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L'Oeil de Brutus

LA VOIX DE LA FRANCE ET LA BOSNIE OUBLIEE

14 Août 2014 , Rédigé par L'oeil de Brutus Publié dans #Idées

LA VOIX DE LA FRANCE ET LA BOSNIE OUBLIEE

La voix de la France et la Bosnie oubliée

 

« Ô drapeau de Wagram ! ô pays de Voltaire !

Puissance, liberté, vieil honneur militaire,

Principes, droits, pensée, ils font en ce moment

De toute cette gloire un vaste abaissement. »

Victor Hugo, Les Châtiments.

 

 

Il y a quelques jours, Laurent Pinsolle publiait un article sur l’état actuel de la Libye et les conséquences du droit d’ingérence. C’est également l’occasion de se remémorer un autre territoire, complètement oublié des médias : la Bosnie-Herzégovine.

 

Un pays à la dérive

En 1995, les accords de Dayton mettent fin (provisoirement : 4 ans plus tard aura lieu la guerre du Kosovo) à la guerre issue de la dislocation de l’ex-Yougoslavie. Ils instituent de fait un Etat pluriethnique, composé d’une fédération d’Etat, eux-mêmes basés sur l’homogénéité ethnique. Ces mêmes accords instituent de manière transitoire un poste de Haut représentant en Bosnie-Herzégovine, placé sous l’autorité du Conseil de sécurité des Nations Unies. Sauf que presque 20 ans plus tard, la « transition » perdure et la fonction de Haut représentant est toujours en place. Celui-ci a même, en violation des accords initiaux, considérablement accru ses pouvoirs puisqu’il cumule l’ensemble des prérogatives exécutives, se transformant de facto en techno-autocrate. Il peut ainsi annuler n’importe quelle décision prise par les instances politiques bosniennes ou imposer les siennes. Ce dont il ne se prive pas. Le « Prince » a ainsi, unilatéralement, décidé de la mise en place de plaques d’immatriculation communes, d’un passeport unique, d’une monnaie alignée sur l’Euro, d’une loi sur la citoyenneté, des couleurs du drapeau ou encore de révocations de plusieurs responsables locaux pourtant démocratiquement élus. La guerre menée au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes a donc, paradoxalement, accouché d’un régime politique (ou plutôt apolitique, puisque pris étymologiquement le mot « politique » n’a ici plus de sens) complètement autocratique, soumis au fait du « Prince », sorte de « bien aimé leader » de la communauté internationale, étranger au pays de surcroit (le titulaire actuel, Valentin Inzko, est autrichien ; son prédécesseur, Miroslav Lajcak était slovaque). A côté de cela, la Russie de Vladimir Poutine passe pour une douce démocratie.

Par ailleurs, la terre d’origine de Zlatan Ibrahimovic reste soumise à de très fortes tensions, pas seulement ethniques (les Serbes réclament toujours leur rattachement à la Serbie voisine et les nationalistes croates sont en constante progression) mais aussi sociales : dans l’indifférence presque complète de nos médias nationaux, des manifestations, parfois très violentes et durement réprimées, se succèdent depuis le début de l’année. Le système électoral mis en place est foncièrement discriminatoire puisqu’il contraint les candidats à déclarer leur appartenance ethnique (bosniaque, croate ou serbe), au point d’en attirer les foudres de la Cour européenne des Droits de l’Homme[i]. Le chômage demeure très élevé (27% en 2013) et la corruption endémique, seules les perfusions financières de l’Union européenne et du FMI évitent probablement l’effondrement.

Presque 20 ans après, l’échec de la « communauté internationale » est patent.

 

Un dangereux précédent

Mais ce n’est pas tout. Car les accords de Dayton et l’ingérence des Occidentaux ont créé un dangereux précédent qui depuis ne cesse d’empoisonner les relations internationales. En effet, ce qui a été refusé aux Serbes de Bosnie (le droit de choisir librement entre l’indépendance, le rattachement à la Serbie ou le maintien dans la Bosnie-Herzégovine[ii]) a été accordé, et imposé par la force, à peine quatre ans plus tard aux Kosovars. Comment alors justifier ce double langage quand des cas de sécessions similaires se présentent en Crimée, à l’est de l’Ukraine ou encore en Ossétie (sans même parler de la Palestine …) ?

