire quelque chose d'aussi difficile que l'Europe unie. Alors, mettons la réalité à la base de l'édifice. Quand nous aurons fait le travail, nous pourrons nous bercer aux contes des Mille-et-une nuits. »

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