 

La responsabilité de l’Allemagne

Deux décennies après, le rôle de l’Allemagne dans l’éclatement de la Yougoslavie n’est pas très souvent analysé. Il est pourtant primordial. En effet, alors que le conflit début à peine, le 21 décembre 1991, l’Allemagne reconnaît unilatéralement l’indépendance de la Croatie et de la Slovénie, accordant ainsi sa légitimité au conflit. A ce moment, elle est le seul pays à le faire. Quatre jours plus tard (25 décembre 1991), la Yougoslavie a cessé d’exister et sombre dans le chaos. Non pas qu’il n’y avait aucune légitimité à ce que les républiques de l’ancienne Yougoslavie accède à l’indépendance, mais la décision de l’Allemagne, prise sans concertation avec ses partenaires traditionnels, a précipité les évènements alors qu’une reconnaissance globale des nations européennes après négociations des conditions d’accès à l’indépendance et de traitement des minorités aurait, bien plus probablement, permis une sortie à la fois plus apaisée et plus pérenne du conflit.

Cette décision allemande doit également être remise dans ce contexte de l’époque. Nous sommes deux ans après la chute du Mur de Berlin et un an après la réunification. Cette décision annonce de fait le retour de l’Allemagne dans le jeu des relations internationales, alors que jusqu’à alors la RFA était cantonnée, guerre froide et passif du 2e conflit mondial obligent, à un rôle diplomatique vassalisé aux Etats-Unis et, à un degré moindre, à la France et au Royaume-Uni. La reconnaissance unilatérale de la Slovénie et de la Croatie annonce de plein pied le retour de la puissance germanique en Mitteleuropa. Quelque part, elle préfigure également l’autoritarisme ordo-libéral allemand en Europe tel que nous le voyons aujourd’hui à travers les questions monétaires européennes ou au sein des institutions bruxelloise.

 

La responsabilité de la France

Mais il ne s’agit pas de faire de l’Allemagne un bouc émissaire récurrent de tous les malheurs européens. Car l’Allemagne, fidèle à la Realpolitik, ne fait que jouer le jeu de ses intérêts et de sa puissance (au besoin en jouant au passager clandestin). Et si elle le peut, c’est que la France est aux abonnés absents. Car, tout au long du conflit yougoslave, si elle a bien envoyé ses soldats faire courageusement ce qu’ils pouvaient dans des missions ineptes, sa voix a été bien peu audible, hors les coups de communication à la François Mitterrand, débarquant, sous l’œil des caméras (bien sûr) un beau matin dans Sarajevo bombardé pour repartir quelques heures plus tard sans avoir obtenu grand-chose de concret.

Le caractère inaudible de la voix de la France depuis 20 ans, hors l’épisode de la guerre d’Irak de 2003, une bien triste habitude et sans doute une cause profonde du drame européen d’aujourd’hui. Et ce n’est certes pas avec des excités opportunistes manière Sarkozy ou des timorés idéologisés manière Hollande que l’on retrouvera la voix de la France, pourtant si indispensable à la marche de l’Europe, si ce n’est du monde : « Que nous le voulions ou non, nous sommes une nation mondiale, c'est-à-dire une nation en respiration avec le monde, qui inspire et irrigue l’histoire mondiale depuis de longs siècles. Notre indépendance nationale, notre quête d’universel, notre effort de dépassement sont d’ores et déjà des pages de l’histoire mondiale. Pis, nos renoncements sont un affaiblissement pour les forces de la liberté et du progrès dans le monde »[iii].

Or, cette absence de France ne laisse augurer qu’un terrible recommencement comme nous le rappellent ces mots d’Eugène Ionesco écrits en 1940 : « Le désastre dont nous souffrons atrocement est dû à la faute de la France. Fatiguée, elle n’était plus présente dans le monde, elle ne croyait plus à la nécessité de sa présence et de sa mission. La Bête s’est ruée sur l’Esprit malade. Ce qui se passe depuis vingt ans dans le monde n’est que le symbole et le commencement de ce qui pourrait se passer si la France ne peut plus marquer sa présence. Et ce serait la punition du monde de l’avoir assassinée. Mais le monde peut-il vraiment assassiner son âme ? Je ne pourrai vivre dans un monde où il n’y aurait plus de France, dans un corps vide. Je n’ai qu’une patrie, c’est la France, car la seule patrie est celle de l’Esprit »[iv]. Ou, plus simplement, pour reprendre les mots du général de Gaulle :

« Il y a un pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la France et la liberté des autres »[v].

 

 

 

 

[i] Les Juifs, entre autres, ne peuvent ainsi pas se présenter aux élections (CF. La Bosnie encore condamnée par la CEDH, The Times of Israël, 15/07/2014). Saint-BHL, qu’on a vu à l’époque de la guerre si agité, comme à son accoutumée, pour sauver la Bosnie est allé promener sa chemise immaculée sur d’autres théâtres que, bien souvent, à l’instar de la Libye, il a laissé dans des états tous aussi piteux, si ce n’est pire.

[ii] 77% des Serbes de Bosnie seraient favorables à rattachement à la Serbie.

[iii] Dominique de Villepin, Notre Vieux pays.

[iv] Lettre à Alphonse Dupront, 1940.

[v] Cité par André Malraux, Les Chênes qu’on abat.

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